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Bruno Charbonneau : « Les forces internationales sur le terrain minent la présence de l’État »

Bruno Charbonneau, professeur à l'Université Laurentienne et directeur du centre FrancoPaix

Alors que le Canada envisage une participation aux opérations de maintien de la paix au Mali, Bruno Charbonneau, chercheur canadien en gestion des conflits et géopolitique africaine, directeur du centre FrancoPaix, décrypte les dynamiques et enjeux de ce déploiement.

Le Mali est dans la liste courte des pays africains où le Canada pourrait bientôt déployer des effectifs militaires et policiers. Qu’est-ce qui motive ce pays à intervenir en Afrique et peut-être au Mali ?

Le Canada est dans un contexte de repositionnement au niveau mondial. Au Mali, on cherche à se réengager avec certains acteurs et changer la perception internationale du Canada. La vision du gouvernement Trudeau c’est de se réengager à un niveau multilatéral, et le maintien de la paix est un endroit visible important au niveau des Nations unies. Une majorité des missions des Nations unies est déployée en Afrique, c’est donc incontournable.

Que peut apporter l’inclusion du Canada dans la MINUSMA ?

Je pense que d’un point de vue purement militaire, nous avons des forces bien équipées, bien entraînées, qui ont l’expérience des terrains complexes, notamment l’Afghanistan. Cette expérience-là peut permettre à la MINUSMA de mieux intervenir. Mais cela va dépendre des modalités d’intervention et de la région où ces forces seront déployées. Au niveau politique, le Canada pourrait amener une nouvelle dynamique, un nouvel espoir en termes de négociation ou de médiation. Il peut être vu comme une force moins partiale comparée à la France qui a un passé colonial. La Minusma étant très associée à la force Barkhane, le Canada pourrait avoir comme effet de dissocier la Minusma de Barkhane.

Une énième force d’intervention internationale, est-ce la solution pour résoudre les problèmes dans le nord ?

On est vraiment dans un paradoxe avec les interventions internationales. Dans le sens où l’on cherche à rétablir l’autorité de l’État, sa légitimité. Mais par leur présence sur le terrain, les forces internationales minent en quelque sorte cette présence étatique. Pour toutes sortes de raisons, dont le fait qu’elles assurent la sécurité qui est une responsabilité régalienne. Le simple fait que la MINUSMA et Barkhane soient là renvoie à une autre forme d’autorité qui devrait être celle de l’État. Cela questionne sur le poids de cette autorité internationale, sa légitimité

Croyez vous que l’Accord pour la paix a la capacité de ramener la stabilité au nord du Mali ?

Depuis 2012, on constate l’absence totale de leadership. L’État malien n’est plus présent au Nord et la MINUSMA, dont une des missions objectives est de restaurer l’autorité de l’État, par sa présence, fait que l’État malien n’a pas nécessairement d’intérêt ou d’incitation à se réinstaller au nord. Il n’y a pas non plus au nord, visiblement, un grand enthousiasme à voir revenir l’État malien. Un peu plus d’un an après l’Accord, il n’y a rien qui ce soit vraiment passé. Une des raisons est le manque de leadership de Bamako. L’État occidental n’est pas un leadership politique. Au centre de l’Accord d’Alger, il y a l’État malien donc on ne peut pas mettre en place un tel accord sans lui.

L’État malien n’a jamais réellement administré les territoires du Nord, certains observateurs prédisent que certaines dispositions de l’Accord vont mener à un Mali à plusieurs vitesses, qui pourrait jeter les bases d’un fédéralisme, Qu’en pensez-vous ?

Le Fédéralisme sous-entend une certaine division de la souveraineté étatique ou du moins des responsabilités gouvernementales. Ce n’est pas un concept très très apprécié à Bamako. Si on doit parler de politique à long-terme, je pense que le fédéralisme est une solution sérieuse mais au combien difficile dans les circonstances actuelles, avec la culture politique française dans le pays, basée sur un État central.

 

 

 

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