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Immigration : La patate chaude du retour des migrants 

La chasse aux migrants en Algérie, il y a plus d’une semaine, a remis à la une de l’actualité la question de la migration et soulevé des polémiques ravivées par la signature supposée d’un accord entre le gouvernement malien et l’Union européenne pour la réadmission des maliens en situation irrégulière en Europe. Pour nombre de Maliens, la réaction jugée « molle » de Bamako vis-à-vis des expulsions d’Algérie et l’éventualité d’un accord avec l’Union européenne est la preuve d’une position gouvernementale équivoque. Quoi qu’on dise, il apparaît clairement que le problème de la migration, véritable patate chaude pour les Occidentaux, doit être réglé par les pays d’où partent les migrants.

Jeudi 1er décembre 2016. Dans la nuit, les rues de la capitale algérienne, Alger, sont le théâtre d’une descente de police et de gendarmerie pour « mettre le grappin » sur les migrants subsahariens, parmi lesquels des femmes et des enfants. Au bout de cette opération qui s’est poursuivi jusqu’au vendredi 2 décembre, 1 500 sans-papiers subsahariens sont interpellés, transportés manu militari dans le sud du pays, à Tamanrasset, avant d’être expulsés. Ils sont pour la plupart libériens, guinéens, maliens, congolais et béninois. « La honte », « une rafle raciste », « chasse aux noirs », « forfaiture renouvelée digne d’un régime fasciste », les mots ne manquaient pas pour illustrer les réactions provoquées par ces opérations, y compris de la part d’une frange de la société civile algérienne. L’onde de choc s’est propagée dans les pays dont sont originaires ces migrants. La colère et l’indignation ont vite éclaté à Bamako, car parmi les migrants figurent 600 Maliens arrêtés chez eux ou sur leur lieu de travail, dont 400 ont été envoyés à Tamanrasset et 200 expulsés à travers le Niger. « Qui n’a pas compris qu’il s’agit avant tout d’envoyer un signal aux protecteurs européens de la dictature ? Cette punition collective est d’abord destinée à montrer aux Occidentaux que le régime d’Alger est plus que disposé à servir de supplétif docile aux politiques de « containment » des migrations africaines », s’indigne l’économiste algérien Omar Benderra, sur le site Libre Algérie. En août dernier, 400 Maliens avaient déjà été rapatriés à cause de violences à Tamanrasset.

Conditions d’expulsion contestables À l’Association malienne des expulsés, Moustapha Bathily, 36 ans, raconte les conditions de son expulsion : « J’ai été arrêté à 7 heures du matin, juste à la sortie de chez moi. Avant, je travaillais sur un chantier et je gagnais 1 200 dinars (6 000 francs CFA) par jour. Ils nous ont conduits à la gendarmerie et ont demandé nos papiers. Ceux qui en avaient ont été relâchés. Moi j’avais laissé les miens chez moi. Je n’avais que 1 700 francs CFA en poche et lorsque j’ai changé la devise, on ne m’a remis que 700 francs CFA. C’est avec ça que j’ai fait le chemin retour vers le Mali ». À côté de lui, Ousmane Dembélé, expulsé lui aussi, est malade et peine à parler.

Dans leurs témoignages, des expulsés ont affirmé avoir été brutalisés et maltraités par les forces de sécurité algériennes. Il y aurait eu des morts, selon certains. Une information impossible à vérifier auprès des sources officielles. Il aura fallu attendre le lundi 13 décembre pour que les autorités maliennes réagissent. « Nous demandons une enquête au sujet des cas de décès annoncés pour avoir confirmation ou infirmation de cette information », a ainsi affirmé Issa Sacko, délégué général des Maliens de l’extérieur, à l’AFP, ajoutant que « la dignité humaine reste de mise quoiqu’il arrive ». Pour sa part, Saloum Traoré, président d’Amnesty international Mali assure que « l’Algérie n’a pas respecté les textes internationaux en la matière. Dans cette opération, il y a un système raciste. De plus, l’expulsion de masse est interdite ». Pour beaucoup d’observateurs, tout cela pose la question de la protection des migrants, qui semblent laissés à l’abandon par les consulats et le Haut conseil des Maliens de l’extérieur. En particulier quand ils se retrouvent en difficulté, comme la situation qui fut l’objet de la sortie véhémente du Conseil supérieur de la diaspora malienne. Son président a fustigé lors d’une conférence de presse, le 6 décembre dernier « le laxisme des diplomates maliens à Alger ».

Accord et désaccords Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le dimanche 11 décembre, le communiqué conjoint Union européenne/Mali qui a sanctionné le dialogue de haut niveau sur la migration, a fait grand bruit au sein de l’opinion. D’abord à travers certains medias étrangers (AFP, Jeune Afrique, RFI), qui ont annoncé la signature d’un accord sur la réadmission des migrants vivant en situation irrégulière en Europe, une information largement relayée sur les réseaux sociaux. Le communiqué faisait état de renforcement de la coopération dans les domaines comme la lutte contre les causes profondes de la migration irrégulière et du phénomène des personnes déplacées, la prévention et la lutte contre la migration irrégulière, le retour, la réadmission et la réintégration des migrants en situation irrégulière. Une sorte de prolongement du sommet de la Valette qui a réuni, du 11 au 12 novembre 2015, les chefs d’État européens et africains, les chefs d’institutions régionales, sous-régionales et mondiales (Union européenne, Union africaine, CEDEAO, OIM, ONU) autour de la question de la migration. L’impossibilité d’y trouver un accord commun a donc conduit l’UE à négocier avec les pays africains isolément.

« Après le sommet de la Valette, Maniela Ricci, en charge de la politique de l’information de l’UE, est venue nous voir pour nous dire clairement que l’Europe ne veut plus de nous. Elle ne comprenait pas que malgré tous les morts, des milliers de personnes continuent de prendre la mer en vue de gagner l’Occident. Nous lui avons rétorqué que les financements qu’ils donnent, aucun migrant, ni aucun candidat à la migration n’en voit la couleur. Voyant que ce qu’ils ont mis en place a très peu d’effet, ils utilisent désormais la force », explique Amadou Coulibaly, chargé des relations sociales de l’Association malienne des expulsés. « Nulle part dans le communiqué, il n’est question d’accord. Un communiqué conjoint n’a pas la valeur juridique d’un accord. Le Mali n’a pas encore signé », répond Drissa Dioura, chef du bureau de l’information et de la presse au ministère des Affaires étrangères. Le Mali n’a donc pas signé, mais « que ce soit démenti ou pas, signé ou paraphé, l’accord existe. En avril dernier, la Côte d’Ivoire l’a signé, et le Niger aussi. Ce communiqué-là, c’était juste pour jeter les bases d’un accord. Le Mali va signer », confie ce diplomate ayant requis l’anonymat. Quoi qu’il en soit, ces évènements qui ont soulevé des polémiques loin de désenfler, posent la question du traitement fait à la question de la migration par les autorités maliennes, et mettent une nouvelle fois en lumière les couacs de la communication gouvernementale. Quand bien même il existe « une politique nationale des migrations (PONAM) qui prévoit la lutte contre l’émigration irrégulière, aider nos compatriotes à revenir, investir, s’installer et trouver des voies et moyens pour se réaliser ici. Mais est-elle mise en œuvre ? », se demande Moussa Mara, ancien Premier ministre et président du parti Yèlèma. « Il faut qu’on sorte des passions, des polémiques qui retomberont dans quelques jours sans qu’il y ait du changement. Il faut qu’on traite ces questions essentielles avec rigueur et qu’on prenne des mesures importantes pour leur apporter le traitement approprié. De manière souveraine sans qu’à chaque fois, on vienne nous le dire », conclue-t-il.

 

 

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