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Immigration féminine : Pour une vie meilleure

Les migrants maliens comptent aujourd’hui 35% de femmes qui prennent autant de risques que les hommes, si ce n’est plus, pour tenter leur chance.

27 850 personnes sont arrivées par la mer en Europe depuis le début de l’année 2017, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). 655 autres sont mortes ou portées disparues en voulant tenter la traversée. Malgré ces chiffres sinistres, ceux qui tentent l’aventure sont de plus en plus nombreux. Parmi eux, un nombre croissant de femmes accompagnées ou non de jeunes enfants. Quête d’une vie meilleure pour elles-mêmes mais surtout pour leur progéniture, prise de risque, les migrantes jouent le tout pour le tout et en paient un prix souvent plus lourd que celui des hommes.

Faire témoigner une migrante n’est pas chose aisée. Les langues se délient difficilement, voire pas du tout. Le sujet est tabou, en parler est gênant, voire dangereux. Malgré cette omerta, une Malienne accepte de nous narrer son histoire. Semblable à celle de milliers d’autres femmes, venues d’Afrique, du Moyen-Orient, par le désert ou par la mer. Une histoire d’espoir, minée par les privations et les drames, le compromis et la suspicion, même quand le voyage est fini. « Nos appels sont surveillés, donc je ne serai pas longue, je n’ai pas encore de documents solides, je ne veux pas de problème », lance celle que nous appellerons M., en guise d’introduction. Son périple débute à Bamako le 18 septembre dernier. Depuis la capitale malienne, elle gagne Gao à près de 1 200 km. « À Bamako, l’intermédiaire que j’ai a rencontré, a fait une copie de mon passeport et c’est aussi lui qui m’a payé mon billet ». Une fois arrivée à la cité des Askia, elle est prise en charge par une autre personne. « J’y ai passé deux jours, attendant d’autres qui comme moi voulaient partir. C’est lorsque notre nombre s’est étoffé que nous avons fait route vers le Niger ». À Agadez, une personne qui semble appartenir aux bureaux de l’OIM dans la région vient la voir pour la dissuader de continuer son voyage et lui propose des solutions alternatives. « L’intermédiaire m’a lancé un méchant regard et m’a fait des remontrances en me disant de rester bien sagement dans mon coin si je voulais que mon voyage se passe bien », se souvient-elle. Dans l’extrême nord nigérien où il fait très chaud, elle reste une semaine avant de faire route vers la Libye. « Nous dormions entassés à plusieurs dans des chambres délabrées au milieu des bestioles. Certaines femmes, par crainte de se faire agresser, faisaient leurs besoins à l’intérieur même de la pièce ».

Trajet périlleux Ils sont une vingtaine dans un pick-up à s’engouffrer dans le vaste désert libyen. La promiscuité et l’inconfort sont totaux. « Nous (les femmes, ndlr) étions assises les unes sur les genoux des autres sur la banquette arrière, les hommes étaient à l’arrière ». Attachés entre eux à l’aide de cordes avec un gros nœud tout autour du véhicule pour les empêcher de tomber. Certains d’entre eux sont au bord de l’asphyxie. « La route est difficile et pleine de secousses, beaucoup criaient de douleur à l’arrière mais le chauffeur n’y prêtait aucune attention. La soif est le plus grand défi. La tentation de vider sa bouteille d’un trait est grande mais on s’abstient pour pouvoir en profiter plus tard ». Après presque deux jours de course, les passagers sont priés de bien vouloir continuer à pied. Une marche d’une quinzaine de kilomètres dans un paysage de dunes et de sables épais à perte de vue jusqu’à la ville libyenne de Sahba. Après y avoir passé quelques jours, le groupe gagne Tripoli situé à 700 km de là. « Ça ne ressemble plus à rien. On ne voit que des bâtiments en ruine et des impacts de balles sur presque tout », se souvient M. Un véritable no man’s land où sévissent plusieurs groupes armés depuis la crise de 2011, qui se livrent eux aussi au trafic de migrants. « La déstabilisation de la Libye a eu pour conséquence l’accroissement du trafic. Avec Kadhafi, on n’entendait même pas parler de migrants », analyse Ousmane Diarra, président de l’Association malienne des expulsés (AME).

À Tripoli, ils passent trois semaines cachés dans un entrepôt, dans des conditions exécrables. « Comme nourriture on avait droit à du fromage, du pain et une petite bouteille d’eau. Le soir c’était tout le temps ou presque des pâtes », raconte M. C’est la dernière étape avant la traversée vers l’Europe, étape tout aussi difficile que les précédentes. Entre la surcharge des embarcations, la fragilité de celles-ci face aux flots de la Méditerranée, mais aussi avec la violence. « Ceux qui partent n’ont le plus souvent qu’une vague idée des véritables dangers. Les passeurs sont de plus en plus violents et les femmes, plus fragiles, sont souvent l’objet de violences sexuelles », explique le Dr Brema Ely Dicko, chef du département de sociologie et anthropologie de l’Université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako (ULSHB). Pour embarquer à destination de l’Italie, à 300 km des côtes libyennes, il faut payer 700 000 francs CFA. Ceux qui ne les ont pas se font battre, certains sont torturés… « Nous étions près d’une centaine dans le bateau. On se collait du mieux qu’on pouvait. On pouvait sentir l’eau sur nous. Il faisait très froid, nos maigres couvertures ne suffisaient pas », raconte M. dont la voix faiblit à l’autre bout du fil. Avec elle à bord, vingt autres femmes, dont trois sont enceintes. « J’avais beaucoup de peine pour elles. C’est mon sort qui me préoccupait avant tout, mais être enceinte et dans ces conditions c’est difficile. Avant d’embarquer, ils nous avaient dit de crier dès que nous apercevrions les côtes italiennes et que les Européens viendraient nous sauver ». C’est ce qui arriva après huit heures passées en mer : un bateau norvégien de l’opération Triton (pour la surveillance et le sauvetage) les a récupérés pour les conduire vers les côtes siciliennes.

Visage féminin « Il y a autant de femmes qui émigrent que d’hommes. Dans les statistiques mondiales, les femmes seraient même un petit peu plus nombreuses », assure le Dr Dicko. Au Mali, elles seraient 30 à 35% toujours selon le sociologue. « La première cause des départs étaient dans le cadre d’un regroupement familial. Maintenant elles partent toutes seules dans l’espoir de s’assurer des lendemains meilleurs en Occident ». Quatre millions de Maliens au moins vivent  à l’étranger, selon le ministère des Maliens de l’extérieur. Mais ce nombre est loin d’être exhaustif et ne prend pas en compte les migrants irréguliers. « 87% des femmes partent pour des raisons économiques et elles sont pour la plupart adultes et analphabètes », explique Mariam Traoré qui s’occupe des questions du genre au Centre d’information et de gestion des migrations (CIGEM). M. colle à ce profil. Après son divorce, elle a longtemps mûri et préparé son voyage. Trois années lui auront été nécessaires pour rassembler les fonds qui allaient financer son projet. « J’ai trois enfants que j’ai confiés à leur grand-mère. C’est pour eux que j’ai pris le risque de partir. C’est à la femme divorcée de supporter le plus souvent la charge de ses enfants, surtout si le père est polygame. Je veux leur offrir une meilleure vie que j’en ai eu », conclut-elle. Son périple est loin d’être terminé. Notre interlocutrice qui se trouve actuellement dans un centre de la Croix-Rouge en Italie, ne compte que les jours qui la séparent d’une nouvelle opportunité de prendre le large. Pour l’Allemagne, cette fois-ci : c’est l’eldorado qu’elle s’est choisi.

 

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