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Citoyenneté malienne : À quand l’action ?

Photo : Emmanuel Daou Bakary

On devient citoyen lorsqu’on aime sa cité, son pays et qu’on s’engage pour le progrès de ceux-ci, au détriment de ses propres intérêts. Les insultes et les critiques insensées doivent laisser place à l’action. C’est seulement comme ça qu’on peut contribuer à améliorer le niveau de gouvernance de la société dans laquelle on vit et veiller ainsi à ce que les promesses de campagne des hommes politiques soient réalisées sur le terrain. Ceci passe par la mise en place d’un contrôle citoyen rigoureux au niveau de toutes les couches sociales. Cette façon de voir, de faire et de vivre c’est ce dont a urgemment besoin le malien d’aujourd’hui, notamment la jeunesse, pour la construction d’un État plus fort, plus souverain et plus démocratique.

A Sabalibougou, assis autour d’une théière, Drissa et ses amis se passent à tour de rôle les verres de thé qu’ils sirotent avec gaieté. Les chaises légèrement tirées vers l’arrière, à l’ombre, leurs évitent de mettre les pieds dans l’eau sale et boueuse qui stagne depuis longtemps tout le long de la rue. «Tout notre quartier est comme ça depuis que j’ai cinq ans. Notre maire ne fait rien pour gérer la situation », affirme Drissa. Les éffluves nauséabonds dégagées par ces nappes de fanges ne semblent point les déranger. Une situation devenue familière pour ces jeunes qui seraient l’« avenir de la nation ». Un avenir pour le moins hypothéqué lorsque personne ne se sent concerné par les réalités au niveau de sa commune voir de son pays. Il est plus qu’évident que le malien souhaite le changement mais, à quel prix ? Personne ne semble prêt « à faire le premier pas ». Tous semble attendre un changement qui viendrait de lui-même comme par enchantement, dans une société où les populations, la société civile et les acteurs politiques, pour la majorité, ont vendu leurs âmes au diable contre des miettes.

Depuis l’instauration de la démocratie et de la décentralisation administrative au Mali, à partir de l’année 1991, plusieurs associations politiques ont vu le jour, ainsi que des écoles pour la plupart communautaires. Pendant, cette même période, la citoyenneté aurait du suivre et se construire à différent niveau.

Si par le passé, l’école malienne était un exemple dans la sous-région, elle ne l’est plus aujourd’hui. Que dire des actions de développement, peu accompagnées par les populations au sein de leur commune. Tous attendent que les élus communaux prennent les rênes du changement sans jamais se questionner sur leur propre part de responsabilité dans ce même processus de changement, long et semé d’embûches. Or, « il est difficile pour les leaders de se contrôler eux-mêmes, en pleine action », écrit sur son site, Moussa Mara, ancien Premier ministre malien et leader du parti Yéléma. Et d’ajouter que « cette tâche revient, en démocratie, aux forces politiques qui ne sont pas au pouvoir ». Cette tâche n’est pas dévolue qu’au politique, c’est aussi le rôle du citoyen lambda, conscient et soucieux de l’avenir de sa nation.

Bien que globalement le processus de planification locale offre aujourd’hui l’opportunité aux citoyens de s’impliquer dans les prises de décision, au Mali on se sent pas concerné par le développement local voir même national. Certains vont même à dire que « Mali te djô » [1] qui signifie en français que le Mali ne sera pas construit. Un pessimisme nourrit au fil des années par la gouvernance peu reluisante d’un État fragile au niveau sécuritaire, social et économique.

Du contrôle citoyen à la redevabilité

Imaginons, un instant que Drissa et ses amis décident eux-mêmes d’assainir leurs cadres de vie. Ils poseront ainsi, un acte citoyen qui pourrait être suivi d’un contrôle social au niveau de plusieurs couches à travers le pays. Ils pourraient par exemple, participer au conseil communal notamment à la session budgétaire. Ils dénonceraient aussi les cas de dysfonctionnement au niveau de la collectivité. Des actions qui pourront être reprises par les associations de jeunes à travers le pays et qui permettraient d’asseoir un contrôle citoyen au niveau local. Un premier pas qui, selon le docteur Traoré Idrissa Soïba, militant actif de la société civile « doit permettre au national et au régional de répondre aux défis sociaux, politiques et économiques qui les interpellent ».

Le local est « un niveau stratégique de refondation de la gouvernance en Afrique par sa capacité potentielle à légitimer et à relier les modes et les systèmes de gestion des affaires publiques ». En d’autres termes, il faut partir du local pour refonder la gouvernance actuelle. L’enjeu est donc aujourd’hui de refonder la citoyenneté, de contribuer à ce que chacun se sente concerné, des citoyens en capacité de contribuer à la vie publique. Dans son livre « Citoyenneté, un enjeu local partagé » [2], Corinne Lajarge, experte des questions de citoyenneté internationale et de développement local écrit que « l’essence de la citoyenneté « est » la participation des individus à la vie publique de leur société, de leur communauté ». Une assertion partagée par Moussa Mara, qui pense plutôt que « c’est aux populations communales (soit individuellement, soit collectivement) que revient le contrôle citoyen des affaires locales », écrit-il dans le guide sur les questions de redevabilité [3].

Dans toutes les sociétés démocratiques, les gouvernements doivent au minimum rendre compte de leurs actes. C’est d’autant valable pour les institutions publiques que les représentations privées (les PDG rendent compte aux actionnaires, les organisations internationales et associations rendent compte au conseil d’administration…)

Cette forme de redevabilité comporte selon Moussa Mara, « une dimension multi acteurs sans laquelle des acteurs se trouveraient chargés de devoirs sans droits alors que les autres n’auraient que des droits à faire valoir ». Autant les élus sont redevables aux populations des politiques publiques locales qu’ils conduisent dans l’intérêt commun, autant les populations sont redevables aux élus de leur participation et contribution active au développement de la collectivité. C’est donc une direction que les Maliens devront tôt ou tard prendre pour une gouvernance plus inclusive dans l’intérêt de tous.

Face à une société civile politisée qui s’éloigne progressivement et inéluctablement de son champ d’action, le peuple malien est appelé à prendre son destin en main. Il devra faire fi de son mutisme assourdissant et de son manque de volonté à s’unir et à se mobiliser à chaque fois que la situation l’exige. Il est plus que temps, que les débats se tournent vers les sujets de refondation et de reconstruction d’une démocratie adaptée aux réalités socio-culturelles maliennes pour une gouvernance efficace. L’union faisant la force, seul, personne n’arrivera à rien.

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[1] Expression très usitée par le malien lambda

[2]Corinne Lajarge, citoyenneté Un enjeu local partagé, atelier du réseau à Madagascar – Mars 2014, page 8

[3]Moussa MARA, Guide redevabilité, Sur le chemin de la démocratie locale, Août 2012

 

 

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