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Andrew Lebovich : « cette force commune du G5 Sahel reste à construire »

Alors que le force conjointe du G5 Sahel, forte de 10 000 hommes, se met petit à petit en place, Journal du Mali s’est entretenu avec le chercheur américain Andrew Lebovich, spécialiste du Sahel, sur l’immense défi que représente la lutte contre la banditisme et le terrorisme transnational et la sécurisation des frontières.

Andrew Lebovich

Les frontières d’un pays comme le Mali peuvent-elles vraiment être surveillées et sécurisées efficacement ?

La sécurisation des frontières reste un défi énorme. Je ne vais pas dire qu’il s’agit d’une impossibilité, mais ça nécessiterait un gros travail et des ressources en troupes, renseignement, transport et surveillance du territoire, ce qui est à peu près inimaginable pour l’instant, si on prend en compte les limites des forces régionales et les limites opérationnelles des forces françaises sur le territoire. De plus, un effort visant à verrouiller les frontières impactera beaucoup la vie des civils au Mali et dans les pays voisins, avec d’autres conséquences.

Est-ce qu’une approche seulement militaire et policière est la solution pour la gestion de ces frontières ?

Même si la gestion des frontières demande un effort militaire et policier, il n’y aura jamais une solution purement militaire pour les conflits et tensions multiples au Mali. Actuellement, même l’accord d’Alger est bien insuffisant pour traiter les problèmes politiques, sociaux, communautaires et économiques qui prévalent dans le Nord et le Centre du Mali. Une réponse coercitive à la gestion des frontières pourrait réduire le flux des armes et des combattants, mais les problèmes sont avant tout à l’intérieur des pays mêmes, pas seulement sur les frontières.

Comment les organisations criminelles et les groupes extrémistes violents conceptualisent les frontières et le territoire de l’État ?

Dans les régions sahéliennes et sahariennes, il y a une longue tradition de commerce et de déplacements sur des distances énormes pour travailler, échanger, etc. Ces déplacements sont même nécessaires pour la vie de ces régions. Ils font partie intégrante de l’existence dans ces zones. Les groupes criminels et extrémistes aussi, transitent à travers les frontières et ces zones immenses pour tisser leurs réseaux, faire du commerce, et échapper aux pressions gouvernementales.

Comment réinstaurer ou améliorer l’autorité de l’État sur la gestion des frontières dans les 5 régions du Nord ?

En théorie le gouvernement est en train de se réinsérer dans ces régions, mais en réalité la présence du gouvernement reste quasiment ou totalement inexistante. Il faut quand même donner des clarifications sur quelques points : dans plusieurs localités, le gouvernement n’est pas présent depuis longtemps ou même n’a jamais été vraiment présent, et dans d’autres, la présence gouvernementale a souvent mené à des exactions ou de l’extorsion des populations locales. Donc, la tâche n’est pas seulement de faire venir le gouvernement malien, mais de reconstruire (ou bien construire) l’État. Un État qui peut établir la justice et la sécurité et qui ne menace pas les populations civiles. Ceci ne veut pas dire que les groupes armés ont raison ou sont considérés comme meilleurs, mais c’est seulement une manière de dire que ce n’est pas qu’une question de « réinstaurer » l’État.

Avec la création d’une force conjointe du G5 Sahel, peut-on dire que le Mali et ses voisins sont enfin parvenus à une approche commune concernant la sécurité des frontières ?

D’un côté, il faut saluer les efforts pour travailler ensemble sur les questions qui touchent aux pays de la sous-région, mais on est loin d’une approche commune. Même si les pays du G5 sont largement d’accord sur des thèmes plus larges, les compositions des pays, leur histoire, leurs capacités et leurs stratégies pour traiter ces questions restent souvent très différentes. Cette force commune du G5 Sahel reste à construire, les compositions, stratégies et limites de cette force à définir.

Cette force conjointe du G5 Sahel forte de 10 000 hommes aura aussi la charge de
lutter contre les trafics qui financent notamment le terrorisme. Pensez-vous qu’elle pourra s’y attaquer efficacement ?

Même si certains trafics peuvent financer en partie les groupes armés, le fait d’y faire face demande un effort intégré qui va non seulement perturber les commerces licites et semi-licites, mais aussi avoir un grand impact sur les communautés qui vivent de l’argent généré par ces trafics. L’approche de l’Europe en particulier, comme avec la migration, est d’étouffer les mouvements sans réfléchir suffisamment sur l’impact de cette répression et de ces interdictions sur la vie sociale, politique, et économique dans ces localités. Si le commerce et la vie des populations sont fortement perturbés par les forces militaires, il faut une réflexion profonde sur l’impact de ces interventions et mettre en place un accès égal au travail, aux opportunités, à la vie des populations. De plus, ces trafics sont souvent ancrés ou fonctionnent avec l’appui ou le consentement des forces de sécurité et les gouvernements eux-mêmes.

 

 

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