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Le lent crépuscule des chasseurs dogons

Dans les falaises dogons, les chasseurs tentent de perpétuer une tradition séculaire.

Les chasseurs, « Donso » en bambara, sont au cœur de l’histoire culturelle malienne. Dans la société dogon, on admire leur bravoure et leur savoir. Les « Danaan » sont les gardiens des rites animistes et n’ont jamais failli à intervenir dans les cas de crise grave ou d’oppression. Mais même s’ils font partie d’une des plus anciennes organisations traditionnelles, leur permanence tant à s’effriter de plus en plus, avec l’usure du temps et les affres du monde moderne.

« Ce sont des gens respectés, détenteurs de savoir. Ils sont les gardiens de la brousse au pays dogon. Ils chassent, mais sont aussi souvent les protecteurs de nos traditions. On leur attribue des pouvoirs un peu surnaturels, des connaissances que le bas peuple n’a pas. Cela inspire le respect ; voire une certaine crainte », confie Ambadio Kassogué, 84 ans, un vénérable dogon ancien ministre et PDG de la SOMAP.

Au pays dogon, la confrérie des chasseurs est une organisation hermétique, avec ses rites, ses codes et ses règles de fonctionnement. Ses membres évoluaient dans la nature et ne craignent pas d’affronter les fauves. Preuve de leur position et de la singularité de ce corps social chez les dogons, dans les manifestations et les fêtes traditionnelles ils dansent ensemble, sur leurs chansons, accompagnés de leurs propres instruments. On les consulte pour connaître l’avenir, se procurer des plantes médicinales ou se faire soigner. « Ce sont des tradithérapeutes. Ils maîtrisent la pharmacopée traditionnelle, ils connaissent parfaitement les propriétés botaniques et les vertus médicinales de la brousse aride du pays dogon,. Si vous avez une maladie, c’est eux qu’il faut aller voir », poursuit Ambadio Kassogué.

Pour entrer dans ces confréries de chasseurs, il faut être initié et suivre des rituels secrets. On devient chasseur généralement de père en fils. Il fallait dix-sept ans pour être initié, mais, au fil du temps, les candidatures ont diminué et aujourd’hui, faute de relève, c’est tout un savoir qui disparaît.

Un lent déclin Depuis la colonisation, une nouvelle société s’est peu à peu dessinée. L’influence du libéralisme économique, du christianisme et de la religion musulmane, qui ont bouleversé les croyances et les rites, l’urbanisation galopante, l’augmentation de la population, qui a réduit des espaces dédiés à la chasse, la raréfaction du gibier du fait de l’avancée du désert, la rareté de l’eau et des déficits pluviométriques, ont entraîné une dénaturation progressive de cette culture et profondément impacté la caste des chasseurs. « Le rôle des chasseurs est en déclin ; c’est clair. Il n’y a plus aujourd’hui la même végétation qu’il y a cinquante ans, le gibier est rare et le chasseur n’a plus grand-chose à traquer. Le métier est plutôt devenu symbolique », explique Oumar Guindo, directeur de radio à Bandiagara.

La chasse ne tenant plus une grande place dans leur vie, les chasseurs deviennent paysans, guides de chasse pour touristes, mécaniciens et policiers ou travaillent dans la sécurité privée. D’autres exploitent leurs savoirs occultes ou médicinaux comme devins ou guérisseurs. « La nouvelle génération a intégré la culture moderne et est moins dans la culture ésotérique d’antan, avec ses mythes et son langage codé. C’est fini ça. La plupart des chasseurs que l’on voit aujourd’hui sont là pour animer les grandes cérémonies. C’est une manière d’amasser des gains. C’est devenu plus folklorique que représentatif », ajoute le vénérable Kassogué.

Protecteur des villages Mais ces gardiens de la brousse n’ont pas encore tout à fait disparu. Compte tenu de l’insécurité actuelle au niveau du centre du pays, certains groupes de chasseurs ont pris l’initiative de sécuriser les populations et leurs biens. À l’instar du mouvement dogon « Danaan amba sagou », qui entend protéger, muni de ses armes traditionnelles, les quatre cercles de la zone exondée de la région de Mopti, Bandiagara, Bankass, Koro et Douentza, contre les bandits armés et les djihadistes. « Ils utilisent des vieux fusils indigènes qui ne tirent qu’un coup, ou des couteaux. Face à des agresseurs qui ont des fusils Kalachnikov et qui se déplacent à moto, ce n’est pas facile », explique Oumar Guindo, qui ajoute, « mais ils sont Dogons. Ils sont de ce milieu et connaissent ce territoire comme personne. Ils ont les moyens de disparaître, de se fondre dans la nature. En vertu d’un code d’honneur ancien, qui les pousse à intervenir dans les cas de crise grave ou d’oppression, ils sont déterminés à défendre leurs villages et leurs terres, quelles qu’en soient les conséquences », conclut-il.

 

 

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