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Pour Yambo, j’accuse…

Le 22 août 1940, Bandiagara (Pays Dogon, centre du Mali) a vu naître l’enfant qui sera 28 ans plus tard, le chantre de la littérature Africaine et mondiale. Fils unique d’un grand propriétaire terrien et inspecteur d’académie à Bandiagara, Yambo aura été pour la littérature ce que Picasso ou Michel-Ange furent pour la peinture et la sculpture. A la fin de ses études secondaires à Bamako au Mali, il continua son cursus au lycée Henri-IV en France dès 1960. Polyglotte dans l’âme, il se familiarise très vite avec de nombreuses langues étrangères : français, anglais espagnol notamment.  Avec la rigueur qu’il s’est imposée, il n’y a rien d’étonnant pour lui de collectionner des diplômes très rapidement : licence ès Lettres, licence en Philosophie, diplôme d’études supérieures d’Anglais. Comme Eugène de Rastignac, il réussit son défi de « conquérir » Paris. De 1964 à 1966, il décroche un travail en qualité de Professeur au lycée Charenton (Val-de-Marne). Simultanément, il termine son doctorat en sociologie à l’École Normale Supérieure.

Écrivain très prolifique, il écrivit plusieurs œuvres dont certains ne sont connues par ceux-là qui savent apprécier la plume du maître (—  Devoir de violence, prix Renaudot 1968-—  Le secret des orchidées, sous le pseudonyme de Nelly Brigitte- Les moissons de l’amour, pseudo Nelly Brigitta- Les pèlerins de Capharnaüm- Lettres à la France nègre- Les mille et une bibles du sexe, pseudo Utto Rodolphe)

Le devoir de violence – la cabale contre un homme

« Nos yeux boivent l’éclat du soleil, et, vaincus, s’étonnent de pleurer, Maschallah! Oua  bismillah! …Honte aux hommes de rien…», écrit-il dans Devoir de violence.

Le roman polémique « le Devoir de violence » est tout simplement une œuvre écrite par un homme en avance sur son époque par l’habilité de sa plume et de son art. Et pour cette avance, l’auteur sera condamné à exister sans vivre. Ce qui est plus grave que la cruauté, l’intolérance, l’imposture des méchants, c’est bien le silence insupportablement coupable des bons. Yambo a été victime de toutes sortes de calomnies tant la vérité qu’il propose semble inconcevable aux yeux de nombreux bouts de bois de Dieu.

A travers la fameuse dynastie des naïfs régnant sur l’empire de Nakem, Ouologuem nous enseigne une sorte d’anti épopée sans détour ni leurre sur l’asservissement de peuples victimes de multiples pouvoirs (blancs ou noirs) parfois en connivence pour mieux l’exercer. Dans ces conditions, sans être totalement à l’envers de la négritude, il se positionne comme un homme impartial. Il s’écarte de la vision mythique détruit par l’arrivée des colonisateurs (sans négation bien sûr) en démontrant que la tyrannie, la violence et la barbarie existaient bien avant et n’ont pu que se confondre avec les intérêts des forces du mal  qui furent à l’Afrique la journée de gésine.Ouologuem « a ouvert la voie à une littérature africaine débarrassée de ce besoin maladif d’une histoire falsifiée. A la lumière de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, Le Devoir de violence est un roman dans « l’air du temps » ».

En 1968, nous sommes encore dans la période postcoloniale où la négritude bat son plein. Yambo parlera de « négraille » pour parler d’une Afrique trop idéalisée qui n’existe pas. Cela aurait été  un coup d’état littéraire.  Trop osé ! Commence alors une des cabales médiatiques les plus acerbes, les plus complexistes et les plus foncièrement méchantes sur un homme de lettres.

L’homme et son époque, l’homme et sa pensée, l’homme et son être, l’homme et sa plume. L’intellectuel qui crût bien faire déclenche la poudre et le tonnerre. Sans concession aucune, Yambo a repeint la complicité active et féroce des notables africains dans certains des pires aspects de la société. L’auteur n’hésita pas à mettre le méchant noir au même titre que le méchant blanc. Yambo a somnolé sur la capacité de nuisance de la France coloniale et la médiocrité des autorités maliennes à défendre un des leurs.

La France utilisera tous ses sales moyens pour conduire le « Hogon du Yamé » dans les zones les plus sombres, les plus obscures, pour l’isoler complètement du monde littéraire qu’il avait chèrement dompté. Le Mali, dans un suivisme sans nom l’accompagnera dans cette chute vertigineuse.

Le journaliste Ousmane Sow (Montréal) avait si bien décrit en 2004 quand il écrit : « Pauvre Mali, incapable d’être fier de ses fils, incapable de vanter les mérites de ses enfants. Au Mali, quand on tente de sortir le nez du lot, ce sont les quolibets et les sarcasmes qui suivent et si cela ne marche pas, la haine atteint des proportions insoupçonnées. Les Maliens ne regardent pas ailleurs. Au Sénégal, quiconque touche à un morceau de la réputation de Youssou Ndour est crucifié sur la place publique. Au Québec, il n’arrivera pas à l’idée du plus audacieux des critiques de s’attaquer à Céline Dion. Les Maliens se demandent souvent pourquoi ils ne percent pas à l’étranger, pourquoi sont-ils marginalisés. La réponse est pourtant évidente : Yambo Ouologuem ».

Mortellement atteint dans sa dignité dans une France xénophobe et négrophobe des années 68, l’icône de la littérature africaine disparait dans les frimas de la vraie nature des hommes du moment. Yambo Ouologuem! Celui qui fut accusé de manière indigne d’avoir plagié des passages  dans It’s a Battlefield de Graham Greene et  Dernier des Justes de André Schwarz-Bart, dont personne n’a pu prouver la véracité rentre au Mali dans les années 70 où il espérait obtenir de l’aide et du réconfort. Il s’est retrouvé tout simplement humilié, trahit et seul, abandonné de tous. Une administration malienne imperméable et impénétrable déclarera qu’il serait devenu fou. S’il était fou, certainement fou de notre folie. Il sera déclaré plusieurs fois mort par des écrivains et des professeurs de son propre pays qui ne l’ont jamais lu.

«Yambo Ouologuem aurait dû être un héros national, une idole pour la jeunesse, une icône pour la littérature. Au lieu d’étudier Balzac, Stendhal ou tutti quanti au lycée, c’est Yambo qu’on devrait étudier, c’est Hampâté Bâ qu’on devrait étudier. Massa Makan Diabaté, auteur de la trilogie (Le Lieutenant, le Coiffeur et le Boucher de Kouta) est mort dans l’anonymat total dans son propre pays au moment où l’Université de la Sorbonne mettait ses livres dans la liste des ouvrages à étudier ».

Dégouté de tout, Yambo se replia sur soi en disant adieu à l’encre et à la plume et vivra à Sevaré pendant près de 40 ans dans l’anonymat. Il consacra ces années de sa vie à l’Islam avant de tirer sa révérence dans la dignité absolue. Accusé un fier Dogon de plagiat, donc de vol était le Rubicon que les artistes  du mensonge avaient franchi. Il n’accepta aucun droit sur son livre pathétiquement incriminé qui fut traduit dans des dizaines de langues à travers le monde. Cependant, des charognards en profitèrent pour devenir des millionnaires. Honte aux hommes de rien !

« Si la méchanceté pouvait faire le développement, assurément, le Mali sera le pays le plus avancé du monde. Mais ne désespérez pas, le réveil aura lieu un jour et là, nous comprendrons ce que nous avons perdu ».

Dors en paix au panthéon de la dignité !!!

[De 2003 à 2016, j’ai eu la chance de rencontrer 11 fois Yambo Ouologuem en ma qualité de Président du Club qui porte son nom. Et, à chaque, j’ai eu l’impression de n’avoir pas été à l’école quand il s’adressait à moi en français. La dernière fois en 2016, après un entretien d’une heure et demi, il me fixa pendant quelques minutes et me dit : « Tu étudies où ? » En Belgique, lui ai-je répondu. A lui de me dire : « S’il le faut, nous allons cotiser pour rembourser toutes les aides que tu as pu bénéficier et tu reviens au Mali. C’est ce pays qui a assassiné Patrice Lumumba. Tu restes ici jusqu’à ce qu’ils présentent des excuses publiques et officielles. Mais je te comprends aussi parce que ce n’est pas au Mali qu’il faut chercher un avenir. Il vaut mieux prêcher dans le désert ». Je réponds oui par politesse. Il termine en ajoutant : « Je te charge d’aller dire au journal Le Monde, Libération et à la Télévision suisse romande que le crime n’a jamais enrichi l’Homme de manière absolue et définitive ». Son regard me transperçait littéralement le corps. Je ne saurai jamais oublier…]

 

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