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Ibrahim Maïga : « La Force conjointe G5 Sahel est un outil parmi d’autres au service d’un projet politique… »

 

Alors que la force conjointe du G5 Sahel vient d’entamer sa deuxième opération, « Tonnerre », des groupes djihadistes, au Nord et au Centre du Mali, envisagent de se mutualiser pour la combattre. Ibrahim Maiga, chercheur à l’Institut d’études de sécurité, répond aux questions de Journal du Mali sur la capacité de nuisance de ces groupes et propose des pistes pour « assécher » la menace.

Ces derniers mois, des sources sécuritaires occidentales et sous-régionales évoquent la présence dans le Nord du Mali de djihadistes venus de  Libye et de Syrie. Ces informations sont-elles à prendre au sérieux ?

Il est important d’indiquer que ces informations été relayées dès 2015 par les habitants de certaines localités du Nord du Mali. La faiblesse structurelle de la plupart des États sahéliens fait de cette région une destination attractive pour des groupes armés en perte de vitesse au Moyen-Orient. De plus, la situation spécifique du Mali commande une extrême vigilance. Il faut se rappeler que les premiers « djihadistes » provenaient de pays voisins et que la crise de 2012 tirait en partie sa source du reflux de combattants du théâtre libyen, sans minimiser les causes internes qui ont facilité le délitement de l’État.

La sortie récente du Président IBK sur le sujet montre que cette information est prise au sérieux au plus haut niveau politique. Mais les chefs d’État devraient en premier lieu s’inquiéter de la tendance au recrutement au sein des populations locales et trouver les moyens d’assécher ces groupes.

Deux groupes actifs dans le Nord et le Centre du pays, aux idéologies différentes, envisagent de mener ensemble des attaques contre la force conjointe du G5 Sahel et les « mécréants ». Qu’est-ce qui motive cette stratégie ?

La création du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, fusion d’Ansar Dine, d’Al Qaida au Maghreb islamique, de la Katiba Macina et d’ Al Mourabitoune), en mars  2017 – deux mois après la décision actant la mise sur pied de la Force conjointe du G5 Sahel – avait déjà démontré la capacité des groupes « djihadistes » à se regrouper pour faire face à un ennemi commun. Une alliance entre le GSIM et l’État islamique dans le grand Sahara (EIGS) semble avant tout répondre à des objectifs tactiques.

Constituerait-elle une menace d’envergure ?

En dépit de leurs divergences, ces groupes évoluent peu ou prou dans le même espace. Avec le déploiement progressif de la force conjointe du G5 Sahel, une alliance circonstancielle peut apparaître comme une option intéressante. Sans avoir une idée précise des effectifs de ces groupes, il est possible d’affirmer qu’ils sont largement en dessous de ceux des armées de la région. Un accroissement des capacités, une mutualisation des moyens et un partage d’expériences sont les risques les plus immédiats. Sur le terrain, il est intéressant de noter que les dynamiques locales permettent souvent une forme de collaboration entre membres de différents groupes armés « djihadistes » sans que cela ne soit formalisé.

La force sous-régionale a-t-elle les moyens de combattre un ennemi qui se dilue dans une zone aussi vaste ?

L’opérationnalisation de la FC – G5S est confrontée à d’importants défis, dont la question du financement et la qualité des ressources humaines. Car, malgré l’activisme diplomatique des États sahéliens, les promesses s’élèvent à 278 millions d’euros (192 milliards de francs CFA), sur le montant de 423 millions d’euros (278 milliards de francs CFA) nécessaire à la première année de fonctionnement. Cette incertitude, combinée à l’absence d’un mécanisme de financement pérenne, ne permet pas d’envisager des opérations d’envergure pour instaurer la confiance entre les forces de défense et les populations. Parlant des ressources humaines, de nombreux rapports et études soulignent l’impact de certaines méthodes « brutales » sur le recrutement de combattants par les groupes « djihadistes ». Les réformes des secteurs de la sécurité dans plusieurs pays et les initiatives de formation de certains acteurs internationaux doivent être poursuivies. L’avenir de cette force sera tributaire de la capacité des États sahéliens, avec leurs partenaires régionaux et internationaux, à trouver des réponses à ces défis dans la durée.

La force conjointe du G5 Sahel pourra-t-elle venir à bout du terrorisme dans cet espace et y a-t-il un risque d’enlisement ?

Répondre par l’affirmative reviendrait à prétendre qu’une opération militaire, à elle seule, pourrait résoudre cette problématique. Toutes les études, y compris celle menée par l’Institut d’études de sécurité au Mali en 2016, démontrent que le terrorisme prospère dans un environnement caractérisé par l’absence de justice, les inégalités sociales et l’absence d’un État utilitaire. La FC-G5S devrait donc surtout être vue pour ce qu’elle est : un outil parmi d’autres au service d’un projet politique d’intégration de populations longtemps marginalisées.

La force française Barkhane, bien équipée, ne s’est-elle pas finalement essoufflée, cinq ans après le début de son intervention au Mali ?

Barkhane, qui couvre cinq pays du Sahel et compte environ 4 000 hommes, coûte 1 million d’euros (656 millions de francs CFA) à la France par jour, pour des résultats mitigés et des pertes en vies humaines. Sa présence est de plus en plus remise en cause par les populations sahéliennes, en particulier au Mali. Par conséquent, même si la France se défend de promouvoir la FC-G5S pour se désengager, elle pourrait revoir son dispositif en réduisant considérablement son empreinte sur le terrain.

 

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