L’Afrique quinquagénaire : la nécessité d'un nouveau virage
Par Moussa CAMARA - 02/10/2012
Avec un arrière-goût d’inachevé, l’Afrique tarde toujours à amorcer son développement économique contrairement aux pays d'Asie qui logeaient à la même enseigne qu’elle à l’époque.
L’Afrique noire est mal partie, martelait René Dumont comme dans un rêve prémonitoire au départ des indépendances africaines. Cinquante ans après, il n’y a pas matière à le démentir. Hélas ! L’Afrique continue de donner l’image de la vitrine de l’enfer pour son peuple. L’éducation va à vau-l’eau la dérive, les maladies ravagent, la pauvreté se porte comme un charme avec son corollaire de mal vivre, la corruption fait son lit dans les différents pays africains avant de s’y métastaser tel un cancer, les conflits dévastent …la liste n’est pas exhaustive. Je ne ressasserai pas les erreurs ou autres mésaventures vécues par le continent depuis les indépendances pour ne pas arracher des larmes aux âmes sensibles ou porter le coup de grâce à ceux qui souffriraient d’un infarctus du myocarde.
Trouver le salut
Au regard de ce tableau fort peu reluisant, il importe aujourd’hui pour le continent de faire un nécessaire exercice d’introspection pour rectifier le tir et amorcer un nouveau virage : celui d’un développement au prorata de ses capacités culturelles, économiques et humaines. Le salut de l’Afrique réside aujourd’hui dans le sursaut d’orgueil teinté de réalisme et sous-tendu par une volonté politique prononcée des dirigeants. Bien entendu ceci nécessite un changement de comportement à divers niveaux. Tout d’abord, il importe pour les dirigeants et hommes politiques africains de sortir la politique de la logique ‘’alimentaire’’ pour la mettre au service exclusif de la défense des intérêts du peuple. Et le peuple aussi ne doit pas se confiner dans un rôle de spectateur ou développer des attitudes clientélistes avec les dirigeants. Surtout la société civile qui ne doit pas s’inféoder au pouvoir politique et s’endormir sur ses lauriers mais jouer un rôle de chien de garde. Mieux s’ériger en garde-fou contre les dérives et autres manquements à la pour sanctionner les hommes politiques qui failliraient dans leur gestion de la chose publique. La démocratie leur offre cette opportunité via le vote.
L’Afrique quinquagénaire est l’occasion inouïe pour les intellectuels africains, qui se targuent de décrocher les diplômes dans les prestigieuses universités du monde de mettre, in fine, leur savoir au service du développement de l’Afrique .C’est la seule fierté qui vaille. Les intellectuels africains doivent tomber ‘’le masque blanc’’ qui ne convient guère à leur ‘’peau noire’’. Allusion faite, pour reprendre le sociologue Suisse Jean Ziegler, à cette bourgeoisie compradore encline à la reproduction des habitudes de consommation et des schèmes de pensées impérialistes, et qui participent au pillage des ressources humaines, agricoles et minières de l’Afrique. Les dirigeants africains doivent occuper la jeunesse du continent (les deux tiers de la population) pour en faire un facteur de développement au lieu de les laisser traverser la mer aux périls de leur vie à la quête d’un mieux être. Il s’agit pour l’Afrique donc, à l’instar des pays asiatiques comme la Chine, de rentabiliser son potentiel démographique (la population africaine estimée à 1 milliards d’habitants).
Le consensus de Washington
Aussi l’Afrique doit-t-elle se résoudre à échafauder un modèle de développement auto défini. Toute chose qui passe, bien sûr, par un soutien affirmé et sans faille à l’agriculture. Ceci est d’autant plus important que sept Africains sur dix vivaient, il y deux ans, de la terre. L’Afrique doit rompre avec la politique de la sébile en faisant une gestion judicieuse de ses immenses ressources, surtout en endiguant l’évaporation des fonds étatiques. De 1970 à 2008, 1800 milliards de dollars auraient quitté frauduleusement l’Afrique, selon le hors série n°24 de l’hebdomadaire panafricain Jeune Afrique. Le développement d’un marché intérieur est également un gage certain de l’épanouissement de l’économie africaine.
Les dirigeants africains ne doivent pas entrer, sans une mûre réflexion, dans le wagon de la mondialisation, jugée incontournable, selon ses thuriféraires. Ils doivent savoir que la mondialisation s’insère dans une nouvelle forme d’accumulation progressive du capital symbolisé par le Consensus de Washington. Lequel consensus prône la réduction au strict minimum du rôle de l’Etat et privilégie la privatisation à savoir la vente des entreprises publiques au secteur privé ; la libéralisation des échanges et des marchés des capitaux par l’élimination des entraves au commerce et à la libre circulation des capitaux…Qui plus est, ledit consensus prête très peu d’attention aux questions de justice sociale, d’environnement, d’emploi etc. L’Afrique a traîné et continue d’ailleurs de traîner les séquelles des politiques inspirées du Consensus de Washington. Cette thèse a été corroborée par le prix Nobel d’économie 2001, l’Américain Joseph E. Stiglitz : « les règles qui régissent la mondialisation sont injustes. Elles sont spécifiquement conçues pour profiter aux pays industrialisés avancés…la façon dont la mondialisation est gérée prive les pays en développement d’une grande partie de leur souveraineté. Elle réduit considérablement leur liberté de prendre eux-mêmes des décisions dans des domaines essentiels au bien-être de leur population ».Des grands de l’Asie, notamment la Chine et l’Inde doivent leur brillante croissance actuelle à la résistance au consensus de Washington.
Hommage aux pères du panafricanisme
Dans le contexte de la mondialisation, nous pensons que l’Afrique doit ranimer le concept des Etats-Unis d’Afrique pour rendre la monnaie de la pièce aux Kwamé Nkrumah, Modibo Keita, Sékou Touré, Julius Nyerere, Patrice Lumumba… Mais ceci passe, à notre avis, par la création préalable des ensembles sous-régionaux forts et viables avec une monnaie commune. On ne saurait terminer cette réflexion et passer sous silence la culture. Le berceau de l’humanité doit œuvrer davantage à la revalorisation de sa riche culture qui est un facteur de développement .Ceci est d’autant plus important et urgent que la domination technologique de Etats-Unis nous mène droit à ce que Ignacio Ramonet a appelé « la vassalisation culturelle ». A ce sujet, cette sentence lapidaire du savant sénégalais Cheick Anta Diop est à méditer : « l’humanité ne doit pas se faire par l’effacement des uns au profit des autres ; renoncer prématurément et de façon unilatérale à sa culture nationale pour essayer d’adopter celle d’autrui et appeler cela une simplification des relations internationales et un sens du progrès, c’est se condamner au suicide »
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