La revanche des milices plane sur le Mali
Par Tanguy Berthemet / Lefigaro.fr - 21/01/2013
Le risque de représailles contre les civils arabes ou touaregs met en péril l'unité nationale.
Longtemps, Mopti, au centre du Mali, fut une frontière qui ne disait pas son nom. Une ville clé entre le pays du Sud et celui du désert au Nord. Dans ses rues sablonneuses, au bord du Niger, on croisait des paysans du Sud comme des commerçants touaregs ou arabes du Nord. Aujourd'hui, plus un Touareg ne se risque dans la cité. «Ils sont tous partis. Il n'y a plus un Arabe ou un Touareg blanc ici. Rester aurait été trop dangereux pour eux», dit-on à Mopti.
La guerre est passée par là. Désormais on se méfie de tout le monde. Des rumeurs courent d'une infiltration par des forces ennemies. «Il est évident qu'ils ont des complices en ville», lance un gendarme. Pour éviter toute confusion mal venue, les barbus ont été vivement encouragés à se raser sans délai. «C'est mieux. Même pour les Noirs», souligne Oumar Bathily, le maire de Mopti.
La conquête, en mars 2012, du Nord malien par le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), une rébellion essentiellement touareg, a cristallisé les vielles rancœurs communautaires. Que le MNLA ait ensuite été chassé par Ansar Dine, le Mujao (Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest) et Aqmi, qui ont recruté dans les populations noires, ne change pas grand-chose. Aux yeux des Maliens, les islamistes restent essentiellement arabes et touaregs.
«C'est vrai qu'il y a des Noirs dans leurs rangs. Mais cette rébellion est avant tout une affaire de Touaregs», tranche Ibrahim Diallo. L'homme, serré dans un uniforme, semble un rien mal à l'aise. Il lui a fallu à la hâte reprendre le flambeau de son frère, Hamadou Seydou, le chef historique des Ganda Izo, les «Fils de la terre», tué l'an dernier dans un combat contre le MNLA. Sa milice peule fut fondée en 1994 lors de la seconde rébellion touareg. «Nous sommes là pour défendre les intérêts de notre communauté qui a été oubliée. Les armes à la main s'il le faut.»
Une dimension identitaire
Chassé de sa ville natale proche de Gao, Ibrahim a monté un camp d'entraînement à Sévaré, où il s'est réfugié. Pour l'instant, il le reconnaît, ses troupes n'ont ni armes ni équipement. «Mais il faudra bien que le gouvernement nous contacte. C'est nous qui connaissons les hommes et le terrain», rêve-t-il, tout en assurant du bout des lèvres «qu'il ne s'agit pas de se venger».
Djibril Diallo n'a pas ces précautions de langage. Le chef des Ganda Koy, un autre groupe d'autodéfense, majoritairement songhaï celui-là, exige que les siens soient intégrés dans les barrages. «Ceux qui peuvent s'infiltrer sont des Noirs. Nous, on sait les reconnaître». Pour les Touaregs blancs, la difficulté est moindre car, dit-il «les Touaregs sont tous complices des islamistes». Selon lui, Gao et Tombouctou ne sont pas des villes touaregs ou arabes. «Là-bas, ils ne forment qu'une petite minorité. Ils vivent autour et nous dans le centre», insiste-t-il, écartant toute possibilité de cohabitation future. En quelques phrases, à mots lents, il remet en cause toute la politique de réconciliation nationale mise en place au Mali depuis 1992. «Le gouvernement n'a fait qu'aider les Touaregs. Ils ont eu les postes dans l'administration, dans l'armée et de l'argent. Et nous rien. Pourtant, ils ont continué à faire la guerre. Il faut que ça cesse.» Une critique qui semble trouver un assez large écho. «Il y a un risque d'exactions évident contre les civils dans les villes libérées. Il y a dans ce conflit une dimension identitaire qu'il ne faut pas négliger», souligne Amadou Ould Abdallah, un ancien responsable de l'ONU pour l'Afrique de l'Ouest.
La France avertie
À Sévaré, la colère est restée contenue. «Il n'y a pas eu d'attaques contre des civils. On a juste noté quelques arrestations pour des vérifications d'identité qui, dans le contexte, n'étaient pas déplacées», assure Modibo Toungara, le responsable d'un camp de réfugiés nordistes. Le président de la communauté arabe du Mali, Mohammed Mahmoud el-Oumrani, se veut, lui aussi, rassurant. «Nous savons qu'il y a eu des problèmes avec des soldats dans la ville de Niono. Mais nous faisons confiance à l'armée pour que cela s'arrête.» Dans sa voix, une pointe d'inquiétude subsiste.
La France n'ignore rien du danger des violences qui pourraient éclater dans les semaines à venir. «Les vengeances et l'épuration sauvage sont l'un des plus grands problèmes que nous rencontrerons», analysait un diplomate avant le début du conflit. Le plan de déploiement de la force africaine élaboré par l'ONU prévoyait des formations et des inspecteurs pour limiter les débordements. Dans l'urgence de la guerre, ces précautions ont été oubliées.
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