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Guinée/ Elections : Bilguissa Diallo : « Je suis assez choquée et déçue du résultat »

A l’issue du résultat du 2è tour de la présidentielle guinéenne, qui a donné Alpha Condé, vainqueur, nous avons tendu le micro à  une jeune guinéenne, de la diaspora française, Bilguissa Diallo, la trentaine passée, journaliste de presse écrite, mais aussi auteur. Grande internaute, c’est sur le web qu’elle a publié de nombreux liens et billets d’humeurs sur l’élection de son pays d’origine. Elle partage avec nous son sentiment. JournalduMali.com : Que pensez vous du résultat ? Bilguissa DIALLO : Je suis assez choquée et déçue. Avant ces élections, je n’avais pas spécifiquement d’avis sur les capacités ou non d’Alpha Condé à  mener les affaires du pays. Je connais son passé de prisonnier et d’opposant aux différents régimes, ça lui donnait un vernis de légitimité mais il n’a pas (je crois) d’expérience de gestion, ne serait-ce que dans un organisme international. A mon sens, Cellou Dalein Diallo a plus de compétences et de connaissances du terrain (ex-premier ministre et ancien cadre au FMI), mais ce n’est qu’un avis. En revanche, au regard de la façon partiale d’Alpha Condé de mener campagne et au vu des très fortes suspiscions de fraudes qui entâchent son accession au pouvoir, je suis très pessimiste quant à  ses intentions pour le pays et quant à  l’avenir de la Guinée d’Alpha Condé. JournalduMali.com : Le facteur ethnique s’est ressenti dans ce scrutin sous violence ? Pourquoi ? Bilguissa DIALLO : Par ailleurs, le facteur ethnique compte dans tous les pays qui abritent des populations de langues et cultures différentes. C’est le cas en Belgique soit dit en passant. En Guinée, ce facteur a été instrumentalisé pour cette campagne. On a accusé Cellou Dalein de baser sa campagne sur ce critère, alors qu’il a toujours parlé d’union nationale et qu’il a des soutiens en dehors de sa communauté. Et dans le même temps Alpha Condé qui a le cynisme de nommer son parti , ne s’est pas déplacé pour faire campagne au Fouta Djallon (région peule), et un de ses proches a même déclaré que cette communauté n’est pas guinéenne. Ca rappelle tristement les prémices du chaos ivoirien. C’est effrayant, parce qu’à  jouer avec le feu, on peut incendier une maison entière, voire plus. Qu’un professeur de Sciences Politique s’adonne à  ce genre de manoeuvre, c’est assez pitoyable et les conséquences sont visibles depuis des semaines. Les minorités peules de Haute-Guinée ont été chassées de la région acquise à  la candidature d’Alpha Condé (de la même ethnie d’ailleurs), un homme a été tué et les chassés n’ont pas pu voter. Les membres du parti de Cellou Dalein n’ont pas pu contrôler les votes de cette région et demandaient l’annulation du scrutin dans ces zones (en vain). Par ailleurs, d’autres fraudes auraient été détectées, entre autres, des procès-verbaux fournis à  la commission de vote qui diffèrent de ceux qu’ont signé les assesseurs des deux partis, et toujours en faveur du vainqueur. Il y a donc de quoi énerver les partisans du camp perdant, qui ont le sentiment de s’être fait voler la victoire et l’expression démocratique aussi. Comment voulez vous expliquer à  des électeurs qu’une personne totalisant 43% de votes au premier tour, se fasse coiffer au poteau par une qui n’avait que 18%. Avouez que c’est suspect, surtout quand le vainqueur refuse un nouveau comptage et s’auto-proclame président. Pour ce qui est de la Guinée, je tiens malgré tout à  rappeler que les 3 principales ethnies vivaient jusqu’à  présent en bonne intelligence depuis que le pays connaà®t ses frontières actuelles, surtout dans les grandes villes comme la capitale, et ce malgré les régimes calamiteux qui se sont succedés. Les gens se mélangent, sont scolarisés ensemble et se marient. Il n’empêche que comme partout, les préjugés sur les communautés existent et sont exacerbés dans les périodes critiques. Et c’est exactement ce qu’Alpha Condé a fait ces derniers mois, attiser les tensions ethniques, en accusant le camp adverse de ce dont il se rend coupable. JournalduMali.com : La guinée est-elle mûre pour la démocratie et quel avenir pour ce pays avec Alpha Condé ? Bilguissa DIALLO : Je pense que les Guinéens ont prouvé qu’ils étaient avides de démocratie. La mobilisation a été massive pour ce vote, ce qui prouve qu’ils avaient conscience de l’enjeu. En revanche, les Guinéens ne sont peut-être pas encore aguerris au marketing politique et à  l’esprit critique qui permet d’évaluer plus finement un candidat que sur les critères « il me ressemble, il m’inspire, on a la même culture, il va arranger mes affaires ». Du coup, on a à  mon sens volé la liberté de choix des Guinéens. On a décidé de leur avenir à  leur place, en leur faisant croire qu’ils se sont exprimés. C’est une mascarade dont on voit un peu moins les mécanismes qu’à  l’époque des élections gagnées à  99%… mais le résultat est équivalent ! Pour l’avenir, je n’ai pas de boule de cristal, juste l’intuition que le bout du tunnel s’éloigne et qu’on vient encore de rater un tournant. Espérons juste qu’on n’en prenne pas pour 25 ans de dictature déguisée.

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