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Eau : « L’Afrique n’a pas encore pris le problème à bras le corps »

Les Afriques : Selon nos informations, l’OMVS a fait appel à  votre expertise et savoir-faire pour la réorganisation des services de l’institution. Quels ont été les résultats de cet audit ? Jean-François Donzier : Sur financement de la Banque mondiale et à  la demande de l’OMVS, l’Office international de l’eau a effectivement mobilisé son expertise pour formuler des recommandations de réforme institutionnelle, et non pour réaliser un audit en tant que tel. A partir d’une analyse fonctionnelle complète, l’OIEau a élaboré une proposition qui se concentre sur : – l’amélioration de la gouvernance du système OMVS, tant au niveau du Haut-commissariat que des sociétés de gestion des barrages ; – la recherche d’une meilleure cohérence institutionnelle, organisationnelle et économique de cet ensemble ; – l’amélioration de la gestion des ressources humaines. Les recommandations formulées devraient permettre une meilleure adéquation entre les ressources et les tâches à  réaliser, une diminution des coûts pour réduire la pression sur les Trésors publics des Etats membres de l’Organisation, la création de capacités propres d’investissement dans les secteurs prioritaires définis par les Etats et une gestion plus transparente et cohérente des ressources financières de l’Organisation. A ce jour, la réforme de l’organigramme du Haut-commissariat a déjà  été validée, permettant une cohérence plus grande dans la répartition des tâches et l’entrée d’experts guinéens, suite à  l’adhésion de ce pays à  l’OMVS. LA : A l’instar de l’OMVS, êtes-vous sollicité par d’autres agences de bassin d’Afrique dans la mise en place des réformes et d’un cadre environnemental de gestion cohérent ? JFD : l’OIEau travaille régulièrement, depuis plus de cinq ans, avec une majorité des grands organismes de bassin transfrontaliers du continent africain, notamment dans le cadre d’audits, de réformes institutionnelles et organisationnelles : au-delà  de l’OMVS, l’Autorité du bassin du Niger (ABN), l’Autorité du bassin de la Volta (ABV), la Commission internationale du Congo Oubangui Sangha (CICOS), la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT), l’Organisation de mise en valeur du fleuve Gambie (OMVG), essentiellement. l’OIEau, en tant que secrétaire du Réseau international des organismes de bassin, apporte également son appui au Réseau africain des organismes de bassin, le RAOB, qui réuni la quasi-totalité des institutions de bassin d’Afrique sous la houlette de l’AMCOW. Ce réseau régional est aujourd’hui remarquablement actif et son secrétariat est aussi assuré par l’OMVS. Le projet KPI, visant, avec l’appui de la Facilité européenne pour l’eau et des Coopérations française et anglaise, à  mettre en place un système d’indicateurs de performances pour les bassins transfrontaliers africains, est particulièrement novateur et permettra de mobiliser les organismes concernés et de rendre compte des progrès qu’ils obtiennent pour la mise en œuvre de la gestion intégrée des ressources en eau, dans leur bassin respectif. LA : Quels sont les pays en Afrique qui, à  travers leurs sociétés de distribution d’eau, ont réalisé des performances en termes de résultats et de réformes ? JFD : D’une façon générale, il faut regretter que l’Afrique, dans sa globalité, n’ait pas encore partout pris le problème de la gestion de l’eau à  bras le corps pour en faire une réelle priorité : elle risque, ainsi, d’être le seul continent ou les objectifs du Millénaire pour l’accès à  l’eau saine et à  l’assainissement de base ne seront pas atteints en 2015 ! Ceci étant, plusieurs pays, et ce ne sont pas forcément les plus riches, font figure de pilotes et ont d’ores et déjà  obtenu des résultats très significatifs : il est difficile de les citer tous, mais l’Afrique du Sud, le Burkina Faso, le Kenya, le Maroc, l’Ouganda, le Sénégal ou la Tunisie ont réussi, entre autres, des progrès très importants, notamment pour l’accès à  l’eau potable… Le rôle de l’AMCOW comme force politique est à  souligner tout particulièrement. Il permet de dégager les consensus nécessaires sur les réformes à  conduire partout, en s’inspirant des réussites déjà  obtenues sur le continent. Ces exemples démontrent qu’il n’y a pas de fatalité et que la volonté politique de réformes ambitieuses permet d’obtenir rapidement des résultats appréciables. [c/Jean-François Donzier]« l’OIEau travaille régulièrement, depuis plus de cinq ans, avec une majorité des grands organismes de bassins transfrontaliers du continent africain, notamment dans le cadre d’audits, de réformes institutionnelles et organisationnelles. »[/c] LA : Le monopole des firmes étrangères dans le secteur de l’eau est-il un signe que le marché de l’eau au sud du Sahara est porteur ? JFD : Je ne sais pas s’il est bien approprié de parler de « monopole des firmes étrangères », car de nombreuses entreprises publiques africaines obtiennent des résultats significatifs, dès lors que les réformes nécessaires à  leur modernisation ont été conduites à  bonne fin… Ceci étant, les distributeurs privés, notamment nos grandes entreprises françaises de l’eau, permettent, là  ou il y a une décision politique, de faire appel à  eux, et, aujourd’hui, sous le contrôle étroit de la puissance publique nationale, d’introduire rapidement les savoir-faire et les méthodes de management utiles, de bénéficier des meilleures technologies issues de leurs centres de recherches et, le cas échéant, de mobiliser les capitaux indispensables à  l’investissement… l’OIEau peut d’ailleurs apporter aux gouvernements qui le souhaiteraient un appui institutionnel pour créer, dans les législations nationales, les outils permettant la signature, dans les meilleures conditions possibles de mise en concurrence et de contrôle de la puissance publique, des différents types de contrats adaptés aux besoins locaux pour l’intervention efficace des entreprises privées dans le secteur de l’eau. LA : La question du financement des infrastructures de l’eau dans les pays du Sahel par les bailleurs de fonds se pose avec acuité. Selon vous, comment faut-il s’y prendre pour attirer les investisseurs étrangers et bailleurs de fonds ? JFD : Il faut créer la confiance et donner des garanties, ce qui passe obligatoirement par des réformes des institutions et la création de mécanismes de gestion et de financement assurant la pérennité des services des eaux, que leur gestion soit publique ou privée. Il faut être conscient que les investisseurs, comme les bailleurs, interviennent, pour l’essentiel, sous forme de prêts dont il faudra bien assurer le remboursement tout en garantissant l’exploitation, la maintenance et le renouvellement des installations : il n’y a pas de miracle, les fonds nécessaires ne peuvent venir que des budgets publics nationaux ou locaux, financés par les impôts, ou bien des tarifs des services payés par les abonnés, ou encore de transferts venant, le cas échéant, d’autres secteurs économiques, comme par exemple l’énergie ou l’électricité. LA : l’eau est un service à  forte valeur ajoutée, mais méconnu encore sur une grande partie du continent africain. En France, ce service coûte moins cher qu’un paquet de cigarettes. Pourquoi ? JFD : Oui, C’’est vrai qu’en France le prix d’un mètre cube d’eau potable, incluant le coût de l’assainissement, de l’épuration des eaux usées et les redevances des agences de bassin pour la gestion de la ressource, est inférieur au prix d’un paquet de cigarettes… Nous ne sommes pas arrivés à  ce résultat en quelques mois, mais par un effort soutenu sur plusieurs décennies. Nous avons établi un cadre législatif moderne et efficace, qui est aujourd’hui, pour l’essentiel, commun à  tous les pays de l’Union européenne, et, même s’il y a eu pendant longtemps des subventions des Etats, presque partout aujourd’hui en Europe, les coûts sont couverts par les tarifs payés par les consommateurs, tout en tenant compte des difficultés que rencontrent les classes les plus démunies de nos populations, qui doivent bénéficier de l’accès aux services dans des conditions économiques acceptables. Notre rôle est de montrer que ce qui est possible en Europe, l’est également partout ailleurs, et d’aider les pays qui le souhaitent, non pas à  copier, mais à  s’inspirer des méthodes mises en œuvre pour, eux-mêmes, moderniser le secteur au bénéfice de leurs populations et de leur développement économique et social. LA : Quelle est la place de l’Afrique au C’œur de la problématique des changements climatiques ? JFD : l’Afrique est probablement l’une des régions du monde qui sera le plus impactée par cette problématique. Observez les statistiques de pluviométrie dans le bassin du Niger ou dans celui du lac Tchad : la baisse de la pluviométrie et l’augmentation de l’évapotranspiration se cumulent au problème démographique et de développement en général. Les populations africaines y sont également les plus vulnérables. l’Afrique est donc très directement et fortement concernée. C’’est la raison pour laquelle, avec les participants à  la dernière Assemblée générale mondiale du RIOB, qui s’est tenue symboliquement à  Dakar, et donc pour la première fois en Afrique, nous avons adopté une déclaration finale qui insiste sur l’importance de la gestion par bassin pour s’adapter le plus rapidement possible aux conséquences prévisibles du changement climatique sur la disponibilité des ressources en eau.

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