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SOS Pays Dogon !

Ici c’est la zone rouge. Un territoire « formellement déconseillé » par le ministère des Affaires étrangères Français afin de dissuader les touristes de s’y rendre. La quasi totalité du Mali est classé dans ce rouge couleur sang : synonyme de peur et de danger. L’attribution d’une telle zone peut pourtant se révéler arbitraire et avoir des conséquences dramatiques pour certaines populations. C’est le cas du Pays Dogon, rayé de la carte du tourisme depuis 2012. Reportage. « Sans le tourisme, le Pays Dogon n’est rien » Le peuple Dogon n’a jamais entendu l’écho d’un coup de feu, ni senti l’ombre d’Ebola planer sur lui. Ce « pays dans un pays » classé patrimoine UNESCO en 1991 a pourtant subi de plein fouet sa mauvaise presse : de la venue de plusieurs centaines de touristes par semaine, le chiffre est tombé proche de zéro. L’inquiétude se mêle à  l’incompréhension et les témoignages sont unanimes : « On n’a jamais pensé que ça pouvait arriver ». Quand les touristes ont commencé à  déserter, les habitants se sont retrouvés en pleine torpeur, dans l’attente du retour de cette économie qui les faisaient vivre à  hauteur de 70%. Les mois se sont écoulées, puis les années, jusqu’à  atteindre un seuil critique o๠l’espoir ne suffit plus. La population a commencé à  souffrir de malnutrition et du manque de soins. On aperçoit aujourd’hui des enfants couverts de poussière, les habits en lambeaux et le ventre gonflé par les carences. Les campements auparavant pleins à  craquer sont tombés en décrépitude. Les boutiques artisanales regorgent d’objets abà®més par le temps, décolorés par le soleil. Des statues ont commencé à  pourrir, à  l’image d’une culture Dogon qui se perd. Seydou est éleveur de moutons, il était guide autrefois. Il brise le silence d’un peuple rendu mutique par fierté : « à‡a ne va pas ! Les gens n’osent pas le dire car c’est dans notre culture de ne pas se plaindre, mais je le dis haut et fort : ça ne va pas et mon peuple a faim. Vu la réputation du Pays Dogon dans le monde, on ne comprends pas. » Cette même réputation a profondément changé leur façon de vivre. Les jeunes ont touché à  la culture occidentale. On trouve aujourd’hui plus facilement du réseau et des téléphones portables que de la nourriture dans les montagnes. C’est le symbole d’une culture ancestrale en proie aux nouveaux besoins que la modernité engendre. « Nous sommes historiquement des cultivateurs mais sans le tourisme, le Pays Dogon n’est rien. Les jeunes ont été habitué à  la vie moderne et on ne peut pas reculer dans le temps. La culture des terres ne nous permettra jamais de vivre à  100%. On est dans un temps moderne, on vit au 21ème siècle, il faut comprendre ça. » Le niveau de dangerosité du Mali selon le ministère des Affaires à‰trangères (diplomatie.gouv). « Quand tu vois un blanc, c’est un albinos » Les porteurs de bagages, cuisiniers, chefs de campements, les jeunes qui faisaient les commissions, guides, vendeurs de colliers, jardiniers, commerçants, chauffeurs… tous dépendaient de l’activité touristique. Ils se sont retrouvés sans emploi du jour au lendemain. Beaucoup sont désoeuvrés, d’autres se démènent pour que la situation change. Ils cherchent des aides financières auprès d’anciens touristes devenus amis, mais les questions d’argent sont parfois synonymes de méfiance. Les aller-retour entre banques, familles et points d’accès internet sont leur quotidien. Avec ses déboires : les connections hasardeuses, l’essence à  payer pour rejoindre la capitale et les banques souvent à  court d’argent. Il faut prouver que les dons sont bien utilisés, écrire des récépissés… autant de démarches administratives pénibles alors qu’un peuple meure de faim. Djibril fait partie de ces jeunes qui se bat pour son pays. Si « l’herbe paraà®t toujours plus verte dans le jardin du voisin » il garde espoir. Cela faisait plus d’un an qu’il n’avait pas guidé. « J’étais porteur avant d’être guide, soit 11 ans d’expérience. Chaque jour j’écoutais les explications des vieux pour comprendre l’histoire de mon pays. Il y a plus de 540 kilomètres entre le nord et le Pays Dogon. Les rebelles ne sont jamais venus ici. Les ancêtres nous protègent avec les fétiches.» Le jeune homme faisait vivre à  lui seul huit personne durant l’âge d’or du tourisme. Il finançait les études de trois de ses jeunes frères. Ces derniers ont été renvoyé il y a deux ans, faute d’argent. Il ne comprends pas ce qui se passe. Pour lui les gens mélangent tout : la rébellion armée, la maladie Ebola… autant de choses qu’il n’a jamais vu de ses yeux mais dont il subit les conséquences. Et les voies alternatives sont difficilement envisageables : l’eau est rare et la terre inhospitalière. « Il arrive qu’on ne mange pas deux jours d’affilés. On habite sur le plateau et il n’y a pas assez de place pour cultiver le mil. Je garde toujours l’espoir, mais rien ne change. Il faut venir ici pour voir la réalité. Aujourd’hui quand tu vois un blanc, c’est un albinos. » « A l’époque tous les jeunes voulaient devenir guides » Thérèse est suisse et vit depuis trois ans dans un village du Pays Dogon. Elle témoigne de la crise que traverse cette région : « En 2012 les rebelles armés étaient à  150 kilomètres du Pays Dogon. Je suis rentré en Suisse pour rassurer ma famille, mais ça a été très vite nettoyé avec l’intervention de l’armée française. Le véritable danger ici c’est le palud, le manque d’eau et la santé. Il faut savoir que Point Afrique amenait 400 touristes chaque semaine, avant que les vols directs ne cessent fin 2010 ; après la mise en zone rouge de la région. Tout s’est alors arrêté d’un coup : les projets de développement, les coopérations et le tourisme. Les gens n’ont mis aucun argent de côté : leurs campements sont dévastés. Ceux qui ont connu ça se souviendront de la leçon si le tourisme reprend un jour. A l’époque tous les jeunes voulaient devenir guides. Maintenant tu n’en trouves plus un seul. La profession a disparu. Les gens ont une autre priorité : survivre. C’est le point positif. » « On n’a plus le courage d’entretenir les apparences » Jean-Baptiste, chef de campement d’un village niché sur la falaise, pointe du doigt les portes des maisons tombées en ruines. Il explique que l’ensemble des chambres étaient occupées avant. Plusieurs « anciens du tourisme » lorgnent l’enregistreur. Ils sont nombreux à  vouloir témoigner de cette situation difficilement vivable et prouver aux yeux du monde que leur pays ne présente aucun danger. Un ancien vendeur de colliers en raconte quelques bribes : « Je gagnais 2 000 CFA par jour en vendant des colliers aux touristes. J’ai commencé à  faire les jardins, mais il y a peu d’eau et pas de barrage. On veut que touristes reviennent car le Pays Dogon est très beau : avec la colline, le plateau et la plaine. La culture animiste et les objets d’art ». Le chef du village tient à  faire visiter sa boutique d’art, mais il peine à  trouver la clé. La porte reste coincée et il faut la déloger d’un coup sec. Il n’y a plus de nappes indigo et de chandelles pour accueillir les visiteurs, tout ça c’est de l’histoire ancienne. Place aux glacières vides et aux toilettes défectueuses. « à‡a faisait quatre ans que ma boutique n’avait pas été ouverte… La préserver, pourquoi ? Pour qui ? On n’a plus le courage d’entretenir les apparences ». Cet homme atteste que des filles quittent leurs familles à  l’âge de 11 ou 12 ans pour aller « laver les marmites » dans les grandes villes. Certaines se prostituent et reviennent avec des maladies sexuellement transmissibles. L’exode rural s’est accru, notamment après plusieurs mauvaises récoltes… Beaucoup de jeunes partent vers la Côte d’Ivoire « en aventure ». Certains ont quitté la région pour rejoindre l’Espagne. Ils ont eu une panne de pirogue et sont morts dans la mer. C’est tout un pan de la culture qui se perd. Le peuple Dogon lance aujourd’hui un véritable appel au secours : «à‡a ne nous dérange pas de dormir par terre, on demande seulement de l’eau potable. » Dans le village de Digui Bombo, un taurillon est cuisiné pour les fêtes. Nous sommes le 24 décembre et autour du repas les visages sont graves, les sourires timides et les regard absents. Théo du Couedic et Clément Guilbaud

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