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Religion : Laicité en danger ?

Au Mali le poids du religieux dans la gestion des ” Affaires Publiques” peut-il mettre en danger la laïcité ?

La sortie controversée du procureur général Daniel Tessougué, le 30 novembre dernier, suggérant de « raser les longues barbes » et de « réduire l’impact du religieux dans la gestion des affaires publiques », répondait aux propos tout aussi controversés de l’imam Mahmoud Dicko, qui assimilait l’attentat du Radisson à  une « punition divine ». Ces deux déclarations ont choqué et ont aussi ravivé le débat sur l’influence grandissante de l’islam dans la société.

Au Mali, république laïque, où 92 % de la population est musulmane, l’islam a pris depuis quelques années une place dominante. Dans cet environnement particulier, les relations entre État et religion sont souvent entremêlées, et la laïcité malienne n’est plus un repère fixe. « Les leaders religieux maliens, sur la laïcité, font tout de suite un comparatif avec la laïcité française, et ont donc une réaction plutôt négative », explique le Professeur Massa Coulibaly, directeur exécutif du Groupe de recherche en économie appliquée et théorique (GREAT), qui a mené en 2014, une large série d’enquêtes sur les relations entre le religieux et le politique au Mali. « La loi sur la liberté d’association promulguée après l’indépendance, l’activité de missionnaires wahabites, et autres, l’implication de certains pays étrangers dans le financement de construction de mosquées, dans la formation des jeunes ou l’entraide, ont permis d’attirer plus de gens et d’accroître l’importance de la religion », précise le professeur Coulibaly. Aujourd’hui, près de deux Maliens sur trois (65%), pensent que la religion est plus importante qu’elle ne l’était il y a 10 ans. Pourtant, les Maliens n’ont pas une pratique orthodoxe de la religion. Des études ont montré que la majorité ne connaît pas les 5 piliers de l’slam et ne lit pas le Coran. « Mais au cours des 10 dernières années, ils ont commencé à  s’identifier à des groupes musulmans spécifiques, qui les intégraient plus facilement, qui les prenaient plus en charge, ou encore qui leur semblaient mieux organisés », poursuit le professeur Coulibaly.

Dans le but de fédérer et représenter les différentes tendances de cette société civile musulmane, le Haut conseil islamique (HCI) a été créé en 2002. À cette période, le pays comptait 150 associations islamiques, qui commencèrent à  exercer une influence substantielle sur la société. Deux leaders très écoutés sont devenus les porte-voix des musulmans : Mahmoud Dicko, président du HCI, d’obédience wahabite, et Chérif Ousmane Madani Haïdara, vice-président, qui représente l’islam malikite, largement majoritaire au Mali.

Une réponse à  l’échec des politiques À l’origine de leur influence grandissante, le discrédit des politiques. La pauvreté, le sentiment d’injustice face à  la corruption, ou encore la perte de certaines valeurs dans la société malienne, choses que n’a pu changer la classe politique, ont semble-t-il jeté les populations dans les bras des religieux, qui eux, « interviennent dans tous les échelons de la vie quotidienne et répondent de façon concrète aux attentes de la population ». Résultat, selon une étude du GREAT, 63 % des Maliens ont une opinion favorable des leaders religieux, contre 22 % pour les leaders politiques, fortement décriés. l’exemple de l’adoption par l’Assemblée nationale, le 3 août 2009, d’un nouveau code de la famille jugé progressiste est frappant. Opposé à  ce texte, le HCI, mobilisa une foule de 50 000 fidèles dans un stade de la capitale, une démonstration de force accompagnée de fatwas dans certaines mosquées et sur certaines radios, qui fit reculer le président Amadou Toumani Touré (ATT). Cet épisode semble avoir consacré l’avènement du pouvoir des leaders religieux. Conscients de cette force, ils ont poussé leur avantage jusqu’à  obtenir, pendant la transition de 2012, la création d’un ministère des Affaires religieuses et du Culte, une première au Mali. Le portefeuille échoira au Dr Yacouba Traoré, membre du HCI. l’étape suivante dans la montée de l’influence religieuse a été l’élection présidentielle de 2013. Le mouvement « Sabati », une plate-forme politique créée par le HCI pour, selon ses initiateurs, « influencer certaines décisions » dans la gouvernance du pays, a auditionné plusieurs candidats avant de choisir Ibrahim Boubacar Keita (IBK), « le mieux disposé à  défendre la cause de l’islam ». Une décision qui a divisé et aiguisé des tensions au sein de l’organisation musulmane. « On a eu beaucoup de problèmes, lors de la dernière campagne présidentielle. Certains au sein du HCI voulaient obtenir des postes de pouvoir. Ça n’allait pas dans notre sens, ce n’était pas notre volonté. Nous avons défendu le fait que le HCI ne devait pas utiliser les fidèles pour faire élire un politicien. Il faut rester au-dessus de la mêlée », explique Adam Traoré, imam de la mosquée Cheikh Hamad dans la commune VI de Bamako. Pour ce dernier, cette immixtion de la religion dans la sphère politique pourrait être évitée, en créant par exemple des bureaux d’écoute au sein de l’administration. En attendant, certains leaders religieux disposent de moyens colossaux pour renforcer leur influence, et même de médias, de nombreuses radios, et depuis peu des télévisions créées en toute illégalité, notamment Cherifla TV, et Sunna TV.

Vers une radicalisation ? Plus préoccupant, l’étude du GREAT montre que 3 Maliens sur 5 (58%) pensent que l’islam devrait être établi comme religion d’État, et 54% des personnes interrogées seraient favorables à  l’application de la charia. Pour le Pr Coulibaly, il faut nuancer ce dernier résultat, car « cette application de la charia ne concerne pas le code pénal, mais plutôt les questions de mariage, de succession, de droit des femmes », comme l’a montré le vote d’un Code de la famille plus conservateur en 2011. Plus récemment, les députés ont approuvé, après plus d’un an de reports, une loi instaurant des quotas pour la représentation des femmes dans les instances dirigeantes. Mais ils ne l’ont pas assumé publiquement, à  travers un vote à  bulletin secret, chose rare à  l’Assemblée nationale malienne. Cela fait penser à  bon nombre d’observateurs étrangers que la société malienne est en voie de radicalisation, au moment où des groupes terroristes, qui se revendiquent de l’islam, font planer la menace de l’enrôlement d’une jeunesse sans repères. La multiplication des mosquées, dont certaines permettent des prêches radicaux, renforce cette inquiétude. Des pays voisins, tels que le Sénégal, ont entrepris de fermer les mosquées radicales, alors que d’autres ont interdit des sectes musulmanes, comme la Dawa.

Pour une laïcité plus ouverte Au Mali, malgré le maintien d’un ministère chargé des Affaires religieuses et du Culte, dont la tâche est de réguler les affaires religieuses, on ne voit toujours rien venir. « La séparation entre la religion et l’État est un défi majeur, car le religieux a déjà  pris trop de place, il a pris trop d’ascendant », explique le professeur Moussa Coulibaly. « En l’état actuel de nos connaissances de l’opinion publique, je pense que les inquiétudes concernant un « État islamique » au Mali ne sont pas fondées. Mais nous pensons qu’il faut mener une réflexion des relations État-religions et du concept de laïcité dans son héritage colonial. Une laïcité, dans l’avenir, peut-être plus ouverte, qui garantirait un État sans base religieuse, mais aussi la liberté et l’expression de la religion », conclut Coulibaly.

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