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Partir à tout prix

Sur les questions de migrants, Oumar Sidibé est intarissable. Normal, lui-même ancien migrant revenu au pays, il connait très bien les réalités de ceux qui décident de partir. « Aller à  l’aventure est culturel chez nous. Dans chaque famille, il y a quelqu’un à  l’extérieur », explique celui qui, après avoir milité au sein de l’Association malienne des expulsés, a créé il y a un an l’association Initiative migration et développement (IMIGRAD), avec des partenaires. De plus, « la dégradation de la situation socio-économique ces dernières années a accéléré le mouvement et poussé au départ de nouvelles vagues de migrants », ajoute-t-il. De son expérience d’une dizaine d’années dans le secteur, M. Sidibé tire une certitude : rien ne peut empêcher un migrant de mettre en œuvre son projet. « La migration est une nécessité aujourd’hui, on n’a pas le choix », estime-t-on au CIGEM, Centre d’information sur la gestion des migrations, mis en place en 2008 par le Mali, la France et l’Espagne pour améliorer la gestion des flux migratoires en provenance du Mali. « Les jeunes ne peuvent que tenter d’immigrer vers des horizons plus promoteurs », assure son coordinateur, M. Abdoulaye Konaté. Si dans les années 70-80, la région de Kayes pourvoyait le gros du contingent de migrants, aujourd’hui, ils partent de partout au Mali, à  l’instar de la région de Sikasso o๠les terres, usées par des décennies de cultures intensives et de mauvaises pratiques, conjuguées aux effets des changements climatiques, poussent les jeunes à  l’exil. Sur les chemins des passeurs, dans le désert saharien puis en Méditerranée, il n’est pas rare de trouver des jeunes diplômés qui quittent Bamako et une situation relativement stable pour partir. « Je me souviens de B. qui vient d’une famille aisée et qui a supplié sa mère de le laisser partir à  l’aventure en Occident, un périple qui s’est mal terminé », témoigne M. Sidibé. « Partir, aujourd’hui encore plus qu’hier, C’’est contribuer à  la valorisation de son entourage. Imaginez un jeune dont l’épouse ne peut pas faire partie de la tontine du village parce qu’il est toujours là  », justifie un chercheur pour illustrer les incidences sociales de la migration et la pression que subissent les jeunes, souvent « obligés de prendre la route ». Et pourtant, en dehors des incidences économiques, la masse d’argent envoyée par les migrants permet d’améliorer la vie dans leurs communautés d’origine, il ne faut pas négliger les conséquences négatives. Dans certains villages, il ne reste plus que les vieux et les femmes mariées aux migrants, et qui se retrouvent seules, laissées à  elles-mêmes, surtout lorsque l’aventure de leurs époux ne se passent pas comme prévu. Car ils sont nombreux ceux pour qui le voyage vers l’eldorado se transforme en cauchemar. Les images des corps échoués par centaines sur les côtes européennes sont encore présentes dans les esprits. Parmi ceux qui survivent à  la traversée du désert, aux passeurs véreux, aux balles des gardes frontières et atteignent leur destination ou un point de transit, le voyage s’arrête bien souvent aux portes du pays rêvé. Selon le CIGEM, de 2002 à  2014, ce sont officiellement 91 033 migrants maliens qui sont revenus, principalement des retours involontaires, expulsions ou rapatriements, autant d’Europe que de pays subsahariens et du Maghreb. Il faut noter que la diaspora malienne compte environ 4,5 millions de personnes dont 2,5 en Côte d’Ivoire et environ 500 000 en Europe, le reste étant réparti pour la plupart en Afrique de l’Ouest et du Centre (Sénégal, Gabon, Centrafrique ou encore Angola). La crise économique, les sentiments nationalistes et xénophobes, ont compliqué la vie des migrants, en poussant des dizaines à  demander l’aide du gouvernement ou d’autres structures pour revenir au pays. « Un retour qui a lui aussi des incidences sociales énormes. D’abord parce que le migrant a « gaspillé » l’argent de la famille (environ 1 500 000 francs CFA pour atteindre la Méditerranée), sans le faire fructifier par son travail. C’’est ensuite une vraie humiliation pour la mère dont l’enfant a échoué, quand on connait les croyances qui attribuent l’échec d’un enfant à  la conduite indigne de sa mère », explique encore M. Sidibé. De ces migrants de retour forcé, difficile d’obtenir un témoignage, le traumatisme est toujours vif et la honte en empêche bon nombre de rentrer au sein de leur famille. Faire de la migration une opportunité de développement Depuis une décennie environ, le Mali s’est penché sur ses flux migratoires et sur les moyens à  mettre en œuvre pour en tirer en meilleur bénéfice tout en protégeant les candidats au départ des pièges d’un projet mal planifié. « La plupart des migrants en situation irrégulière partent sans aucune qualification et ne peuvent donc pas espérer une intégration rapide », nous explique-t-on au CIGEM, o๠plusieurs programmes ont été menés entre 2008 et 2014 pour doter les migrants de compétences en accord avec les besoins des pays ciblés. Des expériences qui ont moyennement marché. La Politique nationale de migration (PONAM), adoptée en septembre afin de faire de la migration « une chance pour le développement », comme le déclarait le Dr. Abdrahamane Sylla, ministre des Maliens de l’extérieur lors de son lancement. Cette politique est axée sur les deux volets essentiels que sont la gestion des migrations conformément aux normes internationales, et la mise en relation de la migration et du développement. Elle porte sur un ensemble de mécanismes visant à  favoriser l’investissement de la diaspora et organiser la migration légale, améliorer la gestion des frontières, lutter efficacement contre la migration irrégulière et promouvoir la protection internationale des Maliens à  travers le monde. « Nous sommes convaincus qu’en gérant mieux la migration, elle représentera une source d’investissement culturelle et sociale par des échanges humains et économiques », assure-t-on au ministère des Maliens de l’extérieur. 5 000 emplois directs en plus des infrastructures de production et de transformation dans les localités de départ, des projets de réinsertion socio-économique à  l’endroit des Maliens de retour volontaire, ou forcé, sont ainsi prévus dans le cadre de sa mise en œuvre. Il s’agit donc avant tout d’offrir des perspectives à  la jeunesse malienne, qui trouve que l’herbe est plus verte ailleurs, à  l’instar de ces quelques 200 000 étrangers venus de Côte d’Ivoire, du Congo, du Togo ou encore de France et de Syrie (voir encadré) et qui se sont installés au Mali oà¹, comme l’avoue Boris Aké, il est tout autant difficile de s’intégrer si on n’a pas un emploi stable et qu’on ne parle pas la langue.

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