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Terrorisme : la difficile mise en place de la coopération interafricaine

Photo : DR

Une succession d’attaques terroristes sans précédent secoue le Mali et la région ouest-africaine. Les groupes qui en sont les auteurs se coordonnent et s’aventurent désormais hors des frontières maliennes où ils ont prospéré, comme récemment pour frapper le littoral ivoirien ou la capitale burkinabè. Tandis que Barkhane continue sa mission de « police du désert », une riposte interafricaine tente de se mettre en place.

Depuis le début de l’année 2016, la Mali a connu une trentaine d’attaques terroristes sur son sol, et fait nouveau, le phénomène se répand dans d’autres pays de la sous-région peu inquiétés jusque-là . Le Mali est ciblé, alors qu’il tente de se relever d’une crise sans précédent, en s’appuyant sur un accord de paix obtenu à  l’arrachée. « Cette recrudescence des attaques démontre une volonté délibérée de faire dérayer le processus de paix, c’est très clair ! Ils veulent déstabiliser le pays. Ils ne cantonnent pas leurs attaques au nord, ils s’attaquent au sud, ils s’attaquent même aux mouvements armés signataires et aux forces étrangères », commente une source diplomatique. Pour Ibrahim Maïga, chercheur à  l’Institut des études de sécurité ISS Africa, cette succession d’actes terroristes cache d’autres buts. « Je pense qu’elle répond à  des raisons tactiques pour montrer qu’ils peuvent frapper partout. C’est aussi une guerre de leadership entre Aqmi et l’État islamique (EI). Aqmi a constaté qu’on voit de plus en plus de subsahariens, Maliens, Sénégalais, mais aussi Ivoiriens, parmi les rangs de l’EI en Libye. Cette recrudescence d’acteurs subsahariens est une menace non seulement pour les pays, mais également pour Aqmi, qui se sent concurrencée sur son propre territoire ».

Les terroristes parlent aux terroristes Malgré les rivalités, des groupes comme Aqmi, Al-Mourabitoune, Ançar Dine ou le Front de libération du Macina, ont en commun la volonté « d’atteindre des cibles symboliques où il y a des regroupements d’étrangers » et « d’instaurer un califat ou un État islamique là  où ils sont implantés ». Leur modus operandi : des petits groupes de moins de 5 personnes, mobiles, armés de fusils d’assaut, de grenades, ou de lance-roquettes, qui connaissent très bien le territoire pour y avoir évolué pendant l’occupation du Nord du Mali en 2012. « Il ne fait aucun doute qu’il existe aujourd’hui des passerelles, et le dénominateur commun semble être Iyad Ag Ghali », déclare Ibrahim Maïga. Hamadoun Kouffa et Iyad Ag Ghali se connaissent, ils se sont côtoyés au temps de la Dawa. Des témoins affirment avoir aperçu Iyad et Kouffa au moment de l’offensive sur Konna et selon des sources sécuritaires, « des individus qui travaillaient pour ces deux leaders, ont été arrêtés dans la région de Mopti ». Pour ce cadre de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), le problème de la Katiba Macina, comme ils se nomment eux-même, est sous-estimé par les autorités maliennes. « C’est une semence qui a été jetée il y a trois ans. Elle est en train de sortir de terre et si on y trouve pas de solution maintenant, dans 5 ans on ne parlera plus de Mali ni même d’Azawad. Parce qu’il y aura le Macina entre le Mali et l’Azawad ! ».

Un autre groupe, connecté aux « gens de Kouffa » sévit dans le Sud, la katiba Khalid Ibn Walid ou Ançar Dine Sud. La plupart de ses membres officiaient pour le compte de la police islamique à  Tombouctou, qui comptait une majorité d’élément d’Ançar Dine dans ses rangs. « Cette connexion est un avantage tactique évident pour Iyad Ag Ghali puisqu’elle lui permet d’étendre son combat et d’accroître son influence », résume le chercheur d’ISS Africa. À tel point qu’aujourd’hui, de nombreux observateurs pensent que négocier avec lui pourrait résoudre la crise du Nord et peut-être amener une paix durable dans le pays. Mais le gouvernement oppose un refus catégorique. « On ne peut pas négocier avec les terroristes. Ils n’ont pas d’autre projet politique que de tuer. Il faut travailler pour une réconciliation nationale et garder notre détermination à  combattre ceux qui n’ont que la lâcheté comme méthode de guerre », assène cet officiel proche du dossier.

Une solution en forme de coopération Néanmoins, les régions du Nord du Mali, restent des zones de non-droit, souvent montrées du doigt par les pays voisins, et constituent un sanctuaire pour ces groupes terroristes. « Le fait que l’État et l’armée ne soient pas présents dans cette partie du territoire amplifie le désordre et l’insécurité en l’Afrique de l’Ouest. Ces groupes, qui se déplacent relativement facilement, disposent ainsi d’une base arrière formidable pour pouvoir mener des attaques dans les pays voisins et plus au sud du Mali », souligne Ibrahim Maïga. Pour les contrer, les forces françaises de Barkhane, conjointement aux armées locales, tentent de dresser un filet aux mailles élargies, dans la bande sahélo-saharienne, un territoire vaste de 5 000 km² où les terroristes évoluent cachés. Dans cette « drôle de guerre », les Maliens amènent leur connaissance du terrain et les Français la logistique et la puissance de feu.

Depuis le début de l’opération Barkhane, plus d’une centaine de terroristes ont été mis hors de combat. La Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad ont pris conscience, dès 2014, qu’ils avaient à  lutter ensemble contre un ennemi commun et se sont rassemblés au sein du G5 Sahel, un cadre de coopération sécuritaire. « Le G5 couvre pratiquement toutes nos frontières, hormis la frontière algérienne. Cela nous permettra de nous coordonner et de projeter nos unités sur des théâtres d’opérations régionaux. En dehors du G5, le Mali est aussi intégré au processus de Nouakchott, qui englobe 11 pays africains et sahéliens. Nous discutons actuellement de l’opérationnalisation d’une force africaine d’intervention pour lutter contre le terrorisme », explique un officiel du ministère des Affaires étrangères. La semaine dernière, les ministres de la Sécurité du Mali, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire et du Sénégal se sont rencontrés à  Abidjan, afin d’échanger sur les questions de la prévention et de la lutte contre le terrorisme. À l’issue des discussions, ils se sont accordés sur une mutualisation, un renforcement des relations et une meilleure collaboration entre services de sécurité. Pour Ibrahim Maïga, « ce genre d’initiative est positive car ces groupes transnationaux ne peuvent être combattus s’il n’y a pas coopération entre les États. D’autant plus qu’une coopération bilatérale marchera mieux qu’une collaboration multilatérale souvent moins efficace, moins fonctionnelle ».

Reste maintenant à  juger de l’application de ces mesures, alors que des divergences existent entre les États. La Mauritanie et le Mali, par exemple, n’ont pas les même vues sur la qualification des groupes terroristes. Un pays comme le Sénégal pourrait avoir moins tendance à  s’engager, car en s’engageant, on s’expose. La riposte régionale à  venir sera donc, d’abord, une question de volonté politique.

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