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Conflits communautaires : Terre, eau, djihadisme et déni de justice

Un forum se tiendra les 20 et 21 mai à Nampala afin de réunir les communautés en conflit dans le cercle de Ténenkou.

Depuis 3 mois, la tension et la paranoïa ont envahi le cercle de Ténenkou opposant deux de ses principales communautés, les Peuls et les Bambaras, dans des conflits sanglants où les réflexes communautaires prennent le dessus, nourris par des rancunes anciennes. Les attaques qui succèdent aux représailles ont occasionné une trentaine de morts. Ces évènements tragiques ne sont pas inédits dans la région, mais la nouveauté réside dans leur proportion et leur degré de violence. Et cela a de quoi inquiéter.

Les médias se font faits écho de ces conflits sous l’angle ethnique. Pourtant, ces communautés vivent ensemble depuis des décennies. «  Il faut faire très attention en parlant de confrontation Peuls-Bambaras. Dans cette zone toute personne qui pratique l’agriculture est assimilée aux Bambaras. Dans les faits ils peuvent être Bozos, Dogons, ou Sénoufos, mais du moment qu’ils pratiquent l’agriculture, on les appelle Bambaras. Faire cette opposition, c’est voir ces évènements seulement d’un point de vue ethnique », explique Naffet Keïta, anthropologue. Dans la région de Mopti, ou la terre et l’eau sont des ressources précieuses, ces conflits souvent très meurtriers ont toujours eu lieu entre agriculteurs, éleveurs et pêcheurs. Il suffit parfois d’une victime pour qu’un conflit interpersonnel dégénère en conflit communautaire.

Un conflit ancien pour la terre et l’eau

Dans la région de Mopti, dont l’activité agricole, pastorale et piscicole est le moteur socio-économique, les tensions et les compétitions autour des ressources naturelles sont fréquentes. Le delta intérieur du fleuve Niger, qui fait vivre plus d’un million de personnes, est exploités tour à tour par les pêcheurs, les éleveurs et les agriculteurs pour en consommer et exporter les ressources. Des conflits pour la terre et l’eau peuvent subvenir si cette chaîne est enrayée par l’un des exploitants.

Dans ces zones, le droit coutumier s’oppose souvent au droit moderne, créant des désaccords qui peuvent se transformer en conflits violents. L’absence de lois écrites en la matière permet à certains de tourner le sens des coutumes, de les interpréter seulement dans le sens de leurs intérêts. Ces conflits naissent souvent entre le propriétaire d’une portion de terre (le dioro en langue peule) et son locataire (souvent éleveur) au sujet du paiement des redevances. « Pour chaque tête de bœuf qui rentre dans les pâturages, l’éleveur doit payer une somme au dioro. D’abord symbolique, cette redevance s’est instituée. Les prix peuvent fluctuer fortement », explique cet habitant de la commune de Dioura. Dépassement des limites d’un terrain, occupation non autorisée d’une parcelle, transformation d’un pâturage en champ, refus du droit de passage des animaux, dégâts des champs, revendication de propriétés coutumières, autant de conflits qui opposent éleveurs aux agriculteurs et qui viennent s’amasser en dossier dans les tribunaux. Le manque de justice, la corruption, ou les abus fréquents commis par les forces de sécurité souvent à la solde des dioros, ont cristallisé les rancœurs. « Sur le terrain, les communautés pensent que ce sont les représentants de l’État qui exacerbent les conflits. Un contentieux qui a éclaté depuis quelques années peut se retrouver toujours non traité au niveau du tribunal. Chaque année, les juges appellent les partis et chacun vient avec des millions pour pouvoir gagner. Donc ces conflits ne sont pas tranchés et sont une manne financière pour certains au niveau de la justice ou la gendarmerie. Mais les rancunes, elles, s’accumulent », explique Naffet Keïta.

Beaucoup, désabusés par l’administration et les forces de sécurité, face à l’injustice et aux abus, peuvent être séduits par les thèses islamistes. « Les djihadistes ne sont pas considérés comme des fous par tout le monde dans la région de Mopti. Les gens, de façon très informelle, vous disent qu’ils en connaissent, qu’ils disent la vérité. Ils passent en quelque sorte pour des apôtres d’une certaine justice sociale qu’ils basent sur l’Islam. Les gens qui sont en souffrance pensent dans ce cas qu’ils peuvent apporter une certaine réponse », explique Ibrahim Maïga, chercheur à l’institut ISS Africa.

Djihadistes, bandits et compagnie

Le mouvement djihadiste qui fait parler le plus de lui dans la région est le Front de libération du Macina (FLM) du prédicateur Amadou Kouffa, qui a obtenu une certaine audience nationale au moment où le Haut Conseil islamique s’était ligué contre le Code de la famille en 2009 et lors de la prise de Konna. Avec la création d’Ansar Dine, il a tissé des liens avec Iyad Ag Ghaly. Pour les services maliens, la menace des « gens du Macina » est à tempérer. « Ce n’est pas une katiba en tant que telle, ce sont des petits talibés qui vont au gré de leurs intérêts, ils ne sont pas structurés militairement contrairement aux autres katibas djihadistes ». La région où le FLM opère est fortement islamisée depuis le règne théocratique de Sékou Amadou, le fondateur de l’Empire du Macina. On y trouve nombre de médersas et d’écoles coraniques. Tous les évènements de la vie sociale sont liés aux préceptes religieux. Dans ce contexte, la volonté d’Amadou Kouffa d’imposer sa vision de la religion semble difficile, car son interprétation du Coran n’est pas plus légitime que celle de ceux qui habitent la zone. Mais leurs trafics d’armes contribuent à en accentuer la prolifération, « ce qui permet de donner plus de relief aux conflits intercommunautaires », ajoute Naffet Keïta.

Avec la crise de 2012, les activités génératrices de revenus ont diminué et nombre de gens se sont essayés au banditisme, profitant de l’absence des forces de sécurité. Conséquence, chaque village à son propre groupe d’autodéfense, organisé par les grandes familles locales. « Ce sont les jeunes d’une communauté qui se rassemblent de façon spontanée, pour la plupart des anciens mercenaires ou de la police islamique. À la fin de la guerre, ils sont revenus, n’ont pas été réinsérés, et se sont donc lancés dans la criminalité et le banditisme », explique le commandant Modibo Namane Traoré. Pour les services maliens, cette situation est jugée très préoccupante : « il faudrait les intégrer dans les forces armées, car ils sont sans travail et désœuvrés. Leurs cheptels ont été décimés ou sont morts de faim ou de soif, ils n’ont plus rien », ajoute une source membre des forces de sécurité.

Aujourd’hui, contrôler ces conflits intercommunautaires entre nomades et sédentaires  semble complexe, dans ces vastes zones ou l’absence d’État laisse libre cours aux règlements de comptes, au banditisme et au djihadisme.

Forum de la paix et de la réconciliation à Nampala

Pour tenter de mettre un terme à ces affrontements récurrents, une mission gouvernementale s’est rendue dans la région de Mopti et a pris contact avec les communautés concernées et les autorités locales. Après de nombreux échanges, elle a obtenu l’adhésion des communautés bambara et peule à la paix et la réconciliation. Sous l’initiative de la commune de Karéri, un forum se tiendra les 20 et 21 mai dans la ville de Nampala, dont 80 % des victimes peuls sont issues, pour sceller la paix. 400 personnes y sont attendues, dont le ministre de la Réconciliation nationale, et les autorités et élus locaux. La signature d’un accord entre l’État et les communautés, qui pourrait faire l’objet de sanctions s’il n’était pas respecté, est l’objectif visé. Le ministre de la Défense, Hubert Tiéman Coulibaly, a décidé l’envoi prochain d’un détachement de l’armée dans la zone, pour protéger les populations. Pour Naffet Keïta, le problème des conflits communautaires dans la région de Mopti ne pourra cependant pas être réglé complètement ainsi. « Ce problème aurait dû être réglé depuis la dernière conférence des bourgoutières (zones inondables – ndlr). On pouvait s’attendre à ces évènements. Tant qu’on ne videra pas les différents contentieux au niveau des tribunaux et au niveau des gendarmeries, ça repartira. Il faut que les cas soient jugés pour établir qui a raison et qui a tort et que l’État accompagne les différentes communautés dans la modernisation de leurs gestions de l’espace ressource ».

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