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Accord pour la paix et la réconciliation : la chaise vide

Retour à Alger, où l’accord a été négocié en 2014-2015, pour une nouvelle intervention de la médiation en vue d’accélérer sa mise en oeuvre qui connait d’importants retards.

Alors qu’il y a quelques semaines encore, à l’occasion de son premier anniversaire, on dressait un bilan plutôt satisfaisant de la mise en œuvre de l’accord de paix et que les perspectives allaient dans le bon sens, depuis fin mai, plus rien ne va. Sur le terrain, au nord comme au centre du pays, la violence a redoublé d’ampleur et il ne se passe plus de journée sans attaque contre l’armée malienne ou la MINUSMA. Les mouvements armés et le gouvernement semblent installés dans un dialogue de sourds, chaque partie se rejetant la responsabilité du blocage, et même les discussions menées en Algérie sous l’égide du médiateur n’ont pas fait bouger les lignes. Si pour certains il s’agit juste de difficultés de compréhension entre les parties, la situation semble bel et bien bloquée…

La 9ème réunion du Comité de suivi de l’Accord pour la paix et la réconciliation, qui devait s’ouvrir lundi 6 juin à Bamako, a été reportée une nouvelle fois. Aucune date n’est pour le moment fixée, sachant que la Plateforme et la CMA ont décidé de suspendre leur participation au comité de suivi et aux travaux des sous-comités qui étaient prévus les 1er et 2 juin derniers. La raison : le gouvernement et les groupes signataires ne sont pas parvenus à un compromis autour du processus de mise en place des autorités intérimaires. Pour mettre à plat les problèmes et tenter de résoudre ces « difficultés », une réunion s’est tenue à Alger du 27 au 30 mai avec pour objectif de « lever les blocages» dans le processus. Motus sur le contenu des échanges, les parties évoquent cependant leur optimisme. Mais après une semaine de conciliabules, les lignes n’ont guère bougé. Dans un communiqué conjoint, les deux groupes armés, la CMA et la Plateforme, jadis ennemis, ont annoncé leur décision de ne plus prendre part aux rencontres multipartites et reprochent au gouvernement « son manque de volonté à trouver des solutions consensuelles à la mise en place des autorités intérimaires et pour la suite de la mise en œuvre de l’accord ». À Bamako, on affiche une sérénité qui ne tient pas la discussion : pour le gouvernement, « la mise en place des autorités intérimaires concerne en premier lieu les communes où existent des dysfonctionnements dans les conseils communaux ». Pas question, donc, de généraliser la chose et un travail est en cours pour déterminer où doivent être installées ces collèges transitoires. De l’autre côté, on entend un autre son de cloche : « Il est urgent de mettre en place les autorités intérimaires, condition au début du cantonnement », explique une source proche des mouvement armés, car leurs responsables craignent les réactions des jeunes combattants qui sont de plus en plus impatients. « Il y a des centaines de jeunes qui sont arrivés depuis plusieurs mois, certains sont d’ailleurs repartis. J’en ai vu à Tessalit, à Aguelhock, mais aussi à Gao. Il s’agit de jeunes dont certains sont diplomés, qui sont au chômage depuis quelques années. Pour tous ces jeunes, l’intégration est la meilleure option pour réussir ». D’autres points sont évoqués par les groupes armés, désormais partisans de la politique de la chaise vide, à savoir leur representativité au sein des institutions et administration de l’État, le statut des combattants qui doivent participer aux patrouilles mixtes, la prise en charge des combattants et l’annulation de certaines décisions prises par le gouvernement en rapport avec le processus.

En sous-main « Il faut partir du fait que la crise malienne est d’abord une crise politique. Si tout le monde a placé d’immenses espoirs dans l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, c’est qu’aussi bien les Maliens que les amis du Mali espèraient que sa mise en œuvre allait changer quelque chose. Or, le constat aujourd’hui est que l’Accord pour la paix et la réconciliation n’avance pas ou avance un peu », déclarait Mahamat Saleh Annadif, Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies (RSSG) le 2 juin dernier, au lendemain d’une nouvelle attaque contre les casques bleus. En effet, depuis que les groupes armés ont annoncé leur retrait du processus le 20 mai 2016, l’insécurité est montée d’un cran. En l’espace de dix jours, la MINUSMA a perdu douze casques bleus (six Tchadiens, cinq Togolais, un Chinois) et trois prestataires civils. Idem pour les forces armées maliennes (FAMAs), qui ont subi aussi d’énormes pertes en vies humaines. Pour Monsieur Annadif, le lien entre la recrudescence des attaques et la situation de blocage est indiscutable et « la meilleure façon de combattre les terroristes, de les isoler, c’est la mise en œuvre effective de l’Accord de paix. Toute minute, tout temps perdu pour la mise en œuvre de cet accord est autant de temps gagné par les ennemis de la paix ».

Les ennemis de l’accord ne sont pas seulement ceux qu’on croit, soutient sous couvert de l’anonymat un membre du comité de suivi. La violence qui s’est généralisée et s’étend dans le centre du pays ne serait, selon lui, pas forcément le fait de djihadistes. « Il n’est pas exclu que les groupes armés, réunis au sein de la CMA ou de la Plateforme, renforcent ainsi la pression sur le terrain. Meeting et marches de protestations, pose de mines, tirs de roquettes, tout est mis en œuvre pour prouver leur détermination à ne point céder sur leurs revendications », assure-t-il. De l’analyse de spécialistes, le blocage dans la mise en œuvre de l’accord, trouverait plutôt son origne dans les rivalités personnelles au sein des mouvements armés, qu’à un quelconque désaccord avec le gouvernement. La multiplicité des acteurs et des intérêts rend fragile la cohésion de ces groupes où la hiérarchie sociale n’existe plus. Si autrefois, certaines catégories sociales avaient un certain pouvoir et maintenaient l’unité des groupes, aujourd’hui « a du pouvoir qui a de l’argent ». « Cette nouvelle race de riches affranchis de tout contrôle social par les chefs de tribus est hostile à un accord préjudiciable à leurs profits », explique un observateur. Près d’une dizaine de groupes ou mouvements armés sont signalés sur le terrain actuellement et « tous exigent leur présence dans les différences instances pour la mise en œuvre de l’Accord pour la paix et la réconciliation. Absent de marque, Iyad Ag Ghaly. Il est en réalité le grand chef d’orchestre de tout ce qui se passe dans le septentrion malien. Il n’occupe aucun poste dans l’organigramme des mouvements et groupes cités, mais son ombre plane toujours», conclut notre interlocuteur.

« Pas question de céder au pessimisme », selon l’ambassadeur d’Algérie au Mali, dont le pays préside la médiation. La rencontre d’Alger devrait bientôt être suivie de la rencontre de la médiation internationale qui doit se pencher sur l’évolution du processus. Le grand voisin du nord a, à travers son ministre de l’Intérieur, Noureddine Bedoui, reçu en audience par le président IBK le 3 juin, réaffirmé sa volonté « de concrétiser les grandes lignes de cet accord ». À Bamako, même si rien n’est officiellement dit, on constate que les réunions se multiplient. De la Primature au ministère de l’Action humanitaire et de la Solidarité, on suit « de très près l’évolution de la situation » et on assure que « tout est mis en œuvre pour sortir de cette impasse qui ne fait que compliquer la quête de paix définitive des Maliens ».

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