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Chômage et emploi des jeunes : la réalité du terrain

Au Mali, comme partout ou presque, la question du chômage et de l’emploi des jeunes est considérée comme une bombe, qu’il est urgent de désamorcer. Chaque année, ce sont plus de 120 000 personnes qui sortent des universités et grandes écoles, mais ont du mal à être insérés sur le marché du travail. À cela, il faut ajouter les jeunes du monde rural. Le taux du chômage augmente au grand galop, en dépit des efforts produits par les programmes et institutions dédiés à l’emploi en général, et à celui des jeunes en particulier. Les chiffres avancés par l’État par rapport aux emplois créés font l’objet de contestations et parfois de rejet. Et la réalité sur le terrain est loin d’être rose : bas salaires, emplois précaires, sous-emploi…

Kayes, 13 juillet 2013. Dans un stade Abdoulaye Makoro Sissoko qui lui est totalement acquis, Ibrahim Boubacar Keïta, candidat du Rassemblement pour le Mali (RPM), déclare : « Mon objectif est de créer au moins 200 000 emplois en 5 ans. Je ne veux pas être un marchand de rêve en me lançant dans des surenchères électoralistes. Je serai un président qui tient ses promesses. Je le dis, je le ferai ! 200 000 emplois, c’est déjà un objectif ambitieux, très ambitieux. Mais il est réaliste et réalisable ». Trois ans après cette promesse présidentielle et la victoire d’Ibrahim Boubacar Keïta avec 77,62% des suffrages exprimés,  les choses ont-elles réellement changé ? Ce qui est sûr, c’est que la lutte contre le chômage et la question de l’emploi des jeunes restent plus que jamais d’actualité au Mali, où les mêmes causes produisent les mêmes effets : corruption, mauvaise politique d’emploi, lente croissance de l’économie.

Mobilisation Gaoussou Traoré, aujourd’hui 34 ans, a obtenu une licence en infographie et design et depuis, n’a eu de cesse de répondre à des offres d’emploi. « Je suis porteur d’un projet de jeux vidéo depuis 2008, que j’ai déposé à l’APEJ, à l’ANPE et au PROCEJ. Je voulais me lancer dans l’entreprenariat mais je n’ai jamais eu d’aide ». C’est ce qui l’a poussé à rejoindre la mobilisation menée par les jeunes chômeurs du collectif « Bi Ton ». Créé au début du mois de juillet, réunissant une quarantaine d’associations de jeunes sans emploi autour du slogan « IBK, nos 200 000 emplois », la mobilisation du collectif était si forte qu’en deux semaines, il a réussi à faire du chômage et de l’emploi des jeunes la une de l’actualité. Son meeting, prévu le samedi 23 juillet au stade Mamadou Konaté pour réclamer les 200 000 emplois promis, a été annulé par le gouvernorat du district de Bamako, pour cause d’état d’urgence, ce qui a provoqué la colère et la déception dans ses rangs. Pour contrecarrer le projet, après l’échec de l’intervention des autorités religieuses et des familles fondatrices de Bamako auprès des jeunes de « Bi Ton », le ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle a décidé de tenir le même samedi 23 juillet un forum pour l’emploi des jeunes. Au Mali, le sujet est devenu une telle priorité, qu’il est évoqué dans deux documents de référence de la politique des autorités : le Programme d’actions gouvernementales (PAG) et le Cadre stratégique pour la croissance et la réduction de la pauvreté. Outre le fait que le 18 mars 2015, une nouvelle politique nationale de l’emploi a été adoptée pour la période 2015-2017.

121 000 emplois Le vendredi 22 juillet 2016, à la Direction nationale de l’emploi, le débat est houleux entre les journalistes et la directrice Mme Dicko Fatoumata Abdourahmane. Selon les chiffres qu’elle avance, entre septembre 2013 et mai 2016, le taux de réalisation de la promesse présidentielle est de 60,58%, soit 121 000 emplois créés. Mais les journalistes s’interrogent sur la façon de collecter ces chiffres, amenant ainsi la directrice à répondre que les sources de ces données sont des statistiques administratives des directions régionales du travail, avant d’ajouter que « ces données ne prennent pas en compte les stages de qualification des jeunes à travers l’APEJ, bien qu’ils soient considérés, selon les normes du Bureau international du travail (BIT), comme des emplois ». « Ces chiffres sont biaisés, manipulés. Avec une croissance démographique de 3,6%, un taux d’inflation qui atteint 2%, une croissance économique de 5 à 6%, techniquement il n’est pas possible de créer 121 000 emplois en trois ans », estime Séga Diarrah, spécialiste en sciences politiques et porte-parole du collectif « Bi Ton ». Dans son dernier rapport daté de 2014, l’Observatoire national de l’emploi et de la formation (ONEF) a estimé à 8,2% le taux de chômage pour une population estimée à 17,2 millions d’habitants. En 2015, ce taux est passé à 11,3% selon le FMI. « Ce qui caractérise le problème de chômage au Mali, estime l’économiste Étienne Fakaba Sissoko, c’est le manque de perspectives pour les jeunes qui sont confrontés à des problèmes dus à la formation dans le système scolaire et universitaire, qui ne répond pas aux besoins de notre économie ». La seule alternative, selon lui, est l’auto-emploi. Mais, à l’en croire, sur 120 000 entreprises créées entre 2013 et 2016, 40 000 ont fermé par manque de ressources humaines, de financements ou de suivi et d’accompagnement. L’économiste, connu pour ses positions tranchées sur la question de l’emploi, propose de fermer les structures comme l’APEJ, l’ANPE, l’ONEF et le FAFPA, qu’il qualifie de « budgétivore », pour créer à leur place une banque publique d’investissement. Ces structures ont été fondées pour former et accompagner les jeunes porteurs de projets. En 2016, le budget de l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE), alloué à la création d’emploi, s’élevait à 5 milliards de francs CFA.

H.Diarra a bénéficié d’une « moto taxi » de l’ANPE, à Kalabancoro, qu’il conduit pour un salaire de 20 000 francs CFA par mois. Pour lui, cet emploi « est précaire, le salaire est minime », d’autant qu’il n’est pas inscrit à l’Institut national de prévoyance sociale (INPS). « Si on regarde la comptabilité de l’ANPE et l’APEJ, il n’y a que des emplois qui ne sont pas viables : vendeur de cartes Orange, agent Orange money ou de PMU-Mali, conducteur de moto taxi et d’autres petits métiers », ajoute Séga Diarrah qui estime que ces emplois ne respectent pas la dignité humaine. Ainsi, avoir un emploi n’est pas forcément synonyme de vie décente et il semble subsister une inadéquation entre les efforts consentis par le gouvernement et les attentes de jeunes désespérément en mal d’avenir.

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