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Bamako : Le pari d’Ami Kane

Pour sa mission de libération des voies publiques, Ami Kane, la « Dame de fer », va-t-elle tenir le cap ?

À l’annonce de sa nomination le 1er juin dernier à la tête du District de Bamako, le public avait, dans sa grande majorité, salué le mérite du contrôleur général de police, Ami Kane, qui après plus d’une décennie à la Brigade des mœurs et à la Direction de la police judiciaire, partait vers de nouveaux défis. La gestion de la capitale, avec les nombreux problèmes qu’elle connait, était un défi colossal. À peine deux mois après avoir été saluée, la voici l’objet de toutes les attentions de l’opinion, depuis le début de l’opération de libération des voies publiques. Les marques de soutien comme les critiques se multiplient face à cette action. La « Dame de fer », tel qu’on la surnomme déjà, va-t-elle tenir le cap ?

Rendre à Bamako son allure d’antan et l’amener au niveau des grandes capitales africaines, tel est la mission que s’est assignée le nouveau gouverneur de Bamako. Sacko Aminata Kane, dite Ami Kane, vient de commencer son mandat en s’attaquant à un gros chantier, celui de la libération des voies publiques de la capitale. Depuis des années, les tentatives se sont succédées pour débarrasser les artères et les trottoirs de la multitude de commerçants qui s’y sont installés au fil du temps. « Cela fait 11 ans que je suis à Railda. On se débrouille ici avec nos petites marchandises. Et c’est avec ce qu’on gagne qu’on nourrit nos familles. Comprenez que se lever comme ça du jour au lendemain n’est pas chose facile », explique Bakary, revendeur de friperies. Au centre ville de Bamako mais aussi dans les différentes communes, le spectacle d’une circulation entravée par les kiosques et autres étals était devenu la norme.

La méthode Ami Kane En s’attaquant à ce que tous reconnaissent pourtant comme un problème, le gouverneur a déchaîné le mécontentement des premiers intéressés, les commerçants, mais aussi dans l’opinion qui ne comprend pas « la méthode Ami Kane ». La tension est montée, au point de dégénérer le samedi 30 juillet, et on a assisté à des échauffourées entre commerçants et forces de l’ordre. Pourquoi alors cette hostilité ? « Parce qu’on touche à la survie des gens, c’est normal qu’ils protestent. Personne ne conteste le bien fondé de ce qui est fait. C’est la manière qui est discutable. On aurait pu éviter les tirs de gaz s’il y avait eu une démarche inclusive dès le départ », affirme Modibo, commerçant. « Il faut être un peu social. Je ne comprend que ce soit une femme qui nous fasse ça », se lamente de son côté Maï, vendeuse installée près de l’Assemblée nationale. Madou Traoré, tout juste déguerpi ce lundi 1er août, est amer. Il assure ne pas être contre l’opération, « mais j’aurais souhaité qu’on nous avise d’abord. Ils ont démoli nos places, souligne le jeune commerçant, sans nous en proposer d’autres » … Pourtant, assure le gouverneur, toutes les parties concernées par cette opération ont été largement concertées et ont donné leur accord pour sa mise en œuvre, voire se sont engagées à l’appuyer. Les autorités traditionnelles et religieuses, les notabilités de Bamako, mais aussi les organisations faîtières des commerçants ont été informées à travers une démarche personnelle du gouverneur, avant le début des déguerpissements. Rupture dans la chaîne d’information ? Non, répondent les organisations de commerçants. À la Chambre de commerce et de l’industrie (CCIM), on reconnait que cette opération devait intervenir depuis des années. Mais que la question des « mesures d’accompagnement n’étant toujours pas résolue, on doit procéder par le dialogue ». Un dialogue qui est demandé par tous les acteurs et que le gouvernorat a mis en place en organisant une rencontre d’échanges dont est sortie une seule conclusion : l’opération va continuer.

Opinion divisée Si parmi les commerçants eux-mêmes, dont environ 6 000 sont concernés par cette opération, nombreux sont ceux qui soutiennent cette action, dans la population et la société civile, les avis sont partagés. Sur les réseaux sociaux, de nombreux messages de soutien ont été adressés à Ami Kane mais aussi des critiques. « Vous détruisez des emplois et condamnez des chefs de familles à la délinquance », déplore un internaute. Les critiques portent également sur « les véritables raisons de cette action », qui seraient selon certains, uniquement liées à la préparation du sommet Afrique-France en janvier prochain. « Cela veut dire que nous les citoyens, ne valons pas la peine qu’on nettoie Bamako pour nous, on le fait parce que des étrangers doivent venir », fustige une internaute sur Facebook. Le parti d’opposition l’Union pour la République et la démocratie (URD) a pour sa part publié un communiqué condamnant l’opération et demandant son abandon immédiat. Dans le même temps, le Collectif des associations de Bamako remettait un Ciwara (distinction honorifique traditionnelle en milieu bambara, ndlr) à Ami Kane, pour « saluer son courage et la soutenir dans son action salvatrice ».

Volonté politique Pour beaucoup, le succès de cette opération et surtout la pérennisation de ses résultats dépendront de la persévérance du gouverneur et de sa capacité à résister à la pression sociale. « Elle a les capacités pour mener ce chantier à bout », assure un de ses collaborateurs. « Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle la Dame de fer », ajoute-t-il. Mais la première concernée assure que c’est surtout de l’appui des populations qu’elle a le plus besoin. Et de la volonté politique. Cette dernière est largement affichée et le président de la République n’a pas manqué, le 1er août dernier, de lui exprimer sa satisfaction et son soutien afin que Bamako ne soit plus une « ville-village », selon les propres mots du chef de l’État. Des mesures vigoureuses ont été prises avec l’aval des départements ministériels concernés (sécurité, commerce) pour que les déguerpis ne puissent plus revenir sur place. Car, la plupart en ont bien l’intention, « comme par le passé ». La question du recasement reste posée. Aucune mesure particulière n’a pour l’instant été prise et « les échanges sont en cours », a-t-on déclaré le 1er août à l’issue de la réunion au Gouvernorat. Des partenariats public-privé pour la construction de marchés modernes sont entre autres envisagés. Les commerçants eux dirigent leur colère sur les mairies qui « percevaient des taxes alors qu’aujourd’hui on nous dit qu’on était dans l’illégalité », comme l’affirme Modibo, commerçant en Commune 4. Pour toute réponse, le maire Siriman Bathily tend un document où il est rappelé aux commerçants que les autorisations d’installation sur le domaine public sont provisoires et peuvent être annulées quand l’État le juge nécessaire. « C’est la loi, c’est difficile mais c’est comme ça ». Et la loi, la Dame de fer de Bamako a bien l’intention de désormais la faire respecter.

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