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Affaire Sanogo et consorts : l’heure de vérité

Après 3 années de détention, Amadou Haya Sanogo, ex-chef de la junte de Kati, responsable du coup d’État du 22 mars 2012, comparaît aujourd’hui devant la cour d’assises à Sikasso, pour répondre de supposés crimes perpétrés contre 21 bérets rouges. Ce procès explosif, qui risque de faire trembler jusqu’aux plus hautes sphères de l’État, est le plus attendu de l’année et promet de rouvrir les pages sombres d’une histoire malienne qui commence à peine à cicatriser. La juridiction criminelle devra faire la lumière sur de nombreuses zones d’ombre et répondre aux questions que se posent les Maliens et les familles des victimes pour qui le souvenir de ces événements tragiques reste toujours aussi vivace.

Le procès Sanogo s’ouve aujourd’hui, le général 4 étoiles Amadou Haya Sanogo ainsi que 17 co-accusés, dont les généraux Yamoussa Camara, ancien ministre de la Défense, et Dahirou Dembélé, ex-chef d’état-major général des armées, vont comparaître dans l’affaire dites des « Bérets rouges ». Les corps de 21 militaires pro-ATT, auteurs d’un contre-coup d’État sanglant survenu entre le 30 avril et 1er mai 2012, avaient été découverts dans un charnier à Diago. Formellement reconnus membres du régiment des parachutistes, ils avaient été menottés et froidement abattus. Le capitaine Sanogo et ses hommes devront répondre de 4 chefs d’inculpation : enlèvement de personne et séquestration, assassinat et complicité d’assassinat, dans ce procès qui devra établir qui a fait quoi, qui a donné l’ordre de tuer ces bérets rouges et surtout déterminer si les accusés sont coupables des faits qui leur sont reprochés. Selon la loi malienne, si la culpabilité d’Amadou Haya Sanogo et de ses co-accusés était établie, c’est la peine capitale qui leur serait réservée.

La main de l’étranger Ce lundi 30 avril 2012 au crépuscule, juste quelques jours après la conférence des chefs d’État de la CEDEAO à Abidjan, l’ORTM, le QG de la junte militaire de Kati et l’aéroport de Bamako Sénou sont attaqués par des bérets rouges restés fidèles à ATT, menés par le colonel Abidine Guindo. « Ils ont déclenché une attaque en règle contre le Mali ! Ils ont fait appel à des forces étrangères du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire. Lors de l’attaque de l’aéroport, un avion Cargo avec des renforts a voulu atterrir à Bamako, mais il en a été empêché par les soldats du capitaine Sanogo », déclare Oumar Mariko, secrétaire général du parti SADI et créateur, au lendemain du coup d’État, du mouvement populaire du 22 mars (MP22), favorable aux putschistes. Le bilan de ces affrontements a fait des dizaines de victimes militaires et civiles. Au lendemain de ce contre-coup d’État, personne ne savait exactement pourquoi le colonel Abidine Guindo, chef des bérets rouges, avait décidé de passer à l’action. Pour Pérignama Sylla, secrétaire général du MP22, le pilotage de cette tentative par des nations étrangères ne fait aucun doute. « La proximité des putschistes avec les révolutionnaires, cela a vraiment fait peur à l’Occident. Le capitaine Sanogo avait humilié la France pendant la transition. Avant le coup de force du 30 avril, les services secrets français avaient envoyé 3 barbouzes de Ouagadougou à Bamako, chargés de repérer des points stratégiques pour faire des sabotages et mener une propagande anti-militaire. Le capitaine Sanogo et ses hommes les ont intercepté et interrogé, puis ils les ont remis à l’ambassadeur de France, alors qu’ils auraient pu les fusiller. C’est dans cet espace-là que s’est préparé le coup du 30 avril », assure-t-il. Les pressions continueront d’ailleurs bien plus tard, selon lui. Elles s’exerceront jusque dans le bureau du procureur général en charge du dossier Sanogo, Daniel Tessougué, qui reçut la visite d’un diplomate européen voulant s’assurer qu’il travaillerait avec le même zèle que le magistrat Yahya Karambé qui a inculpé le capitaine Sanogo.

Zones d’ombre La découverte du charnier de Diago début décembre 2013 aura en tout cas scellé le sort de capitaine Sanogo. Pourtant, selon des sources proches du dossier, l’exhumation des corps pour pratiquer des autopsies et procéder à des identifications, n’aurait pas respecté toutes les procédures et le conditionnement des corps a empêché la reconstitution complète des squelettes de manière individuelle, ce qui a rendu difficile une identification formelle. Les 21 corps ont pourtant été catégoriquement identifiés comme étant ceux des bérets rouges. Autre source de polémique, la non inculpation des hommes de l’autre camp de l’époque. Après l’arrestation des instigateurs du contre-coup d’État et de leurs hommes, une instruction avait pourtant été ouverte en mai 2012. Mais le 30 janvier 2013, contre toute attente, 29 prisonniers, dont 26 « bérets rouges » sont libérés, parmi eux le colonel Abidine Guindo, parce que leurs mandats de dépôt n’ont pas été renouvelés à temps. « Il y a des officiers qui ont tué. Ils sont aujourd’hui en liberté provisoire et travaillent dans le pays ou à l’extérieur. Si vous croyez en la justice malienne, dites-vous qu’ils sont tous aux ordres de ces politiciens », s’indigne Oumar Mariko. Pour l’instant, le jugement des bérets rouges n’est pas d’actualité. Pour Mohamed Maouloud Najim, avocat général à la Cour d’appel de Bamako, le dossier suit son cours et on ne saurait « dire combien de temps ça prendra. Il n’y a aucun motif juridique empêchant leur jugement, donc les instructions continueront », explique-t-il.

Procès ou feuilleton judiciaire ? Les sept avocats de Sanogo et ses co-accusés sont prêts pour assurer la défense de leur client. Ils ont publié à la mi-novembre un communiqué qui laisse présager la ligne de celle-ci. Dans le document, ils se disent étonnés de la médiatisation du procès, alors que la citation à comparaître n’a pas été faite dans le délai minimal légal. Pourquoi Sikasso s’interrogent-ils, alors qu’aucun motif sérieux sécuritaire ne soutient cette délocalisation ? Pour eux, il se prépare une « parodie de justice qui se trame au préjudice de leurs clients ». Tidiane Tangara, journaliste qui suit le dossier depuis ses débuts, partage ce point de vue. « Ce procès est faussé, il va être le plus grand scandale de la République. Je suis convaincu qu’ils ne vont pas faire le procès à Sikasso et qu’ils vont le renvoyer », assure-t-il. Pourtant, à la Cour d’appel de Bamako, on se veut serein. « Ce n’est pas la justice qui a inventé les enlèvements et les morts retrouvés dans le charnier de Diago. Ceux qui pensent que c’est un coup politique sont sûrement dans leur droit, c’est la liberté d’expression, mais nous sommes nous aussi dans notre droit de poursuivre des personnes accusées d’actes contraires à la loi », déclare l’avocat général de la Cour d’appel de Bamako. Le principal accusé, Amadou Haya Sanogo, est arrivé à Sikasso hier soir et selon ses proches, il serait prêt à s’expliquer, car sûr de son innocence. De leur côté, les familles des victimes des bérets rouges se réjouissent de le voir « enfin jugé», selon Amadou Kanté, un des responsables de leur association, au micro de l’AFP. Des réponses pour les uns, la justice pour les autres, devraient jaillir lors de ce procès explosif dont on ne sait pas encore si le pays, au terme d’une séquence judiciaire qui s’annonce longue, sortira indemne.

 

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