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 Chef de file de l’opposition : et maintenant la démonstration ?

Deux ans après l’adoption de la loi portant statut du chef de file de l’opposition par une écrasante majorité des députés, Soumaïla Cissé est entré en possession des moyens nécessaires à sa charge. Dans ses nouveaux locaux, entouré d’une équipe composée par ses soins, le patron de l’opposition a désormais la tâche de convaincre par l’action les Maliens qui s’interrogent encore sur le contenu de cette fonction inédite. Avec des avantages identiques à ceux du premier vice-président de l’Assemblée nationale, nombreux sont ceux qui pensent en effet que le « pactole » alloué à l’honorable Cissé est un cadeau empoisonné. Le chef de file, et l’opposition avec lui, va-t-il avoir les coudées franches pour jouer son rôle de critique et de contre-proposition au pouvoir ?

C’est au Quartier Mali à environ 50 mètres du siège national de son parti, l’Union pour la république et la démocratie (URD), que Soumaïla Cissé, chef de file de l’opposition, a installé le personnel de son cabinet dans un immeuble flambant neuf de trois étages, au bord du goudron. Composé de plusieurs bureaux, l’immeuble a été équipé de matériels et infrastructures dernier cri afin de permettre au personnel de travailler dans les meilleures conditions. Le tout financé par le budget de fonctionnement alloué par le gouvernement, conformément à la loi portant statut du chef de file de l’opposition. Ses quinze collaborateurs sont issus de différentes formations politiques, telles que le PARENA, le PDES ou encore PRVM Fassoko.

Ce statut officiel date déjà de deux ans, et le fait bénéficier des mêmes avantages et prérogatives que le premier vice-président de l’Assemblée nationale. Une première au Mali qui, logiquement, devrait permettre à Soumaïla Cissé, désigné en mars 2015 par son parti, principale formation de l’opposition, d’animer cette dernière et de faire en sorte qu’elle puisse suivre l’action gouvernementale et par-là aider à asseoir la démocratie dans tous ses fondements. « Nous avons besoin d’une opposition forte et responsable (…) », déclarait Soumaïla Cissé à Journal du Mali, lors d’une interview en avril dernier. Investi d’une véritable mission de service public, il est donc depuis 2015 en charge d’animer la vie politique du pays et d’être le porte-parole de l’opposition face à la majorité au pouvoir menée par le Rassemblement pour le Mali, parti du président Ibrahim Boubacar Keïta. Et ce jusqu’à la tenue de l’élection présidentielle en 2018. « On ne l’a pas beaucoup vu ni entendu depuis, et à chaque fois qu’on le critiquait pour cela, il arguait de l’absence de moyens pour accomplir sa mission. À présent, nous attendons de le voir à l’œuvre », assure Abdoulaye, juriste.

Casquette à double tranchant. « Je n’accepterai pas d’être muselé parce qu’il y a un décret qui dit qu’il va nous donner des avantages », assurait encore Soumaïla Cissé dans nos colonnes. Financé à hauteur de 500 millions de francs CFA sur le budget national, le cabinet du chef de file de l’opposition est en effet attendu au tournant par  les pourfendeurs de cette « innovation démocratique ». Au nombre desquels, certains chefs de partis, notamment d’opposition. C’est le cas d’Oumar Mariko du parti SADI, et député élu à Kolondièba. Il estime que le budget est alloué à la personne du chef de l’opposition et non à « l’opposition elle-même ». Et d’ajouter que c’est « un partage de gâteau entre Soumaïla Cissé et son excellence Ibrahim Boubacar Keïta, dans le seul but de le faire taire ». Souleymane Tiéfolo Koné, premier vice-président des FARE Anka Wuli (Forces alternatives pour le renouveau et l’émergence) est encore plus radical, puisqu’il conteste l’existence même du statut de chef de file de l’opposition qui est pour lui « une plaisanterie ».

Doter de ses pouvoirs et de ses moyens par l’État, Soumaïla Cissé pourra-t-il travailler de manière indépendante ? L’opposition n’est-elle pas tombée dans un piège visant à mieux la contrôler, voire la museler ? Autant de questions qu’Ibrahima Ndiaye, dit « Iba », ancien ministre et actuellement directeur de cabinet du chef de fil de l’opposition, qualifie de normales. « C’est une première au Mali et nous comprenons ces réactions. Les partis politiques et la presse sont financés chaque année par l’État. Cela n’empêche pourtant pas ces entités d’être libres », assure-t-il.  Moussa MARA, président du parti Yelema, se veut lui aussi clair : « l’aide au chef de l’opposition n’est pas destinée à l’acheter mais à lui donner les moyens de s’opposer justement avec plus d’informations, plus de forces, plus de moyens et plus de capacités ».

Soumaïla Cissé est donc désormais considéré comme l’interlocuteur privilégié du pouvoir exécutif, et lui qui s’est régulièrement plaint d’être ostracisé par l’ORTM, est censé avoir un accès libre et équitable aux médias d’État et peut profiter d’avantages spécifiques. Il peut aussi demander à être reçu ou convoqué par le président de la République et le Premier ministre, qui pourront également le consulter sur les actions et décisions engageant l’État. L’élu de Niafunké ne pourra pas non plus être poursuivi en raison d’opinions qu’il sera amené à exprimer dans le cadre de ses fonctions. Pour Hamadou Maïga, membre de la société civile, l’instauration d’un statut de chef de file de l’opposition est un gain pour la démocratie malienne. Il est bien l’un des rares acteurs de la société civile malienne, censée contrôler l’action politique, à s’exprimer sur le sujet. Elle semble, pour le moment du  moins, plutôt atone sur cette question.

La crainte du « consensus ». Le cabinet du chef de l’opposition n’a pas encore défini un plan d’action pour les mois à venir. C’est du moins ce qu’explique son directeur. « Nous venons d’emménager. L’équipe va se concentrer incessamment sur la question ». Ne connaissant pas encore les axes de travail de la « maison opposition », les supputations vont bon train. Et en particulier celle qui annonce des tractations pour un partage de pouvoir entre majorité et opposition, voire la constitution d’un gouvernement d’union nationale. Scénario qui donnerait raison à ceux qui parlent de partage de gâteau et appréhendent un « consensus à la malienne », comme ce fut le cas sous Amadou Toumani Touré (ATT), ancien président de la République. « Cela ne relève pas du cabinet », explique Djigui Diabaté, chargé de mission au cabinet. Et pour Madani Traoré, secrétaire général de l’Union pour la république et la démocratie (URD), la question n’a « jamais été évoquée au sein du parti ». Du côté du PARENA, autre parti de l’opposition, le propos est le même, « ce n’est pas à l’ordre du jour. Pour l’instant ce n’est que pure spéculation », affirme Djiguiba Keïta dit PPR, lui aussi secrétaire général de son mouvement. Sur cette question, les partis de l’opposition semblent parler pour l’instant d’une même voix. Est-ce pour autant que l’on doive exclure cette éventualité ? Non, répondent des observateurs de la scène politique malienne, que confortent les réunions de plus en plus fréquentes entre leaders de la majorité et de l’opposition. Moussa Mara, dont le parti appartient à la majorité, estime quand à lui que le statut actuel du chef de file de l’opposition « n’a rien à voir avec un gouvernement d’union nationale, qui obéit à une logique politique de partage de pouvoir ».

Quoiqu’il en soit, les Maliens ont le regard fixé sur le chef de file qui possède désormais les moyens si longtemps attendus. Après avoir perdu deux années depuis sa désignation pour ce poste, c’est à présent le temps de la démonstration par l’action, et surtout le temps de confondre les sceptiques qui ne croient pas encore en cette innovation dans la démocratie malienne.

 

 

 

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