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Santé : Le Mal-être à tous les étages

Depuis le début de la grève illimitée des agents de santé, les couloirs des hôpitaux sont désertés.

Le monde sanitaire domine l’actualité de ces derniers jours au Mali. Pour cause, une grève illimitée paralyse toutes les structures publiques depuis le 9 mars et si l’on en croit les différents acteurs, le conflit n’est pas près de se résoudre. Le service minimum ne prenant en charge que les urgences vitales, les hôpitaux se vident de leurs patients, pendant que les cliniques privées font le plein, les malades n’ayant d’autres recours pour se soigner. La santé au Mali, un secteur laissé pour compte ? Non, répond-on au ministère de la Santé, où les initiatives pour rehausser le plateau technique mais aussi la formation des agents se multiplient. Mais leur impact tarde à se manifester durablement dans l’offre de soins, en particulier dans le public. Résultat, un véritable sentiment de santé à double vitesse.

Le débat sur le fait que les dirigeants africains, et donc maliens, préfèrent prendre l’avion pour voir le médecin est de nouveau d’actualité. Les derniers cas ont renforcé un sentiment déjà bien partagé : les décideurs ne font rien pour améliorer les structures sanitaires parce qu’ils ne sont pas concernés par leur utilisation. Un raisonnement que l’on réfute du côté des pouvoirs publics. Interpellée en février dernier à propos de l’état de délabrement des infrastructures de l’hôpital-CHU du Point G, la ministre de la Santé, le Dr. Marie Madeleine Togo, réagissait sur son compte Facebook (qu’elle a choisi comme vecteur privilégié pour communiquer avec le public ndlr). « Il est à signaler que l’Hôpital du Point G est dans une situation financière difficile à laquelle nous sommes en train de faire face : à la date du 29 août 2016, l’hôpital du Point G comptait 1,300 milliards de factures impayées rien que sur l’exercice 2016 (sans compter les impayés de 2012 à 2015). Il est à signaler que depuis le début du mois de février 2017, l’hôpital du Point G a une autonomie de fabrication d’oxygène médical suite à l’installation de générateurs d’oxygène (tout comme à l’hôpital du Mali et l’hôpital Gabriel Touré) », déclarait la ministre. Entre-temps, le cas des autres installations de l’hôpital, la morgue en particulier, a été géré et la maintenance des équipements faite.

Quand l’essentiel manque La situation de difficulté financière est inhérente à toutes les structures de santé publiques. C’est l’un des principaux arguments avancés pour expliquer les manquements que l’on reproche aux centres de santé, comme à leurs agents. Ces derniers se défendent, rappelant les conditions parfois catastrophiques dans lesquelles ils doivent travailler. « Cela fait des mois que l’imagerie au Point G ne se résume qu’à l’échographie, car tous les autres appareils (IRM, scanner et simple radiographie dernièrement…) sont en panne et la biologie n’en parlons pas », déplore Mohamed, jeune médecin. « Il ne suffit pas d’acheter du matériel pour résoudre la question de l’offre sanitaire au Mali. Il faut ensuite assurer la maintenance de ces équipements et c’est là que le bât blesse », ajoute le Dr. Fousseyni Traoré, médecin oncologue, spécialiste des cancers des enfants. Et « investir dans la formation », complète le spécialiste, qui déplore le niveau des agents de santé, particulièrement ceux formés dans le privé.

L’offre de formation s’est en effet largement diversifiée ces dernières années. Mais là encore, l’opposition public/privé se fait sentir. Les facultés de médecine et de pharmacie reçoivent chaque année des centaines d’étudiants qui doivent passer le cap du redouté « numerus clausus » (fourchette d’admission liée au nombre d’étudiants à recruter et à la moyenne atteinte, ndlr). Ceux qui ne passent pas ce goulot se retrouvent dans la pléthore d’instituts et d’écoles de formation en santé qui a été créée au cours de dix dernières années. Il existe même une faculté de médecine privée qui commence à avoir les faveurs des étudiants issus de milieux aisés, qui préfèrent payer pour être sûrs d’être reçus. « Même le niveau de ceux qui sortent du public commence à baisser », observe un médecin sous couvert d’anonymat. Pour lui, la question de l’implication réelle des enseignants, par ailleurs eux-mêmes médecins ou pharmaciens, est au cœur de la question de la qualité de la ressource humaine, la relève arrivant déjà après le bac avec des lacunes.

Revendications multiples « On nous montre du doigt alors que nous aussi sommes des victimes », se défend le Dr. Mohamed. Un sentiment généralisé qui a mené les agents des services de santé, en même temps que ceux de l’action sociale, a lancer une grève illimitée. Cette dernière, en cours depuis le 9 mars, vise selon le Professeur Mamady Kané, médecin radiologue et secrétaire général du Syndicat national de la santé, de l’action sociale et de la promotion de la famille (SNS-AS-PF), à se faire « enfin entendre des pouvoirs publics qui ne montrent pas de réelle volonté à améliorer les conditions de travail du corps médical et rattaché du Mali ». Ce débrayage, dont les conséquences sur la santé des populations n’est pas à démontrer, fait suite, selon les syndicats, à plusieurs négociations qui avaient permis d’aboutir à un procès-verbal de conciliation que le gouvernement traine toujours à appliquer. Au nombre des revendications des grévistes, l’augmentation substantielle des primes de fonction spéciale et de garde, l’octroi d’une prime de monture aux travailleurs socio-sanitaires et de la promotion familiale, l’intégration des émoluments des bi-appartenant dans le salaire, le maintien et l’extorsion des ristournes à toutes les structures génératrices de ressources et la prise à 100% des soins médicaux des travailleurs socio-sanitaires assujettis à l’Assurance maladie obligatoire. Mais aussi l’abrogation des mutations considérées comme abusives de syndicalistes en cours de mandat, les grévistes dénonçant « cette pratique qui vise à casser notre combat ». Enfin, le paiement des primes de garde des agents de santé chargés du contrôle sanitaire de la maladie à virus Ebola (2015-2016). Les raisons de cette grève soulèvent de nombreuses critiques au sein de la population. « On ne voit pas une seule demande ayant trait à l’amélioration du plateau technique ou des conditions de prise en charge des malades », dénonce Aba, commercial. « Nous ne demandons pas la mer à boire mais nous voulons juste des meilleures conditions de vie pour le bonheur de nos familles et de nos patients », rétorque le Dr. Dembélé, interne à l’hôpital du Point G. « Il faut reconnaître qu’on a trop souffert en réalité avec un gouvernement qui joue au sourd muet avec nous », ajoute le médecin, faisant écho au sentiment exprimé par le Professeur Kané, qui regrette quant à lui que « plus d’une semaine après le début de la grève, personne ne nous a contacté pour discuter de quoi que ce soit ». Du côté du ministère du Travail et de la Fonction publique, principal interlocuteur des syndicats, on estime, sans plus de commentaires, que tout a été mis en œuvre pour éviter cette grève.

Les hôpitaux et centres de santé publics se sont donc vidés au profit des cliniques privées. Ces dernières, qui offrent toutes les prestations attendues d’une structure de santé mais à un coût largement plus élevé que celui des structures publiques, ne désemplissent plus. Que ce soit pour des examens ou pour une consultation en spécialité, ou même encore une césarienne, ceux qui le peuvent font le choix du privé. Et même si le secteur n’est pas, lui non plus, exempte de critiques, la « concurrence » qui se renforce avec un service public aux prises avec ses difficultés, entérine le sentiment que la santé demeure encore un privilège pour les Maliens.

 

 

 

 

 

 

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