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Esclavage : Les chaines invisibles de la servitude

 

800.000 ! C’est le nombre effarant de personnes qui se trouvent dans des conditions d’esclavage au Mali, selon TEMEDT, la principale association anti-esclavagiste du pays. Un chiffre qu’elle estime n’être qu’approximatif, pensant que le chiffre est beaucoup plus conséquent. La question de l’esclavage au Mali semble n’avoir jamais été abordée par les autorités. Elle gêne apparemment jusqu’au sommet. Sa complexité et sa sensibilité font qu’elle n’est abordée qu’en privé. 57 ans après l’indépendance, des hommes et des femmes sont atteints dans leur dignité, privés de leurs droits naturels à la liberté et assujettis à des services dégradants.

En 2013, Ninhaye Walet Almouloud voit sa vie basculer. Esclave, elle devint veuve suite au décès de son mari, lui-même esclave. Depuis sa naissance, elle n’a connu qu’une vie de servitude, vivant « dans des conditions pénibles, voire inhumaines », décrit-elle. Après le décès de son mari, le maitre de ce dernier s’est présenté chez elle pour réclamer tous les biens qu’il avait laissés en héritage. Mais, présent ce jour-là, le frère du défunt, arrivé de Côte d’Ivoire quelques jours plus tôt, s’y est opposé farouchement. Malheureusement, ce ne fut que partie remise. Aussitôt ce dernier reparti, le maitre se présenta une nouvelle fois, cette fois ci bien déterminé à spolier la famille de ses avoirs. Une vingtaine de vaches, deux chamelles, des chamelons… furent donc emportés. « Tes enfants n’hériteront pas de leur père, parce qu’il était notre esclave. Tu es également une esclave » lui lance-t-il en guise d’explication. Seulement deux vaches lui furent laissées dans un premier temps, avant que le maitre ne lui pose un dilemme. Il réclama la dot donnée à la famille de Ninhaye pour le mariage de sa fille ainée. « Soit tu payes, soit nous irons la prendre ». Ce à quoi, elle affirme avoir « préféré payer la dot que de voir sa fille sous leur joug ». Ainsi donc, elle fut également dépossédée des deux vaches restantes. Affectés par la perte d’un être cher, elle et ses onze enfants sont toujours régulièrement persécutés. Des persécutions qu’elle espère plus que tout voir s’arrêter, afin qu’elle et ses proches puissent vivre « comme tout le monde ».

Cette histoire, aussi révoltante soit-elle, pourrait paraitre comme légère, vu d’autres cas. Certaines communautés n’hésitant à pousser l’ignominie à son extrême. « Les Daoussahaks (une communauté de Ménaka) battent leurs esclaves. Certains sont mêmes battus à mort pour une petite erreur », affirme Idrissa Aklinine (mon esclave en tamasheq), de l’association TEMEDT, qui en côtoie beaucoup.

Une plaie douloureuse

Dans les sociétés maliennes, bien que la Loi fondamentale stipule que « tous les Maliens naissent et demeurent libres et égaux en droits et en devoirs », une réalité cependant perdure qui n’honore pas cette assertion : l’esclavage. Une pratique d’une autre époque, qui se passe sous silence en ce 21ème siècle,  dit « des droits et libertés fondamentales ». Les pratiques barbares et inhumaines qui se pratiquaient autrefois, au temps de l’obscurantisme, ne semblent pas s’être dissipées. Selon Ibrahim Ag Idbaltanat, Président de l’Association TEMEDT, une organisation  pour la consolidation de la paix, le développement, la protection et la promotion des droits humains, « l’esclavage est bien une réalité au Mali, parce que c’est l’héritage de tous les Maliens », affirme-t-il. Il n’est, ou ne fut, pas pratiqué seulement par les Touaregs, les Arabes, les Soninkés ou les Daoussahaks, mais par toutes les autres  communautés du Mali. Selon Ibrahim Ag Idbaltanat, c’est seulement le degré et les manifestations de l’esclavage qui varient selon chacune. « Il existe au Nord, au Sud, au Centre, mais sous diverses formes », souligne-t-il. « Là où vous avez des populations blanches et des populations noires et que ce sont celles qui sont blanches qui étaient les maitres, c’est facile de voir l’esclavage. Mais là où vous avez des populations où les esclaves et les maitres sont Noirs, il n’est pas très visible », explique-t-il. Le passé continue de peser sur les descendants d’esclaves, qui font  l’objet de maltraitances, d’humiliations et de sévices de toutes sortes, contre les principes de la démocratie et de la morale. La souffrance morale, au-delà de celle, physique, d’un passé pesant, apparait comme un supplice toute la vie, car il ne suffit pas seulement de se débarrasser de ses chaines pour être libre. Chez ces esclaves, les rudes conditions de vie n’ont pas concouru à les extraire d’un système où ils se sentent impuissants, marginalisés aussi bien par leurs anciens maitres que par l’État, qui contourne une plaie qui risque l’infection.

Un des cas emblématiques au Mali est celui de ceux qu’on appelle tantôt les Bellah et tantôt les Kel tamasheq noirs. Ils sont considérés par certains comme des esclaves des Touareg. Ils sont appelés d’ailleurs en tamasheq, la langue qu’ils partagent avec les Touaregs de teint clair, « Eklan » qui se traduit par « esclaves » ou » serviteurs ». Le traitement dépréciatif dont ils sont victimes et les préjugés ont produit chez certains une certaine dépréciation d’eux-mêmes.

La pratique est tellement ancrée qu’elle est devenue banale, ou même normale, aux yeux de tous. « Dire à quelqu’un « mon esclave » et le traiter comme tel est une banalité dans ces milieux », se scandalise le Président de TEMEDT, qui se bat tant bien que mal pour mettre fin à « l’esclavage par ascendance ».

Selon lui il n’y a pas de communauté originelle d’esclaves. « Ce sont des gens qui ont été volés, vaincus lors des batailles et réduits en esclavage » rappelle-t-il. 150 personnes ont été libérées par l’association depuis sa création en 2006, non pas par la force, mais par le verbe et la sensibilisation, aussi bien auprès des esclaves que de leurs maitres. Ibrahim Ag Idbaltanat dénombre au moins trois types d’esclaves. «  Le premier  vit à côté du maitre », mais ce dernier n’a pas de droits sur son héritage et ses enfants. Son travail, le plus souvent, consiste à cultiver les champs et à conduire les animaux. Le deuxième type d’esclave vit séparé du maitre, disposant d’une certaine autonomie, mais lui rend des services en cas de besoin. Quant au  troisième, il se manifeste lors des élections, par l’obtention des voix des esclaves par le maitre. Mais, en plus de ces types d’esclavage, existe, selon Ibrahim, depuis l’indépendance du Mali, le fait que les descendants d’esclaves reconnus comme tels n’aient jamais bénéficié de la considération de l’État.

Inaction

Les différentes organisations anti-esclavagistes pointent un doigt accusateur sur l’État, qu’ils estiment faire preuve de déni sur la question. Aucune loi ne criminalise l’esclavage au Mali, ce pourquoi ces organisations en veulent à l’État. « C’est malheureux. Le gouvernement fuit ses responsabilités. Nous avions travaillé avec le ministère de la Justice à une proposition de loi qui criminalisait l’esclavage. Cette loi a été inscrite à un Conseil de ministres, mais, au moment de se prononcer, elle a été retirée. Ils ont eu peur de se prononcer là-dessus », accuse notre interlocuteur.

Nos sollicitations auprès des ministères de la Justice et de celui des Droits de l’Homme pour clarifier la position de l’État sur la question sont restées vaines. « Le gouvernement attend le moment opportun pour se pencher sur la question. Cela se fera peut-être après la période électorale, parce que le sujet est devenu tabou. Et le climat actuel rend difficiles toutes les décisions qui pourraient être prises », analyse Aguissa, de l’Association du barreau américain ABA – Roli, qui œuvre pour mettre fin à la pratique de l’esclavage. Le bout du tunnel est donc encore loin et le peu de volonté affiché par l’État ne suscite que très peu d’espoirs du côté des anti-esclavagistes. « Tant que le pouvoir public malien ne fera rien contre l’esclavage, il ne va pas disparaitre. Et tant qu’il ne disparaitra pas, il n’y aura jamais d’État de droit », conclut Ibrahim Ag Idbaltanat.

 

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