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Mahamadou Savadogo : « L’État est en partie responsable de ce qui est arrivé »

Spécialiste de l’extrémisme violent et de la radicalisation au Sahel, Mahamadou Savadogo est chercheur au Centre de recherche action pour le développement et la démocratie (CRADD) .

Quelle analyse faites-vous de l’attaque d’Ogossagou ?

Cette attaque vient une fois de plus rappeler que le tissu social est  vraiment très fragile et prêt à s’effriter à tout moment. La violence avec laquelle elle a été perpétrée nous laisse sans voix et perplexe. Je pense, suivant l’actualité du Mali, que les « Dogons » avaient presque prévenu de l’imminence d’une attaque, parce qu’une milice avait annoncé reprendre ses patrouilles de sécurisation dans la zone avant la saison des pluies. Il y a eu une négligence de l’État malien, qui a laissé les « Dogons » perpétrer de tels meurtres alors qu’il y en a eu d’autres auparavant sans qu’il n’y ait de sanctions. Ils se sont donné le droit  de se faire justice eux-mêmes, c’est-à-dire qu’ils concurrencent l’État dans le monopole de la violence physique légitime. Ce monopole, dans un État de droit, ne saurait être partagé ou remis à qui que ce soit. Donc l’État est en partie responsable de ce qui est arrivé.

Que pensez-vous des mesures apportées juste après par le gouvernement ?

Ce sont des mesures qui viennent un peu tard. À mon avis, il y avait un détachement de l’armée qui n’était pas loin du lieu de l’attaque. Malgré cela, les présumés auteurs, désignés comme étant des Dogons, ne sont jusque-là pas arrêtés et continuent de circuler dans la nature. Ce n’est pas en limogeant une partie de la hiérarchie militaire ou en dissolvant une milice que le  problème sera résolu. Peut-être que le gouvernement cherche juste à éteindre le feu, parce que la colère des gens a atteint son paroxysme. Maintenant, quelle va être la suite ? Est-ce que l’État malien va engager des poursuites contre cette milice ou même contre les gens qu’il a démis, parce que cela veut dire que ceux-ci n’ont pas fait leur travail.

Comment expliquer cet engrenage de violence ?

L’État a négligé la situation. D’une chose l’autre : ou bien il se sert de cette milice ou bien il a été négligent dans cette affaire. Parce que, comme je le dis, le monopole de la violence physique légitime ne peut être partagé avec qui que ce soit. Donc, si une fois ou deux il y a eu des violences menées par une milice ou un groupe, l’État devait prendre des mesures bien avant, même de dissolution. Cela n’a pas été fait. Maintenant, l’État doit en tirer les conséquences et assumer ce drame-là.

Est-ce une bonne idée, cette dissolution ?

Pour moi, elle n’est pas la solution. Il fallait plutôt mener des enquêtes et savoir ce qui peut pousser des Maliens à s’en prendre à d’autres Maliens à ce point. Ensuite procéder tranquillement à la dissolution de cette milice et de bien d’autres avant que cela ne dégénère. En supprimant cette milice, il y a des complices et des auteurs qui vont disparaitre dans la nature. Puisque Dana Ambassagou n’existe plus, on ne peut plus designer des auteurs en son sein. Cela veut dire qu’on prône en même temps l’impunité, parce qu’en supprimant la milice les responsabilités n’ont pas été situées. En plus, elle peut tout de suite grossir les rangs des groupes extrémistes en se disant : puisque l’État ne veut plus de nous, on va les rejoindre. Ce qui ne serait pas une bonne chose pour le Mali, vu leur nombre et leurs armes.

Décririez-vous cette situation comme  un conflit intercommunautaire ?

Pour moi c’est un conflit intercommunautaire qui ne date pas de maintenant. À l’approche des élections passées nous avons vu une exacerbation de la violence entre ces deux communautés. L’État n’a jamais tranché concernant les exactions commises. C’est un conflit qu’il va falloir résoudre. La dissolution de cette milice ne résout pas le problème, elle l’aggrave.

Faut-il craindre une guerre civile ?

Si cette mauvaise posture de l’État est reprise par les groupes terroristes, on risque d’en arriver là, malheureusement. Parce que si les Peuls décident de s’en prendre aux Dogons, il y aura un risque s’il n’y a pas de force d’interposition entre les deux communautés.

Le point de non-retour a-t-il été atteint ?

Il y a toujours quelque chose à faire. Il faut que les deux communautés s’asseyent, sur le même pied d’égalité, et discutent. La meilleure solution serait d’organiser des assises nationales et de convoquer ces communautés afin qu’elles discutent face à face et trouvent des solutions, parce qu’elles sont condamnées à vivre ensemble sur le même territoire. Et même au-delà du territoire malien, parce qu’il y a des ramifications au niveau du Burkina.

Comment voyez-vous cette situation évoluer ?

Je vois déjà une récupération qui pourrait être faite par les groupes terroristes. Déjà, Amadou Koufa avait sonné la révolte des Peuls, étant donné qu’au Mali et au Burkina,  les Peuls sont des victimes, comme au Togo, au Bénin, au Ghana. On leur donne ainsi l’occasion de voir des gens se rallier à leur cause. Manifestement, on voit qu’une communauté est persécutée et qu’aucun État ne réagit de manière forte. C’est la première conséquence. La deuxième, c’est l’effritement du tissu social, parce que les autres communautés pourraient commencer à s’armer en prévision d’éventuelles agressions. Il y a un climat de méfiance et de suspicion qui va  s’installer. Il aura des conséquences sur toute la sous-région si le problème n’est pas pleinement résolu.

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