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Mamadou Togo : « Quand la raison devancera le cœur, nous finirons par nous retrouver »

Le président de l’association Ginna Dogon, conciliant dans sa démarche, prône le retour à la raison. Jugeant hâtive la décision du gouvernement de dissoudre Dana Ambassagou, Togo affirme que cela ne saurait mettre fin au problème.

Quelle analyse faites-vous de l’attaque d’Ogossagou ?

C’est un acte qui n’a aucun sens. C’est injustifié, d’autant plus que nous n’en connaissons pas les auteurs. Aussitôt après la survenue de l’attaque, les responsables de Dana Ambassagou s’en sont désolidarisés, disant qu’ils n’étaient ni de près ni de loin concernés. Quand je les ai interrogés, ils m’ont rétorqué qu’ils avaient déjà fait leur communiqué et m’ont réitéré que ce n’était pas eux. Je leur ai faits savoir que leur communiqué ne suffirait pas, puisque ce sont eux qui sont soupçonnés. Nous sommes une association culturelle nous, pas une milice, mais puisque nous sommes tous Dogons, nous devons coopérer pour venir à l’apaisement. Sans la paix, pas de culture.

Que pensez-vous des réponses apportées par le gouvernement ?

Nous n’avons rien contre le communiqué du gouvernement. Nous sommes tous citoyens de ce pays, et de ce fait sous l’autorité du gouvernement. Par contre, à nos yeux, le communiqué a des failles. En ce sens qu’en dissolvant l’association des chasseurs juste après l’attaque, comme si c’étaient eux les auteurs, on voit cette dissolution comme une sanction. C’est de l’amalgame. Le gouvernement est allé trop vite en besogne. Et Dana Ambassagou n’est pas le seul mouvement armé en cinquième région, il doit y en avoir cinq ou six. Quand vous en visez un seul, vous le désignez comme fautif. C’est malheureux. Dana Ambassagou est une association de chasseurs qui s’est constituée pour défendre nos localités. Nous ne les encourageons pas, mais nous ne les condamnons pas non plus. Je suis à Bamako. Si une personne attaque ma famille au village et si une autre personne s’interpose pour la  défendre, je ne pourrai que la saluer. Dissoudre Dana Ambassagou est une chose, arrêter la violence en est une autre. Le gouvernement doit jouer le rôle de tout gouvernement vis-à-vis de sa population : la protection des personnes et des biens. Si cela se fait, il n’y aurait pas de problème.

Comment expliquez cet engrenage de la violence ?

C’est l’œuvre de personnes irréfléchies, insensées. Maintenant que tout le monde fais des efforts devant concourir à la paix, les attaques continuent et se multiplient. Il faut se poser la question de savoir « qui à quoi à gagner » dans l’escalade de la violence. Si personne n’y gagnait, je pense que l’affaire serait réglée depuis un certain temps. Il y a des gens derrière qui attisent le feu. C’est ce qui fait que les attaques perdurent.

Décririez-vous la situation au centre comme un conflit intercommunautaire ?

Non. Nous n’avons jamais employé cette formule. À notre entendement, ce n’est pas un conflit intercommunautaire. J’ai l’habitude de dire que des gens sont venus opposer Peuls et Dogons dans leur terroir. Je les invite à se donner la main pour chasser ceux qui sont venus semer la zizanie. Les Peuls ne sauraient dire pourquoi ils prennent les armes contre les Dogons et les Dogons diront qu’ils ne font que réagir après avoir subi des attaques. Les assaillants courent se réfugier dans des villages après leur forfaiture. Si vous n’êtes pas complice, quand quelqu’un se réfugie chez vous, vous devez livrer cette personne. Si une personne commet un délit dans le voisinage et viens chercher refuge dans ma maison, je me dois de la livrer. Si je choisis de la protéger et que la famille voisine vient saccager ma maison, elle aura raison, car je me serais rendu coupable de complicité.

Avec toutes ces attaques et les rhétoriques incendiaires qui s’ensuivent, craignez-vous un risque de guerre civile ?

Il n’y aura jamais de guerre civile à partir de ces événements. Nos parents et amis peuls parlent de génocide, prenant l’exemple sur le Rwanda. Je pense que nous ne pesons pas nos mots. Le génocide du Rwanda n’a rien à voir avec ce qui se passe ici. Cela s’est d’abord passé au nord, avant de descendre vers le centre, et de là ça progresse vers le sud. Le dénominateur commun de tout cela, c’est l’ethnie peule. Ils étaient d’abord aux prises avec les Tamasheqs et cela continue. Ils le sont avec les Dogons, les Bambaras, les Bozos… Quand une seule ethnie est citée dans plusieurs conflits de ce genre, elle doit faire un examen de conscience. Elle doit se demander, que faire pour arrêter ça ? C’est ce que ne font pour le moment par nos amis peuls. Au contraire, ce sont des propos incendiaires qui sont lancés. En disant par exemple que tous les Peuls d’Afrique de l’Ouest doivent cotiser et, au-delà venir physiquement les aider à combattre l’enclave dogon. Si tous les Peuls des pays d’Afrique doivent se jeter sur l’enclave comme un essaim d’abeilles, ça n’ira pas. Je l’ai dit à l’époque devant les responsables peuls et la seule personne à avoir abondé dans mon sens était le président de la Haute Cour de justice. Il a trouvé que le président de Tabital était allé trop loin dans ses propos. Quand on est responsable, à ce niveau-là c’est le Mali qu’il faut voir et non son ethnie.

Estimez-vous que le point de non-retour est atteint?

C’est un feu-follet. C’est éphémère. Quand les esprits vont recommencer à raisonner, quand nous allons cesser de voir ethnie, quand la raison devancera le cœur, nous finirons par nous retrouver et faire comme si rien ne s’était passé. Je dis à certains amis peuls, demain nous serons face-à-face. L’un de nous baissera la tête, ne pouvant regarder l’autre dans les yeux. Faisons notre possible pour éviter cela.

Que préconisez-vous ?

Il y a lieu que les cercles du pays dogon organisent chacun un forum. Seront invités tous les chefs de villages, imams, pasteurs ou évêques, toutes les notabilités, féticheurs reconnus et toute personne disposant d’un crédit dans la zone. Une rencontre au cours de laquelle les uns et les autres se diront la vérité. Ce sont toutes les ethnies qui se trouvent dans le cercle qui doivent participer, pas seulement les Peuls et les Dogons. Là, nous discuterons de la paix. Que faut-il pour que tout cela cesse ? Quand nous confronterons toutes ces idées, il y aura une démarche commune, et la situation sera plus apaisée. Mais si les Dogons se réunissent à part et que les autres font pareil, ce n’est pas la solution.

Vous avez l’année dernière signé une déclaration commune avec Tabital Pulaaku vous engageant à ramener la paix au centre. Qu’en est-il aujourd’hui?

Après la déclaration, nous devions tenir une conférence de presse commune. Quelle n’a été notre surprise quand nous avons vu Tabital rencontrer la presse sans nous. Nous sommes donc dit qu’il y avait eu rupture. Les Peuls n’ont pas respecté l’entente. Quelle en est la cause ? Nous ne le savons pas. Nous nous sommes dits qu’il fallait que nous disions certaines vérités aussi. Nos amis peuls ont beaucoup parlé et quand vous vous exprimez beaucoup tout ce que vous dites n’est pas forcément vrai. C’est ce qui a amené à dire que, contrairement à ce que les gens pensent, nous sommes une association culturelle. Nous sommes loin d’être des va t-en guerre.

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