Politique › Sécurité & Terrorisme

Violences au centre : La théorie du complot

Depuis les premières lueurs de l’année 2019, le centre du Mali est dans un effroyable tourbillon de violences. Après le massacre de 37 civils peuls du village de Koulogon, trois mois plus tard, la barbarie a atteint son paroxysme avec la tuerie d’au moins 160 autres personnes dans le village d’Ogossagou, indignant toute la Nation. Le cycle allait continuer. Le dimanche 9 juin, 95 habitants, selon certaines sources, ou 35, selon un communiqué du gouvernement, du village dogon de Sobame Kou ont péri dans une attaque armée. Comment en sommes-nous arrivés là ?

37, 160, 95 ou 35 ? Peu importe. Pour la énième fois, des hommes, femmes et enfants innocents ont été massacrés au centre du pays. Le dimanche 9 juin, c’est le village dogon de Sobame Kou qui a subi l’assaut d’individus armés tuant sans ménagement. Une tragédie qui suit celles de Koulogon, le 1er janvier 2019, et d’Ogossagou, le 23 mars dernier. Après chacun de ces crimes, l’émoi et les questions.

Pour Mahamadou Savadogo, spécialiste de l’extrémisme violent et la radicalisation au Sahel, « l’absence de l’État dans cette partie et son manque d’autorité vis-à-vis de certains groupes d’autodéfense » ont concouru à ces raids macabres. « Il y a aussi l’injustice, parce qu’après le massacre d’Ogossagou, il n’y a pas eu de mesures fortes, à part le simple fait d’avoir dissous une milice qui continue depuis de communiquer et d’agir. Le fait que l’État sous-traite un domaine régalien ne fait qu’envenimer les tensions communautaires, puisqu’il n’y a plus personne pour servir de tampon entre les communautés », affirme le chercheur burkinabé.

Pourtant, depuis 2015, des chercheurs maliens et d’ailleurs, ainsi que les médias, ne cessaient d’alerter sur ce qui se tramait dans cette partie du pays, où foisonnent groupes armés djihadistes et milices locales« Ce qui est arrivé était prévisible. Nous avons l’impression que c’est le retour du bâton, puisqu’il y a eu un massacre de Peuls et que là c’est celui de Dogons. C’est un cycle qui va continuer si l’État ne prend pas ses responsabilités en assumant son rôle régalien », prévient  Mahamadou Savadogo.

Prémices explosifs Pour comprendre le chaos au centre, il faut un regard rétrospectif. L’analyse du sociologue et chercheur malien Mahamadou Diouara touche du doigt des paramètres jusqu’ici occultés. Selon lui, c’est en 2012 que tous les ingrédients se sont réunis pour faire du centre ce qu’il est devenu aujourd’hui. « Le centre a été transformé en zone militaire et de guerre en 2012. Au moment où les esprits étaient tournés vers le nord, qui était occupé, le centre, principalement la région de Mopti, était déjà occupé par les troupes militaires qui avaient quitté Gao avec Didier Dacko et s’y étaient installées sans y être affectées. À cela s’ajoute tous les militaires sans ordre de mission qui ne voulaient pas composer avec la junte dirigée par le Capitaine Sanogo», dit-il. La région était devenue le dernier rempart du sud. « En plus de tout cela, il y avait des milliers de jeunes maliens qui voulaient participer à l’effort de guerre et qui ont pu avoir accès à une formation militaire à ciel ouvert et sans conditions, avec l’esprit et le corps fortement militarisés. S’y ajoute toute la horde des déplacés de guerre qui ont quitté le nord pour surpeupler la zone », témoigne le sociologue.

Au même moment, dans certaines parties de la région, « il y avait la présence de groupes terroristes associés à des groupes séparatistes ayant occupé jusqu’à Douentza », fait-il encore remarquer. Ce regroupement d’éléments étrangers a créé des conditions d’une situation explosive et la diversité des acteurs complexifie  l’identification des responsables de ces attaques ignobles. « Dans ces zones, nous sommes confrontés à la présence de groupes armés étrangers. Il y a des bandits armés qui viennent de la Côte d’Ivoire et de la Sierra Leone et qui s’adonnent au pillage. Nous avons arrêté des Nigérians, des Burkinabé et d’autres personnes qui opèrent là », confie un militaire sur le terrain. À défaut d’identifier les coupables, les doigts accusateurs se tournent souvent vers les « terroristes ». Or, une telle posture empêche de traiter le fond du problème, selon le chercheur burkinabé. « À chaque fois, lorsqu’on rejette la faute sur les groupes terroristes, on s’empêche de trouver les vraies solutions, c’est-à-dire à réconcilier les communautés. Il faut qu’on arrête de rejeter à chaque fois la balle sur eux. Même si les groupes terroristes attisent les tensions, il y a des communautés qui s’affrontent », précise Mahamadou Savadogo. Certains analystes, comme Diouara, pensent que certains acteurs tapis dans l’ombre « veulent à tout prix créer un conflit intercommunautaire dans le centre en profitant de la situation. Parce que je sais qu’Ogossagou n’a pas été attaqué par Dana Ambassagou. J’ai été sur le terrain, interrogé les acteurs, les victimes, écouté Dana Ambassagou et ma conclusion est ferme », révèle-t-il.  

Carte du Mali

Carte du Mali

Des mains invisibles ?

Malgré tous les efforts des gouvernements du Président IBK depuis 2013, le peuple malien se réveille chaque jour avec le pire. « L’entente de Bamako du 15 mai 2015, appelée Accord pour la paix et la réconciliation, était pour célébrer la défaite de la France, parce qu’elle avait programmé 2013 pour revenir assurer la sécurité dans les régions sahariennes, afin de permettre à la compagnie nationale minière créée en 2014 de pouvoir exploiter les réserves en terre qu’elle a laissées, selon la loi du 10 janvier 1957 qui a créé l’OCRS. La France, étant en rareté de ressources naturelles,  est retournée au Mali pour avoir accès de façon exclusive à ces ressources », accuse le professeur et chercheur Abdoulaye Niang.  Selon lui, une conférence des Nations Unies aurait dû se tenir juste après la signature de cet accord pour un partage des richesses entre le Mali et certains pays européens.  « Mais comme cela n’a pas été fait, on maintient le statu quo. Et on va de crise en crise, l’extrême violence a avancé du centre au sud », souligne le directeur du centre Senè. Après des années de recherche, il est parvenu à une conclusion. « Aussi longtemps que le Président IBK concentrera le pouvoir économique et politique dans sa main, sans l’application du principe du leadership de prospérité partagé, la progression de l’extrême violence va continuer. C’est une vérité synthétique ». Il met en avant dans cette « guerre économique » la volonté de Nations étrangères de s’accaparer nos terres. « Les terres des régions sahariennes, du Liptako Gourma, de l’Office du Niger, attisent la convoitise des nations européennes. En 1954, elles se sont mises d’accord pour qu’elles appartiennent aux nations chrétiennes. Donc le mot djihadiste est une fabrication. Il y a des forces spéciales d’Europe opposées à des forces arabes et africaines pour le contrôle des terres », poursuit-il.

Cette logique est soutenue par les arguments du chercheur Mahamadou Diouara. « Le Mali est l’objet d’intérêt de beaucoup d’acteurs. La France vient d’installer une base militaire à Gossi. En 2011, nous avions organisé une marche de la Tour de l’Afrique à l’ambassade de France pour dénoncer cette volonté, parce que nous avions déjà des documents qui attestaient d’un certain nombre de choses », affirme-t-il. L’enchaînement des événements alimente de plus en plus l’hypothèse que le Mali est pris en otage par des forces « supérieures ». « Il y a forcément quelque chose qui explique les choses, même si nous n’avons pas tous les éléments pour le certifier. Il y a des signes qui s’associent et qui donnent sens à d’autres éléments obtenus en amont », se convainc-t-il.

La multiplicité d’acteurs aux agendas divergents a créé un bourbier sans précèdent. « Nous avons plus de  53 pays au monde qui ont tous une stratégie Sahel, et parmi eux plus d’une vingtaine ont une stratégie pour le Mali. Quand un État, dans le cadre de la diplomatie, élabore une stratégie pour un pays, c’est en fonction d’intérêts. C’est à notre État d’avoir l’intelligence d’avoir des intérêts conciliables avec les intérêts des autres, ou non conciliables, ce qui requiert des mesures diplomatiques », conclut Diouara, ajoutant « nous savons que nous sommes un État relativement faible dans le concert des Nations aujourd’hui. Mais il faut que nous soyons conscient de ce que nous sommes en position de perdre et de ce que nous sommes en mesure de gagner pour opérer des choix ».

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