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Histoire générale du Sénégal : de l’exaltation à l’agitation rédactionnelle

Le projet de réécriture de l’histoire générale du Sénégal (HGS) semble devenir au fil des jours une patate chaude entre les mains de l’équipe du coordonnateur Iba Der Thiam, deux mois après la présentation des cinq premiers volumes imprimés dont certains passages soulèvent depuis quelques jours l’ire de certaines familles maraboutiques qui jugent que leur histoire a été faussement racontée.Médina Baye, foyer religieux du centre du pays fondé par  Ibrahima Niass (1900 – 1975), a été le premier à ruer dans les brancards après avoir lu dans l’un des tomes que leur ancêtre « Abdoulaye Niass (père d’Ibrahima Niass) appartient à l’école de Maodo », le fondateur de la cité religieuse de Tivaouane (ouest) plus connu sous le nom d’El Hadji Malick Sy.

Des écrits « déplacés » et « insultants », selon le porte-parole de la famille de Médina Baye, Mouhamadou Mahi Cissé, estimant dans le quotidien L’Observateur que « la commission a repris ce que les colons, les toubabs, avaient écrit sur l’histoire de notre pays ».

Dans la même veine, la famille Ndiéguène de Thiès a aussi pris le contre-pied des rédacteurs de la HGS qui affirment que leur aïeul « El Hadji Amadou Sakhir Ndiéguène fait partie de l’école de Maodo ».

Mais cela semblait être un problème d’interprétation aux yeux du Pr Iba Der Thiam, qui a répondu dans un communiqué où il reconnait toutefois certaines « erreurs ».

« Dire que telle ou telle personne appartient à l’école de tel autre signifie simplement qu’ils partageaient la même vision de l’Islam à travers leur commune appartenance à la Tidjaniyya. On peut être de la même école de pensée que quelqu’un, sans avoir été son élève. A titre d’exemple, nombreux sont les gens appartenant à l’école du libéralisme, sans avoir jamais été, ni un élève, ni un obligé des pères du libéralisme », a précisé le professeur agrégé d’histoire, ancien ministre et député.

Malgré son mea culpa, les critiques fusent depuis la semaine dernière et causent un branle-bas qui a même obligé les autorités à placer « sous haute surveillance » son domicile, selon la presse, de peur que des disciples de ces familles maraboutiques n’y fassent une descente musclée.

Pourtant au départ, en 2013, le « Projet de réécriture de l’Histoire générale du Sénégal, des origines à nos jours » avait été bien accueilli par le peuple sénégalais. La plupart considère que son histoire telle que contée par le colonisateur  ne correspondait pas à la réalité. D’où cette opportunité devant lui permettre d’avoir « une mémoire collective, consensuelle lui permettant de mieux se connaitre ».

Autre objectif du Pr Thiam et de son équipe dans cette réécriture « exhaustive » : la prise en compte d’une  « Histoire globale, plurielle, impartiale, ouverte à tous les spécialistes et experts disponibles, à la science reconnue, sans exclusive aucune ».

Mais certaines personnalités comme Ahmed Khalifa Niass (membre de la famille niassène) ont déploré le fait d’avoir été laissé à quai par le comité de rédaction, d’où toute cette mésaventure dont il fait l’objet actuellement.

Si cinq volumes imprimés ont été présentés le 16 juillet dernier au président Macky Sall, il reste selon le programme du comité 21 autres à terminer, et « auxquels il convient d’ajouter une série études et documents toponymiques et ethnonymiques, des dictionnaires, l’édition abrégée, une version numérique, des versions en langues nationales, une revue d’histoire pour le grand public ».

Lors de la cérémonie de réception des premiers volumes, le chef de l’Etat – qui n’a toujours pas donné son point de vue sur la polémique – avait préconisé qu’ils soient utilisés pour réviser les contenus des programmes scolaires et universitaires dans cette discipline.

Toutefois, beaucoup de personnes ont jugé légère la méthodologie utilisée par le comité de rédaction de la HGS pour mener ses recherches et enquêtes, dont certaines sources sont tirées de Wikipedia. 

De plus, un journaliste du quotidien L’Observateur souligne s’être « découvert chercheur dans l’Histoire du Sénégal », en retrouvant son article de 2017 dans les travaux alors qu’il n’a jamais été contacté par le comité.

« Cette polémique était prévisible car, dès que des intérêts sont touchés, les petits-fils de la famille concernée sortent pour se défendre », a analysé pour sa part le traditionaliste El Hadji Tall, égratignant au passage « les rédacteurs de ces ouvrages (qui) ont toujours pensé que l’histoire du Sénégal est détenue uniquement par les historiens qui ont été à l’école française ».

Ainsi, avec la tournure prise par les premières publications, le travail devient plus compliqué pour les initiateurs du projet, qui a bénéficié d’un concours financier officiel de 380 millions F CFA.

Pour l’historien Mbaye Thiam, enseignant à l’Université de Dakar, « il serait dommage qu’un projet de cette envergure soit pollué par des passions ».

Saluant en outre la renommée internationale de son confrère Iba Der Thiam dans le domaine de l’histoire, il prend la défense de ce dernier qui n’a pas « écrit tous les textes au point qu’on puisse lui reprocher tous les supposés manquements ».

Mais malgré le tollé soulevé, Iba Der Thiam, qui a par ailleurs promis de rectifier les « erreurs » mentionnées, semble se réjouir du fait que le projet « intéresse des Sénégalais qui le soutiennent dans leur écrasante majorité », ajoutant qu’il « pardonne à tous les manifestations d’humeur et les jugements de valeur tendancieux ou revanchards ».

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