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Jeunesse malienne : À la croisée des chemins

À l’heure où le Mali traverse l’une des plus graves crises de son existence, sa jeunesse, couche importante de la population, estimée à plus de la moitié en 2017, est appelée à prendre les devants. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Cette jeunesse pèse-t-elle assez ? Son influence semble se limiter à la création de mouvements un peu partout à travers le pays, qui pour la plupart seraient « téléguidés », même si dans un passé récent des manifestations juvéniles populaires ont fait plier le gouvernement. Pour beaucoup, le salut passe par une jeunesse unie et visionnaire, avec en toile de fond un changement de stratégie.

Fin novembre, la plus haute institution représentant les jeunes du Mali, le Conseil national de la jeunesse (CNJ), tiendra son congrès électif pour renouveler son bureau national. Si l’heure devrait être à la revue du bilan du bureau sortant, les attentions se cristallisent beaucoup plus sur le processus électoral, enclenché depuis un bon moment.

Ils sont nombreux ces jeunes qui veulent prendre les rênes du CNJ, pour impulser une nouvelle dynamique à la jeunesse malienne et la faire émerger. Sauf que, même si toutes les candidatures sérieuses ne seront connues que le jour du congrès, les « hostilités » ont déjà commencé, avec des contestations au niveau des phases locales de renouvellement dans certaines régions.

« Ce sont les aléas de tout renouvellement. Il ne peut pas y avoir de renouvellement sans ces sautes d’humeur. Nous sommes des humains, nous savons que le processus ne peut pas être parfait, mais nous mettons tout en œuvre pour qu’il soit le plus transparent possible », se justifie Mamadou Baba Diakité, Président de la commission d’organisation, même s’il reconnait en filigrane que des politiques essayent de s’impliquer dans le processus.

« Il faut le reconnaître, mais les politiques ne pourront en aucun cas nous influencer. Quelles que soient les pressions, nous resterons intacts dans notre positionnement et aucun parti ou mouvement politique ne pourra nous faire jouer en sa faveur. S’il y a un prix à payer pour cela, nous sommes prêts », confie-t-il avec conviction.

Mais justement, pour beaucoup, le CNJ ne répondrait pas aux aspirations profondes qui ont présidé à sa création et le poids réel de la jeunesse se mesurerait ailleurs, notamment dans les actions concrètes sur le terrain, qui elles-mêmes sont plus ou moins ostentatoires.

Quel poids ?

En août et septembre dernier, des mouvements de jeunes étaient montés au créneau un peu partout à travers le territoire national pour un certain nombre de droits relatifs au bien-être social, avec une concentration sur les demandes de réhabilitation des routes.

Ce que nous avions appelé « Les routes de la colère » a eu le mérite d’avoir permis d’obtenir des garanties du gouvernement pour diligenter les solutions.

« Ce n’était pas des mouvements spontanés. Ce sont des leaders d’associations qui sont sur le terrain depuis très longtemps et qui souvent, avec l’aide des populations directement concernées, se lèvent et font bouger les lignes à un moment donné », analyse avec du recul Mahamane Ibrahima, Président d’un mouvement national  de jeunes.

Pour lui, l’influence de la jeunesse malienne sur les grands événements de la vie de la Nation n’est plus à démontrer. « Je n’en veux pour preuve que la tentative de révision constitutionnelle, en 2017. Nous avons tous vu ce qui s’est passé. Ce sont les jeunes qui sont descendus dans la rue pour dire non et faire blocage au projet d’IBK. Les aînés dégagent des stratégies, mais pour la matérialisation sur le terrain ce sont les jeunes qui sont au premier plan », avance-t-il.

« Les jeunes sont les plus influents au Mali. À la dernière élection présidentielle, en 2018, du côté du camp présidentiel ou de Soumaila Cissé, ils ont tous engagé des jeunes à de postes stratégiques et cela a produit des résultats », fait remarquer également Yéli Mady Konaté, initiateur du mouvement patriotique « Réveil citoyen », même s’il regrette qu’au-delà la plupart des actions des jeunes engagés se fassent « sur des sautes d’humeur et se calment dans des délais relativement courts ».

M. Ibrahima va d’ailleurs plus loin, en évoquant une « crainte » de la jeunesse au plus haut sommet de l’État. « Si le Président de la République a dédié son mandat actuel  à la jeunesse, c’est parce qu’il a compris que non seulement elle l’avenir du Mali mais aussi qu’elle pèse beaucoup.  Si vous regardez de près, il y a beaucoup de ses projets  qui ont avorté ou marché à cause ou grâce à cette jeunesse », indique-t-il.

Si les actions des jeunes Maliens semblent donc plus ou moins influentes, leur représentativité dans les instances de prise de décisions laisse encore à désirer. Selon Badra Ali Sidibé, enseignant, le Mali n’a pas aujourd’hui de jeunesse constructive, en ce sens que les jeunes eux-mêmes se trompent trop souvent de cibles et ne maîtrisent même pas le rôle des institutions, encore moins le leur vis-à-vis de ces dernières, pour pouvoir y être représentés de manière conséquente.

« Comment pouvons-nous prétendre être intégrés dans les organes de prise de décisions si nous en ignorons en grande majorité les mécanismes de fonctionnement ? », questionne-t-il.

Réorientation stratégique ?

Si bon nombre de jeunes acteurs et certains aînés sont d’accord sur le poids réel de la jeunesse malienne, ils sont également convaincus qu’une remise en cause stratégique doit s’opérer, pour des résultats qui aboutissent à de réels changements à long terme.

Pour l’acteur engagé pour la cause juvénile au Mali Yéli Mady Konaté, pour être plus efficaces les jeunes Maliens doivent converger vers une solution globale et durable, imposable sur toute l’étendue du territoire, parce qu’ils sont très intelligents et peuvent apporter des idées novatrices dans de nombreux domaines, comme la justice, la santé, l’emploi et même la sécurité.

« La jeunesse  a déjà montré ses preuves. Une seule personne dans ce pays a montré qu’elle pouvait à elle toute seule faire bouger les choses. Si un seul jeune a pu le faire, pourquoi les jeunes réunis ne pourraient pas y arriver ? », interroge celui qui est persuadé que la jeunesse prendra obligatoirement les devants sous peu.

« Il y a à mon avis aujourd’hui un manque de stratégie et d’organisation. Sinon, la force est là. Les jeunes maîtrisent tous les outils et canaux de communication modernes et il suffit d’un peu plus d’organisation pour opérer des changements », affirme-t-il.

Avec dernièrement des réunions extraordinaires pour réunir tous les mouvements de jeunes et faire face aux maux qui minent le pays, le « Réveil citoyen » se positionne en galvaniseur de la faîtière de la jeunesse malienne pour tendre vers un changement de paradigme.

« Quand le Président a dédié son mandat à la jeunesse, je pensais à un bloc de jeunes qui allait imposer une nouvelle idéologie et la proposer, mais force est de constater que jusqu’à ce jour nous sommes en rangs dispersés. Ce bloc tarde toujours à se concrétiser », se désole l’initiateur du « Réveil citoyen ».

Un réveil qui pourrait se manifester, à en croire Dr Abdoulaye Niang, Directeur du centre Sènè d’études stratégiques, par « une nouvelle mobilisation des jeunes pour des actions citoyennes, dirigées vers la défense des droits civils et politiques, après la sortie inéluctable de cette jeunesse de sa léthargie intellectuelle ».

Cela constituerait à coup sûr une aubaine pour Yéli Mady Konaté, lui qui ne rêve que d’un Mali où la jeunesse prendrait les devants de la marche et imprimerait son rythme. « Pour moi, la construction du pays s’est arrêtée en 1968, après le départ de Modibo Keita. Notre jeunesse a donc la chance de reprendre très prochainement le flambeau et d’imposer une nouvelle vision. Si nous sommes unis, nous aurons l’occasion d’écrire l’une des plus belles pages de l’histoire de notre grand Mali », croit-il.

Germain Kenouvi

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