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Grands hôpitaux : Un malaise permanent

Suspendues à la suite du déclenchement de l’épidémie de coronavirus dans notre pays, les menaces de grève dans plusieurs grands hôpitaux de la capitale avaient pour but de réclamer notamment le paiement des émoluments dus aux travailleurs « bi-appartenants ». Si l’urgence mondiale a permis de surseoir au mouvement avant des négociations avec le ministère de la Santé et de l’action sociale, elle a aussi conduit les syndicats à faire des constats et à adresser des recommandations aux autorités sanitaires. Manque d’équipements, de personnel et de formation, les insuffisances sont nombreuses et la crise doit permettre de tirer des leçons pour une gestion plus efficiente de nos structures et un renforcement de leurs capacités.

« Actuellement, aucun mot d’ordre de grève n’est sur la table », assure le Docteur Boubacar Niaré, Secrétaire général du Syndicat des médecins du Mali (SYMEMA). Le mouvement envisagé par les organisations syndicales au niveau des hôpitaux Gabriel Touré, du Point G, de Kati, de l’hôpital du Mali, de l’Institut d’ophtalmologie tropicale d’Afrique (IOTA), du Centre national d’odontostomatologie (CNOS) et de l’hôpital dermatologique visait essentiellement le paiement des arriérés des émoluments des bi-appartenants, ces travailleurs qui sont au compte du ministère de l’Enseignement supérieur et travaillent dans les hôpitaux. Pour continuer à pratiquer, ils signent des conventions avec les CHU, au terme desquelles, en plus de leurs salaires du ministère, ils doivent recevoir des primes de ces CHU. Des arriérés datant de plusieurs années, précise le Docteur Niaré.

Face à l’épidémie de Covid-19, la Plateforme des syndicats de la santé du Mali (PLASSMA) a donc entrepris des missions dans différentes structures sanitaires. Ainsi, les 1er et 2 avril 2020, ces missions ont été conduites dans les 6 Centres de santé de référence (CSRéf) du District de Bamako et dans les CHU Gabriel Touré, Point G et Kati, à l’hôpital dermatologique, à l’hôpital du Mali, à l’hôpital Mère – Enfant Le Luxembourg et dans quelques structures privées. Des missions ont également été menées dans 3 sites de prise en charge du Covid-19 à Bamako les 16 et 17 avril. Ces visites, qui ont abouti aux mêmes constats, ont été l’occasion d’adresser aux autorités sanitaires des recommandations dont les réponses sont attendues « immédiatement » ou « sans délai », espèrent les syndicats.

Si la pandémie a ébranlé les plus grandes structures de santé, les syndicalistes regrettent que les autorités n’aient pas profité du fait que le Mali ait été l’un des derniers pays contaminés pour s’y préparer mieux.

Absence d’anticipation

« Il est vrai que le manque de matériel est mondial, mais le Mali a eu suffisamment de recul pour se préparer et cela n’a pas été fait », déplore le Secrétaire général du SYMEMA. Lors des missions entreprises au niveau des CSRéf et des hôpitaux de Bamako et de Kati, le constat était que le matériel pour la gestion de l’épidémie n’était pas disponible, explique le Docteur Niaré. Les équipements de protection pour les soignants n’étaient pas non plus suffisants. La difficulté à ce niveau étant que c’est le même nombre d’équipements qui est distribué à Bamako, l’épicentre de l’épidémie, et dans les directions régionales, comme Ménaka ou Taoudeni. À raison par exemple de 600 bavettes, soit 100 par CSREF, un nombre qui ne peut couvrir que 3 jours. « À ce jour, le personnel est vraiment exposé », ajoute le Docteur Niaré.

Au niveau des centres de prise en charge, la situation n’était guère plus reluisante. Pour les combinaisons de protection, on utilisait les matériels reçus pour Ebola, qui ne sont pas conformes pour la prise en charge du Covid-19. Un souci également relevé lors des missions.

La deuxième problématique est celle de la formation, parce que le personnel n’est pas formé spécifiquement, soulignent les responsables de la mission, alors que « la première arme de lutte des soignants contre la maladie est la connaissance ». Même s’il est vrai que c’est une nouvelle maladie et que les données changent tout le temps, il est capital que les agents de santé s’approprient « le peu de connaissances disponibles au plan international ».

S’il « est louable que le gouvernement et ses partenaires aient entrepris des activités dans ce sens », la Plateforme des syndicats de la santé, qui a rencontré les autorités sanitaires le 24 avril, espère que les promesses faites suite aux recommandations seront tenues.

En termes de personnel et de médicaments, « ça ne va pas » non plus, déplore le SYMEMA. L’hydroxychloroquine, adoptée par beaucoup de pays, dont le nôtre, est  en quantités insuffisantes, mais le gouvernement a pu s’en procurer auprès de l’Organisation Ouest africaine de la santé (OOAS), explique le Docteur Niaré. Cependant, les centres de prise en charge « nous ont expliqué que cale tombait au compte-gouttes, parce qu’il faut refaire des commandes tout le temps ».

S’il n’y a « pas de rupture de médicaments », les « besoins ne manquent » pas en terme de protections personnelles et de consommables, explique le Professeur  Daouda Kassoum Minta, infectiologue et expert Covid-19 en appui au centre de prise en charge de l’hôpital du Mali. Parce que tous les jours ils reçoivent des cas alors que les équipements sont livrés par tranches.

Même le personnel, à ce jour « suffisant » au niveau de ce site de prise en charge, aura besoin d’être doublé, ou même triplé, en cas d’augmentation notable des cas. Face au grand manque du personnel fonctionnaire et conventionnaire de l’État dans les structures, les responsables ont fait appel à des anciens internes. Les centres de prise en charge fonctionnent donc souvent grâce à des volontaires et à des médecins en spécialisation. Les syndicats ont donc demandé au ministère de signer des contrats avec des personnes qualifiées afin que les centres de prise en charge jouent pleinement leur rôle.

Par rapport aux équipements, « aucun pays n’est en mesure de satisfaire les besoins en respirateurs », tranche le Docteur Niaré, et le Mali n’est pas en reste. Mais « la bonne nouvelle est que la majeure partie des malades est jeune et peu susceptible de faire des détresses respiratoires », ajoute t-il. Pour l’instant, deux sites sur les trois de prise en charge contrôlés en disposent et ne sont pas débordés.

Des leçons à tirer

À l’heure du bilan, il y aura sans doute un avant et un après Covid-19.  En effet, au moment où la maladie fait des milliers de victimes dans des pays aux systèmes de santé efficaces mais avec une population vieillissante, notre population est jeune mais pas assez consciente des enjeux, « ce qui fait que le système de santé a été très secoué » et qu’il y aura malheureusement beaucoup de décès à cause des effets collatéraux du Covid-19, note le Docteur Niaré.

Le refus de faire les vaccinations de routine ou d’aller dans les centres de santé, soit par crainte de se faire diagnostiquer positif, soit d’y attraper la maladie, sont des attitudes de plus en plus observées par les spécialistes. Avec la crainte d’une résurgence des pathologies prises en charge par la vaccination.

L’avènement du Covid-19 a amené une baisse drastique de la fréquentation de l’hôpital du Mali, ajoute le Professeur Minta. Mais, pour éviter des conséquences sur la prise en charge des maladies chroniques, l’Unité de coordination du programme VIH a pris les devants en adoptant « un plan de contingence, afin que les patients ne souffrent pas ».

Si l’apparition inattendue de la pandémie a conduit au développement « de candidats vaccins et thérapeutiques », dont la mise au point pourrait empêcher une ré-émergence, « elle nous enseigne » la nécessité d’augmenter « nos lits de réanimation », ajoute le Professeur Minta.

D’autres constats sont le refus par certains agents de prendre en charge des malades parce qu’ils n’ont pas de matériel de protection et l’impossibilité pour de grandes structures désormais dédiées à la lutte contre le Covid-19 de prendre en charge certaines pathologies, les patients étant souvent obligés de faire le tour des spécialistes, ce qui retarde leur traitement.

C’est donc dès maintenant qu’il faut commencer à gérer l’après Covid. « Nos gouvernements doivent être proactifs et accentuer la sensibilisation pour faire admettre que Covid-19 en Afrique et en Europe ne sont pas dans la même situation et expliquer que cela peut être une maladie comme une autre », suggère le Docteur Niaré.

Des changements nécessaires

Pour le cas de l’hôpital du Point G, l’unité qui s’occupait des réanimations a été transformée en centre de prise en charge du Covid-19. Donc tous les malades en besoin de réanimation ne peuvent plus y être pris en charge. Les autres pathologies sont devenues orphelines à cause de la  maladie à coronavirus, d’abord parce que le personnel manque de matériel pour les prendre en charge et ensuite à cause de la réticence des populations à aller dans les structures de santé.

Concernant la gestion de l’épidémie, la Plateforme des syndicats de la santé déplore que le communiqué instaurant le couvre-feu indique que le personnel soignant ne peut être dehors pendant ses heures s’il n’est pas muni d’un ordre de mission des services d’urgence et de sa carte professionnelle.

Une décision choquante, parce « chaque jour certains de nos militants sont amenés au poste de police », alors même qu’ils s’occupent de la gestion des cas urgents. Le jeudi 23 avril, c’est un éminent professeur qui en a fait les frais, alors même qu’il venait d’investiguer un cas suspect de Covid-19 à l’hôpital Gabriel Touré. Il avait sa professionnelle sur lui et rentrait à la maison, déplore le Secrétaire général du SYMEMA. Ce cas n’est pas isolé. Le syndicat a déjà tiré la sonnette d’alarme et prévient que ceci pourrait entraver la prise en charge d’autres urgences, obstétricales ou infantiles. Les syndicats estiment qu’à ce niveau les documents authentiques suffisent. Une requête qui peine à être entendue, malgré l’engagement verbal des autorités en charge de la Protection civile.

Pour améliorer la situation des grands hôpitaux, les syndicats entendent « continuer à veiller » et invitent dès à présent les autorités à une répartition plus efficiente des sommes destinées à la prise en charge du Covid-19, déplorant que l’on octroie la somme de 50 millions de francs CFA à la Direction régionale de la Santé de Bamako, épicentre de l’épidémie, et le même montant aux autres directions régionales. « Il faut être objectif et diriger les efforts vers où il y a des besoins ».

Fatoumata Maguiraga

Repères

1 – 2 avril 2020 : Missions de la PLASSMA dans certaines structures sanitaires de Bamako

16 – 17 avril 2020 : Missions dans les sites de prise en charge à Bamako

24 avril 2020 : Rencontre avec le ministère de la Santé

50 millions de FCFA : Montant alloué aux directions régionales de la Santé pour la prise en charge du Covid-19

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