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Mali – Ibrahim Maiga : « La disparition de Droukdel ne signifie absolument pas la fin d’AQMI »

La France a annoncé le 5 juin avoir neutralisé dans le nord du Mali, Abdelmalek Droukdel, figure du terrorisme au Sahel et leader d’AQMI. Ibrahim Maiga, chercheur principal à l’Institut d’études de sécurité (ISS), analyse pour nous cette disparition.

 

La neutralisation d’Abdelmalek Droukdel va-t-elle produire des changements au Sahel ?

Sa mort est d’abord symbolique même si c’est évidemment d’une immense portée symbolique. Droukdel était une figure historique du « djihad » au Sahel-Sahara. C’est lui qui a été la manœuvre lors de la transition du groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) vers Al Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) en 2007.

Il fait également partie de ceux qui ont poussé non seulement pour l’émergence de groupes locaux dans le Sahel mais aussi pour la fusion de ces groupes-là, ce qui a donné la naissance du groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). C’est aussi une personne qui s’est voulue comme un mentor qui intervient et dirige de loin. D’ailleurs sa présence dans le Nord du Mali est assez surprenante, puisque c’est loin de sa zone traditionnelle.

Il n’a pas été signalé dans le Nord du Mali depuis 2012 lors de l’occupation de cette zone par différents groupes affiliés à AQMI. Nous savons qu’il dirigeait beaucoup à travers ses lieutenants dont Djamel Okacha (tué en février 2019) ou encore Mokhtar Belmokhtar (porté disparu depuis presque 2 ans maintenant) par exemple et d’autres, lui-même se gardait bien de vadrouiller dans la zone Sahel-Sahara parce que se sachant recherché par les différents services algériens, français et américains.

Alors oui c’est un grand symbole, mais sa disparition ne signifie absolument pas la fin d’AQMI ou la fin des hostilités dans le Sahel, puisque ces dernières années comme je l’indiquais il a beaucoup travaillé à l’émergence de groupes locaux ; à leur renforcement, au transfert de ressources et de compétences. Quand je dis groupes locaux, ce sont des groupes qui sont dirigés par des figures de la région. Si on regarde bien l’histoire du « djihad » au Sahel, ça a d’abord été l’affaire des Algériens, ensuite des Mauritaniens et ce n’est que récemment que nous avons des lieutenants comme Iyad Ag Ghaly ou encore Hamadoun Kouffa. Avant, nous avions des figures plutôt étrangères, la tendance est en train de s’inverser.

Nous avons non seulement une base combattante qui est de plus en plus endogène composée de Maliens, de Burkinabés, de Nigériens, ce qui n’était pas le cas il y’a une décennie voire deux, il n’y avait pas de chefs avec un niveau de responsabilité aussi élevé parmi les nationalités citées. C’est un coup dur contre la nébuleuse djihadiste en particulier AQMI, il était une figure historique, c’est plus que Belmoktar en termes de comparaison mais pour autant ça ne signifie pas la disparition d’AQMI.

Il y aura surement un chef qui sera désigné dans les jours à venir pour le remplacer, quelqu’un qui aura peut-être moins d’influence sur les groupes qui sont actifs au Sahel. Tout compte fait, ce n’était plus AQMI version historique qui fait le jeu au Sahel, c’est Iyad Ag Ghaly à travers le GSIM, Kouffa à travers la Katiba Macina, c’est Abou Walid et Abdoul Hakim à travers l’Etat islamique au grand Sahara.

Cela pourrait-il affaiblir le GSIM, qui est depuis plusieurs semaines en conflit avec l’EIGS ?    

L’une des hypothèses de sa présence sur le territoire malien est justement liée à ces tensions entre le GSIM et l’EIGS. Il serait venu rencontrer Iyad probablement pour discuter de la marche à suivre par rapport à ce nouvel adversaire devenu au fil du temps gourmand. Mais, il est un peu trop tôt pour être affirmatif sur l’impact que sa disparition peut avoir dans le cadre des tensions entre le GSIM et EIGS. Tout simplement parce que Droukdel dirigeait de loin, ce n’était pas lui qui était aux commandes lors des opérations du GSIM, donc sa disparition n’affecte pas le commandement du GSIM.

Chacun de ces groupes que ce soit le GSIM ou EIGS comptent et espèrent sur le soutien idéologique et matériel des grands groupes auxquels ils appartiennent. Si les tensions s’accentuent, peut-être qu’à ce moment, chacun d’eux voudra se tourner vers le groupe auquel il appartient. Pour l’instant, nous n’en sommes pas là, si on regarde bien le rapport de force est clairement en faveur du GSIM. Sauf un renforcement majeur de l’EIGS, ce qui n’est à priori pas impossible même si à l’heure actuelle, cela parait peu probable, parce qu’ils ont d’autres choses à faire dans d’autres parties du monde que ce soit en Libye ou au Nigéria. Il faut être prudent parce que le Sahel représente pour AQMI une forme de profondeur géostratégique.

Des rumeurs circulent sur un probable rôle joué par l’Algérie dans la neutralisation de Droukdel. Si elles se confirment, cela voudrait-il dire que l’Algérie s’implique plus dans la lutte contre le terrorisme ?

L’Algérie est impliquée dans la lutte contre le terrorisme au Sahel, du moins en ce qui la concerne, sur son territoire. L’Algérie fait partie des pays qui sont assez regardants sur les questions de souveraineté, c’est un pays qui ne veut pas nécessairement voir des puissances étrangères à ses frontières. Elle a toujours été réservée sur le déploiement de forces étrangères sur les territoires de ses voisins. En termes de renseignements, l’Algérie est impliquée dans un certain nombre de dispositifs dont le processus de Nouakchott, elle intervient également sur le plan politique, puisque c’est elle le chef de file de la médiation internationale au Mali, on ne peut donc pas dire qu’elle ne combat pas le terrorisme. Maintenant, est-ce qu’elle a été impliquée dans l’opération ayant conduit à la neutralisation de Droukdel, je n’en sais pas grand-chose.

A ce stade, les sources que nous avons confirment une participation des Américains notamment au niveau du renseignement. En tant qu’observateur, cela me semble presque impossible que l’Algérie n’ait pas été mise au courant de cette opération parce que la zone dans laquelle l’opération a eu lieu se trouve à une vingtaine de kilomètres de l’Algérie, c’est un carrefour de trafics. Donc la zone est sous surveillance non seulement de Barkhane, des Américains mais aussi de l’Algérie elle-même. Qu’elle n’ait pas du tout été mise au courant m’étonnerait, même si elle n’a pas officiellement reconnu de rôle dans cette opération. C’est une position qui peut aussi se comprendre.

Propos recueillis par Boubacar Sidiki Haidara

 

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