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Mali – Décapitations en série: Fana dans psychose

Entrée ville Fana 13 _06_ 20 ©Emmanuel JDM_4787
Entrée ville Fana 13 _06_ 20 ©Emmanuel JDM_4787

La scène macabre est intacte. Ce samedi 13 juin 2020, la natte et la couverture, maculées de sang, sont étalées dans une cour non clôturée à la sortie sud-est de la ville. Bakary Sangaré, la cinquantaine environ, a été assassiné dans la nuit du 10 juin. Il est la dernière victime d’une macabre série de décapitations qui inquiètent dans la ville de Fana. Peinés d’être les témoins impuissants de ces innommables sinistres, les habitants sollicitent une implication plus efficiente des autorités pour mettre définitivement hors d’état de nuire les criminels. Enquête dans la ville.

L’histoire est digne d’un polar mystique et effrayant. Tout commence au matin du 29 avril 2018. Fana découvre alors les corps d’une malade mentale et de sa fille de deux ans, décapitées. Rapidement s’enchainent les crimes du même genre. En l’espace de deux ans ce sont au total huit cas que l’on dénombre. Le modus operandi est toujours le même. À chaque fois, les victimes sont décapitées et leur sang prélevé. Le cas de la petite fille atteinte d’albinisme, Ramata Diarra, survenu le 13 mai 2018, est une exception. En plus d’avoir été décapitée, elle a aussi été éventrée et son sang et sa tête emportés. Le monde entier a été horrifié par cet assassinat et ceux qui l’ont précédé et suivi en questionnent plus d’un.

Sur place à Fana, comme ailleurs au Mali, la piste de crimes rituels semble être la plus plausible. « Les crimes rituels sont l’une des hypothèses possibles. Il doit y avoir une forte demande en sang humain qui aurait été instaurée par des individus travaillant dans les domaines occultes. Chez nous, on a tendance à croire qu’avec du sang humain on peut arriver au plus haut sommet de la hiérarchie sociale », explique Dr. Bouréma Kansaye, criminologue.  Selon lui, l’être humain se trouve au sommet des êtres vivants et son sacrifice intervient uniquement en des occasions exceptionnelles. Cela signifie que ce qu’on demande à Dieu en sacrifiant un être humain est d’une valeur importante. Il peut s’agir du pouvoir ou d’une immense richesse, par exemple.

Le mode opératoire laisse à croire que le ou les auteurs des différents crimes ont une très grande connaissance de la ville de Fana. Toutes les victimes sont des personnes vulnérables et isolées : deux malades mentaux, deux petites filles, un ancien militaire instable, deux femmes et un gardien de la SOTELMA. Elles  ont toutes été décapitées durant la nuit, à des heures très tardives.  « Il se peut qu’il y ait plusieurs personnes impliquées. Les commanditaires, qui cherchent du sang humain, les exécutants, ou les deux dans une même personne. Et ils doivent être des individus qui sont de la zone et qui s’assurent de la vulnérabilité de leurs victimes avant d’exécuter leurs crimes avec une très grande préméditation. Des étrangers ne se hasarderaient pas nuitamment dans une ville qu’ils ne connaissent pas », analyse Dr. Bouréma Kansaye. Il soutient « on peut écarter l’hypothèse selon laquelle ce serait une femme, si l’on considère que c’est une seule personne. Ce doit être un homme qui a une grande habilité à manier le couteau ».

La colère des habitants

Alors qu’elle cherchait encore à comprendre l’incompréhensible, la population de Fana à dû faire face de nouveau à l’horreur. Une autre décapitation, assurément celle de trop. Ramata Diarra, 5 ans, assassinée dans son sommeil, arrachée des mains de sa mère aux premières heures de ce 13 mai 2018.

Très vite, la stupeur et le choc font place à la colère devant l’abominable. Invitée par le sous-préfet de l’arrondissement de Fana à une réunion urgente sur la situation, la population se rend en masse à la mairie.

Selon plusieurs témoins ayant assisté à la réunion, le sous-préfet, M. Benena Mounkoro, propose d’organiser avec les jeunes des fouilles dans les bars et les « lieux de pratiques mystiques ». Des bonnes volontés se proposent alors pour soutenir les patrouilles avec les forces de l’ordre par un appui financier.

Parallèlement, un groupe d’individus improvise une marche. Selon les Fanois, les habitants d’autres localités voisines s’y joignent à la marche, en raison de l’émotion suscitée par le cas de cette petite fille. Mais la marche dégénère et les manifestants s’attaquent à des bars et restaurants et brûlent les locaux de la gendarmerie.

« Des débordements regrettables », qui n’entament cependant pas la détermination des jeunes à mettre fin à ce phénomène, qui a terni l’image de leur ville, déplore  Abdoulaye Koné, le Président du Conseil communal de la jeunesse du Guégnéka.   « En deux ans et demi, et dans une petite ville comme Fana, 8 têtes coupées cela fait beaucoup », soupire-t-il.

Crise de confiance

Si les incidents du 13 mai 2018 ont occasionné des dégâts matériels importants, la réaction des « forces de l’ordre était disproportionnée », relève Bakary Sangaré, conseiller au chef de village de Fana. « Au point que les habitants estiment que l’on cherche plutôt à mater ceux qui cherchent les coupables qu’à arrêter ces derniers ». Une situation qui a largement entamé la confiance des populations envers les forces de sécurité et entraîné une grande méfiance.

Sollicité par le sous-préfet de Fana pour « calmer les jeunes » après les manifestations violentes du 13 mai 2018, Lamine Dembélé, le Président du Conseil local de la société civile, revit avec émotion ces douloureux évènements. « J’ai été appelé par le sous-préfet pour calmer les jeunes. Mais, avec l’arrivée des renforts, j’ai été parmi les premières personnes arrêtées », témoigne-t-il, les larmes aux yeux.

Cette arrestation, qui sera suivie de celles de plusieurs autres acteurs de la société civile, membres d’associations et simples citoyens, a choqué les Fanois et les a rendus très réticents à collaborer avec les autorités, ajoute-t-il.

Pourtant, la population, à sa tête le chef de village, qui en a le sommeil coupé selon ses conseillers, n’a qu’une envie : démasquer les malfaiteurs et redonner à la cité sa quiétude d’antan. « Nous avons tout fait, mais nous n’avons pas encore réussi. Notre souhait est juste d’attraper ces malfaiteurs », espère Amadou Traoré, le chef de village.

Impuissance

Mais, derrière cette volonté de mettre fin à la psychose qu’elles vivent et l’envie de ne plus voir le nom de leur ville associée à des crimes aussi graves, se cache un vrai sentiment d’impuissance de la part des populations.

Un sentiment exacerbé par l’absence d’informations sur les affaires, la poursuite des assassinats et l’existence de facteurs d’insécurité contribuant à la persistance de ces crimes. Il s’agit notamment de l’absence d’éclairage public ou de l’insuffisance en personnel des forces de l’ordre.

Si elle entend jouer pleinement son rôle pour résoudre les énigmes de ces décapitations, la jeunesse de la ville estime qu’elle « n’a pas à elle seule la solution, même si elle peut être un maillon important », selon le Président du Conseil communal de la jeunesse.

Impliqués auprès des autorités, « depuis qu’il n’y avait qu’un poste de gendarmerie », les jeunes ont réitéré leur engagement lors de la réunion du 11 juin 2020 avec les autres représentants de la société civile et les autorités, suite à la découverte de la dernière décapitation, le 10 juin 2020.

Sensibilisation de l’opinion à la situation de Fana et de la population de la ville pour fournir aux forces de l’ordre des informations, le combat des jeunes pour aider à la découverte de la vérité nécessite « l’implication de tous les acteurs », insiste le Président du Conseil communal.

Des acteurs au premier rang desquels se trouvent les autorités, fortement interpellées pour élucider ces crimes commis à Fana. « Les autorités doivent prendre leurs responsabilités. Nous sommes aussi des Maliens ! Fana est impuissante face à cette situation », s’indigne Minamba Bagayogo, Président de l’association Djiguiyaton.

Réponses concrètes

Ces crimes graves ne sont malheureusement pas les seuls maux dont souffre cette ville frontière, à mi-chemin entre Bamako et Ségou. Les vols de bétail y sont aussi monnaie courante. Un phénomène contre lequel se battent les jeunes, qui ont récemment démantelé un réseau de voleurs comprenant des agents de la garde nationale, aujourd’hui interpellés.

« Cette réussite nous donne plus de crédibilité qu’aux hommes politiques, c’est pourquoi ils nous combattent », soutient Bagayogo.

Libéré sous caution, après avoir été interpellé suite à la manifestation du 13 juin 2018, Mamadou Diarra, Président du Comité local pour la défense de la République (CDR), dit avoir été arrêté pour avoir crié « Boua Ka Bla » lors de la marche pacifique que le collectif avait initiée pour exprimer son mécontentement suite à l’assassinat de la jeune Ramata.

Comme lui, les habitants de la ville attendent des moyens suffisants pour lutter contre ces crimes. Parmi ceux-ci, la réponse judiciaire semble être la plus attendue. Parce qu’en la matière c’est « l’impunité qui encourage les auteurs », estime le Président de l’association Djiguiya.

Enquêtes

Depuis la survenue des deux premiers cas de décapitation, en avril 2018, les autorités locales s’activent pour retrouver le ou les auteurs des crimes. Selon Boubacar Moussa Diarra, procureur de la République près du tribunal d’instance de Fana, des enquêtes ont été ouvertes et à ce jour 11 prévenus sont en détention à la suite de dénonciations et de « faits concordants ». « Concernant l’avant-dernier cas, (l’assassinat du gardien de la SOTELMA, le 5 janvier 2020), deux interpellations ont été faites à la suite de dénonciations, avec un suspect détenu à la maison d’arrêt de Dioïla et un deuxième à Fana. Bientôt un troisième va être interpellé. Pour le dernier cas, l’enquête est sur une bonne voie », détaille le procureur.

Mamadou Kanouté fait partie du lot de prévenus détenus lors des enquêtes. Joint au téléphone, depuis la maison d’arrêt de Dioïla il soutient qu’il est innocent et détenu sans jugement depuis le 21 mai 2018, dans l’affaire de la petite fille atteinte d’albinisme Ramata Diarra. « Les gendarmes ont perquisitionné ma maison et ils n’y ont rien trouvé. Ensuite, on m’a fait savoir que le père de la petite Ramata avait déclaré qu’il saurait reconnaître la personne qui a enlevé sa fille. On m’a présenté à ce monsieur et il n’a pas pu me designer comme coupable. Une année après, la femme peule et sa fille ont été décapitées. Cela ne les a toujours pas convaincus de me libérer et ils ont rejeté toutes les demandes de mise en liberté provisoire de mon avocat », soupire le prévenu.

Malgré ces différentes arrestations, la ville continue toujours d’être assiégée par « les coupeurs de têtes ». Le dispositif sécuritaire a été renforcé par la création d’un poste de police, dont les éléments viennent du commissariat de Dioïla. Et, le 11 juin dernier, le Directeur général de la Police, Moussa Ag Infahi, a promis la création  prochaine d’un commissariat à Fana. La population, impuissante et impatiente de voir finir la série macabre, s’en prend au dispositif sécuritaire, qu’elle juge inefficace, opinion que le procureur  de la République Boubacar Moussa Diarra ne partage pas. « Je ne peux pas forcément croire à la faiblesse du dispositif sécuritaire existant. L’assassinat par décapitation n’est connu qu’à Fana ville. À environ un kilomètre de Fana, de tels crimes ne  sont pas commis, alors que dans les hameaux il n’y a  ni policier,  ni gendarme. L’unique autorité y est peut-être le chef de village».

Sur le terrain, la réalité est toute une autre. C’est toute une ville qui est terrifiée. Chacun est suspect. On se méfie d’envoyer les enfants en commission. Plus questions de dormir en plein air, même s’il fait chaud. C’est une population meurtrie qui demande la tête de ses bourreaux.

Boubacar Diallo et Fatoumata Maguiraga

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