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Education : La refonte du Salut ?

Plus jamais ça. Pour ne pas revivre le scénario cauchemardesque de l’année scolaire 2019-2020, une refonte du système éducatif a été notée parmi les cinq missions prioritaires de la feuille de route du gouvernement de transition. On s’en souvient. 39 a été le chiffre qui a fait agiter, naguère, le chiffon rouge d’une année blanche au Mali. L’application des dispositions de l’article 39 du statut des enseignants, qui leur accorde 20% d’augmentation salariale au même titre que les fonctionnaires de l’Etat, est le point de revendication qui a  paralysé l’école malienne pendant plus de six mois. Il est l’un des  torrents qui ont emporté l’ex président Ibrahim Boubacar Kéïta. C’est finalement le 11 septembre dernier, que le Comité National pour le Salut du Peuple (CNSP) a pu trouver un accord avec les syndicats d’enseignants, permettant la tenue des examens du Diplôme d’études fondamentales et du baccalauréat. Le système éducatif ne manque pas de  « reformes et d’innovations pédagogiques »  depuis 1962.  En dépit de cela, l’éducation malienne est toujours à la traine.  Cette « refonte » sera-t-elle la bonne ?

La réforme de 1962, le débat national sur l’éducation en 1991, les journées de réflexions sur la refondation du système éducatif malien en 1994, le programme décennal de développement de l’éducation (PRODEC 1) en 1998,…L’école malienne a beaucoup été diagnostiqué, mais on peine a trouvé le remède miracle.

Une récente étude du Programme d’analyse des systèmes éducatifs  des ministres de l’éducation des Etats de la francophonie montre que « plus de 50% des élèves de 2ème année et près de 90% des élèves de 5ème année du fondamental malien n’ont pas les compétences attendues par rapport à leur niveau scolaire ». Ce constat, plus qu’alarmant, prouve à quel point l’éducation malienne s’assombrit. Des grèves à répétition, des années scolaires  incomplètes, seulement  28,52 %  d’admis au baccalauréat en 2018 contre  25,12 % en 2019, 18, 7% de taux de redoublement au primaire, des salles de classe pléthoriques, des enseignants mal formés et en quantité insuffisante, un manque criard de matériel pédagogique, etc.

Pis. Pour avoir ce sinistre tableau comme résultat, l’éducation ne cesse de connaître de grands investissements d’année en année. « Le secteur de l’Education, c’est 33 % des dépenses courantes totales de l’Etat », lançait l’ex premier ministre Boubou Cissé aux députés lors de l’interpellation du Gouvernement sur la crise scolaire début avril 2019.  Près de 300 milliards de Francs CFA en 2018 et 352 milliards en 2019 ont été investis dans le secteur ces deux dernières années, mais le rendement ne reflète toujours pas l’investissement.

Comment résoudre ce déficit ?  C’est à cette grande question que le gouvernement de transition veut s’attaquer en refondant le système éducatif afin de lui inoculer le remède miracle. Dans sa feuille de route, le gouvernement compte d’abord négocier un moratoire avec les syndicats de l’éducation quant à de futures revendications, organiser des assises nationales sur l’éducation et engager la refonte du système éducatif. Cependant plusieurs chercheurs et partenaires de l’école ne sont pas de cet avis. Pour eux, les problèmes de l’école malienne ont déjà été identifiés à travers d’antérieurs  diagnostics sectoriels de l’éducation.

Fin octobre, début novembre 2008, c’est un forum national réunissant 600 participants qui a mis à nu les insuffisances du système éducatif et proposé une pléiade de solutions y afférentes. En 2019, le département de l’éducation a fait le bilan de l’application du  premier programme décennal (PRODEC 1) qui a régit l’école malienne de 1998 à 2008, où il a été réajusté en 2010. Les insuffisances corrigées et les améliorations apportées ont été traduites sous plusieurs recommandations dans un nouveau document appelé le PRODEC 2 et qui tarde à être véritablement mis en pratique.  « Déjà le PRODEC 2  a été finalisé en 2019, on n’a même pas commencé à appliquer cela et on veut encore reformer donc je me demande à quoi ça sert la réforme. Les recommandations du forum de 2008 sont là à tous les niveaux du primaire jusqu’au supérieur et qui n’ont pas été appliquées. Pourquoi on va reformer encore ? Il y a les objectifs du PRODEC1 qui n’ont pas été atteints et qui sont là aussi. Pourquoi ne pas voir dans quelle mesure on peut appliquer ces recommandations ?  On va encore reformer, mais si c’est pour les mêmes résultats la refonte  ne servira absolument à rien », déclare Dr. Seydou Loua, chercheur en sciences de l’éducation.

Les syndicats d’enseignants déclarent ne pas avoir été approchés pour discuter de la future réforme. Néanmoins ils se disent prêts à « apporter » leur pierre à la reconstruction du système éducatif. Cependant ils ne trouvent non plus pas nécessaire une nouvelle réforme. « Nous pensons qu’il faut aller au-delà des assises. On en a tellement fait et les conclusions sont là. Mais c’est le courage politique qui a manqué. Est-ce qu’aujourd’hui il faut aller à des assises, faire de bons documents et garder les recommandations dans les tiroirs ? C’est cela notre inquiétude. Le problème est connu. Il faut aller à des solutions immédiates. Qu’à cela ne tienne, si on doit aller à des foras il n’y a pas de problème. Mais en amont il faut que nous discutions des conditions et des termes de références », explique Amadou Fomba, porte-parole des syndicats de l’éducation.

Pas nécessaire

Bien que n’estimant pas nécessaire une nouvelle réforme, Dr. Seydou Loua pense qu’une éventuelle réforme devrait être sectorielle, car « le PRODEC, c’est tout le système éducatif, c’est immense, ça demande beaucoup trop de travail, de temps et d’argent. »

« Il ne faut pas reformer tous ensemble, mais procéder par secteur. Et pour moi aujourd’hui, l’urgence c’est l’éducation de base, les jardins d’enfant et l’enseignement fondamental. A l’université ça ne sert à rien de reformer si cette base n’est pas bonne. Il faut également voir au niveau des écoles privées si une autre réforme doit être faite, elles contiennent une bonne partie de la scolarisation des enfants. Si les élèves ont une base solide, l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur vont connaître une évolution de facto. Mais si la base n’est pas bonne, on a beau reformer et innové absolument ça ne servira à rien. »

Il poursuit qu’on devrait également mettre l’accent sur la formation des enseignants, sur le recrutement de bons enseignants dans le public comme dans le privée, doter les écoles de matériels pédagogiques, revoir à la baisse la pléthore des effectifs de classes et laisser tomber les langues nationales « parce que le Mali ne pourra jamais les appliquer correctement ».

Le Dr. Morikè Dembélé, chercheur en sciences de l’éducation, pense également que le gouvernement de transition n’a nul besoin d’une nouvelle réforme du système éducatif, mais seulement d’un pacte de stabilisation de longue durée avec les syndicats de l’éducation, en négociant par exemple plus de revendication sociale pendant cinq ans. « Ils disent vouloir refondre le système éducatif mais en réalité ils ne peuvent pas. Ils n’ont ni le temps, ni les moyens, ni les ressources. Ils n’en ont même pas besoin. Il est déjà bien refondé. La réforme du PRODEC, c’est très bon. On n’a pas besoin de revenir sur ça, maintenant on l’applique. Le PRODEC 2 prend en compte les difficultés observées dans le PRODEC 1. Maintenant il faut juste  mobiliser les ressources pour pouvoir aller au PRODEC 2 », fait-il remarquer.

Par rapport aux langues nationales, le professeur d’université est d’accord avec le principe, mais en le conjuguant avec la perfection. « Scientifiquement apprendre dans sa première langue est une très bonne chose. L’assise scientifique n’a pas de problème mais c’est l’application qui a beaucoup de difficultés. Le travail doit consister à améliorer les conditions d’apprentissages des langues nationales non pas à les enlever parce que c’est mauvais. C’est mal fait. Je pense qu’on est parti à la généralisation de façon de trop rapide. Ce sont des choses qu’il faut faire de façon progressive. Et maintenant on se rend compte que même la population n’est pas trop favorable à cela. »

Boubacar Diallo

Repères

1962 : Première réforme du système éducatif malien.

1994 : Journée de réflexion sur la refondation du système éducatif malien.

1998 : Programme décennal de développement de l’éducation (PRODEC).

352 milliards : Investis dans le secteur de l’éducation en 2019.

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