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Harmonisation des salaires : Le chèque sans provision ?

L’Union nationale des travailleurs du Mali (UNTM) a entamé le mercredi 18 novembre un mouvement de grève de 72 heures, jusqu’au 20 novembre 2020. Onze points de revendication sont sur la table des négociations. Parmi eux, l’harmonisation des salaires. S’il s’agit d’une question de justice sociale pour le syndicat, l’harmonisation risque de soulever plus de difficultés qu’elle n’en résoudra, craignent certains. Difficile, sinon impossible, dans le contexte malien, elle met à jour les contraintes des autorités dans la gestion des revendications corporatistes. C’est pourquoi l’idée d’une conférence sociale pour mettre à plat les problèmes n’a pas fini de faire son chemin.

Dix-sept préavis de grève, dont cinq en exécution, c’est le nombre de mouvements sociaux auquel fait face la transition malienne depuis son installation. Même si plusieurs voix estiment que le moment est mal choisi, le contexte malien étant « caractérisé par plusieurs crises »,  tant que « les revendications corporatistes existeront », les mouvements de grève continueront. C’est « un droit universel », reconnaît M. Seydou Idrissa Traoré, consultant en Gestion de ressources humaines.

Cependant, l’élément déclencheur de ces grèves répétitives semble être les augmentations accordées aux travailleurs en 2015. Une fois obtenues par les centrales syndicales, elles s’appliquent à l’ensemble des travailleurs, y compris ceux appartenant à des statuts particuliers, parce que ces textes le prévoient. C’est le cas de l’article 39 du statut des enseignants, dont l’application a donné lieu à une série de grèves ayant fortement perturbé l’année scolaire 2019-2020, actuellement toujours en cours.

Si le problème ne semble plus se poser au niveau des privés, le patronat ayant obtenu du gouvernement de négocier directement avec ses employés, il persiste au niveau du public. En effet, malgré leur appartenance à des statuts particuliers, les enseignants ont bénéficié des augmentations accordées aux travailleurs appartenant au statut général des fonctionnaires. Un double avantage, selon certains, qui crée une frustration et explique donc la volonté actuelle de la première centrale syndicale d’aligner les salaires de tous ceux qui appartiennent à la même catégorie.

Justice sociale

Le salaire est la contrepartie du travail réalisé par le salarié, dont la rémunération est la seule source de revenus, disent les spécialistes. L’un des objectifs de cette rémunération est « d’assurer un sentiment d’équité sociale ». Et, pour influer positivement sur le comportement des salariés, cette rémunération doit être « équitable et ressentie comme telle par les salariés », précisent David Duchamp et Loris Guery dans « La gestion des ressources humaines ».

Ce sentiment d’équité naît d’une triple « comparaison de son propre salaire au travail fourni, au salaire de ses collègues et aux salaires des salariés travaillant dans d’autres entreprises ».

C’est donc au nom de cette « justice sociale », que M. Yacouba Katilé, le Secrétaire général de l’UNTM, explique ce besoin d’harmonisation. « Que tous ceux qui sont fonctionnaires ne soient pas payés différemment. (…). Qu’ils soient payés différemment, parce que travaillant dans des services différents, peut entraîner des frustrations et des injustices. Par exemple, les médecins qui ont Bac plus 7 sont d’un indice inférieur à ceux qui ont Bac plus 4 mais sont dans d’autres services. Pour une justice sociale, que ceux qui ont des indices inférieurs atteignent l’indice supérieur », suggère-t-il.

Mais cette harmonisation, dans un contexte malien où coexistent les statuts autonome, particulier et général, s’avère délicate. « Harmoniser les pratiques ou les systèmes de rémunération au sein de l’administration » peut être envisagé, mais il faut encore « voir dans les différents statuts ». Puisqu’il s’agit d’obtenir une amélioration, le statut autonome des magistrats étant le meilleur statut, « l’État a-t-il les moyens d’aligner les autres fonctionnaires sur cela ? », s’interroge Seydou Issa Traoré.

Du coup, ceux du statut général, qui sont les plus nombreux, se sentent lésés, ajoute-t-il. Et « c’est la faute aux syndicats, qui sont allés en rangs dispersés », donnant à chacun des avantages, ce qui leur offre des statuts différents du général.

Outre la remise en cause de ces mouvements de revendication, qui ne sont pas opportuns dans « la période exceptionnelle que nous vivons », M. Ibrahima Djibrilla Maïga, le Secrétaire général Syndicat autonome de la magistrature (SAM), estime que « demander une harmonisation des salaires selon le niveau de diplôme n’est pas très logique ».  

Parce qu’au niveau de certaines spécialités ce n’est pas le diplôme qui est rémunéré, explique-t-il. Pour le cas par exemple du magistrat recruté sur la base d’une maîtrise en droit et après une formation à l’École de la magistrature, « il est détenteur d’un pouvoir et est rémunéré en fonction de cela ». Une réalité au plan universel, où « le magistrat n’est pas payé selon le diplôme mais selon l’emploi occupé, la fonction ».

De même, « par exemple, le député n’est pas rémunéré selon son diplôme ». Ceux qui ont des diplômes et ceux qui n’en ont pas reçoivent le même salaire. Tout traitement n’est donc pas lié aux études du travailleur mais peut dépendre des spécificités de son travail.

« En demandant d’harmoniser les salaires selon les diplômes, on risque même de créer plus d’illégalité », poursuit-il. Même s’il est normal d’avoir une base unique de traitement, « lorsqu’ils relèvent du même statut, certaines différences peuvent intervenir dans les indemnités. Dans les services publics, tous les agents n’ont pas les mêmes traitements, même avec les mêmes diplômes », ajoute M. Maïga.

Représentativité syndicale

Si la liberté syndicale ne peut être remise en cause, son exercice n’a pas toujours été en conformité avec les dispositions légales, posant de véritables problèmes de  gestion des crises sociales aux autorités successives.

Si l’État avait avancé dans le sens d’une seule grille, dans laquelle devaient se retrouver « tous les statuts autonomes », à l’exception des magistrats et de l’armée, les acquis ne semblent pas pour le moment porter fruits. « Parce qu’avec la multitude des grilles ce n’est pas possible pour l’État », déclare M. Hamadoun Amion Guindo, le Secrétaire général de la Confédération syndicale des travailleurs du Mali (CSTM). Il y a donc lieu d’aller vers une grille générale plutôt que de gérer plusieurs statuts, selon lui.

Mais « l’État a fait un précédent dangereux en accordant un statut aux enseignants du supérieur ». Et la multiplication des demandes de statuts particuliers, dans tous les corps, risque de « vider le statut général de son sens ».

En outre, chaque fois que l’État accorde une augmentation dans le statut général, les autres en profitent pour en demander une aussi. Ce qui les met à cheval sur deux statuts, alors que le statut « particulier est censé améliorer le statut général », déplore M. Guindo. Comme dans le privé, les conventions collectives améliorent l’existant, malheureusement « l’État signe des accords qu’il ne peut pas appliquer », ajoute-t-il.

Pour permettre à l’État d’avoir des interlocuteurs crédibles dans le cadre de la pluralité syndicale, « les textes disent que dans ces cas-là il faut déterminer le syndicat le plus représentatif », explique Seydou Idrissa Traoré. Si au niveau de l’État cette détermination peut être difficile, parce qu’il faut organiser des élections qui peuvent prendre du temps, l’une des solutions serait d’organiser « une conférence sociale uniquement avec les partenaires sociaux ».

À cette occasion, toutes les revendications seront mises sur la table et analysées et  une feuille de route sera établie. Une anticipation nécessaire pour gérer les crises sociales récurrentes. Mais dans un passé récent le gouvernement précédent avait tenté en vain l’organisation d’une telle rencontre. Les autorités actuelles doivent donc se donner « la capacité d’analyser les raisons de l’échec. C’est cette solution qui pourra permettre de résoudre les problèmes », tranche M. Traoré.

Redéfinir les bases du dialogue

Si des tentatives du gouvernement pour réunir les acteurs sociaux sont nécessaires, ces réunions doivent se faire sur « des bases saines », estime le Docteur Ichaka Camara, enseignant-chercheur à la Faculté des  Sciences humaines et sciences de l’éducation (FSHSE). Parce que seules de telles rencontres peuvent permettre d’aplanir les problèmes.

En effet, ce sont souvent le manque de transparence et l’absence d’informations au niveau des travailleurs eux-mêmes qui créent de « fausses jalousies ». « Les gens oublient que le premier critère du salaire en tant que fonctionnaire est le niveau d’instruction. Même pour les statuts particuliers, il faut considérer cela. Si pour un statut particulier quelqu’un qui a une maîtrise gagne le double de celui qui a un doctorat, quelque chose ne va pas », poursuit le Dr Camara.  Il est favorable à l’idée d’une conférence sociale, qui doit inclure tout le monde et ne « rien cacher ». « Il faut dire clairement qui gagne quoi et qui mérite quoi », précise t-il.

Si les enseignants du supérieur ont observé une grève de 48 heures du 3 au 4 novembre 2020 et une de 72 heures du 10 au 12 novembre 2020, l’une des raisons était que pour le corps des enseignants-chercheurs les articles 66 et 97 du statut particulier stipulent la même chose que l’article 39 du statut des enseignants du fondamental. « Si ceux-ci en bénéficient et ceux du supérieur non, cela pose un problème », justifie le Dr Camara. « Le gouvernement est souvent dans la logique d’accorder quelque chose aux uns et d’observer les réactions des autres », se plaint-il. Et si aucune réaction ne s’ensuit, « il fait mine que rien ne se passe. Cela est dommage, parce qu’il faut un traitement global, pour l’ensemble  des travailleurs ».

Si la question de l’opportunité de ces luttes se pose en cette période de transition, face à « un gouvernement de mission », les actions ne datent pas d’aujourd’hui, explique l’enseignant-chercheur. Le sentiment ne pas être « pris au sérieux » et les attitudes des autorités donnant l’impression de juste déplacer le problème peuvent également expliquer les impatiences.

Même si l’application des mesures ne sera pas immédiate, il est important que la gestion de ces crises sociales fasse partie des réformes, notamment en ce qui concerne la question des salaires, insiste t-il. « Il ne faut pas attendre la fin d’une transition pour débattre. Il y a lieu de jeter les bases d’une grande réflexion dans ce sens ».

Fatoumata Maguiraga

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