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Mali – Covid-19 : Le masque sur les yeux

Covid-19 _Image d'illustration JDM_Archives

Avec 161 décès et 4 762 cas à la date 1er décembre 2020 au Mali, l’augmentation significative du nombre des nouvelles contaminations au coronavirus est spectaculaire. Plusieurs dizaines de cas sont enregistrés chaque jour depuis quelques semaines. Une inquiétante réalité, qui contraste avec la très faible observation des mesures de prévention jusque là indispensables pour éviter la propagation de la maladie. Réticence des populations ou absence de stratégies pour faire adhérer celles-ci aux mesures nécessaires à leur propre protection, les autorités n’ont pas encore trouvé la voie pour faire face à la menace Covid.

« L’incidence des nouvelles contaminations est beaucoup plus élevée que celle observée il y a 2 ou 3 mois », admet le Docteur Malick Koné, chef du Département des opérations d’urgence à l’Institut national de la santé (INSP). S’il n’existe pas encore d’explication concrète à cette recrudescence, des hypothèses sont avancées. La première est le relâchement visible dans le respect des mesures barrières, y compris dans les structures de santé, déplore un responsable sanitaire. Des  mesures qui sont pourtant «  très importantes », insiste le Dr Koné.  La réouverture des frontières terrestres et aériennes du Mali avec ses voisins et le reste du monde est aussi l’un des facteurs évoqués. Enfin la « baisse des températures de façon globale, une période généralement propice aux infections respiratoires aigües », ajoute le Dr Koné.

Au 22 novembre 2020, 18 pays africains avaient signalé une augmentation de plus de 20% au cours des sept jours précédents, selon l’Organisation mondiale de la santé, Région Afrique. Et, pour « contenir une éventuelle deuxième vague en Afrique », les autorités sanitaires du continent ont émis, lors de la 70ème session du Comité régional de l’OMS  pour l’Afrique, le 25 novembre  2020, le souhait « crucial de  lutter contre la complaisance dans l’observation des mesures préventives contre la Covid-19 en renforçant la communication et la surveillance épidémiologique ».

Relâchement suicidaire

« Les soignants ont tendance à s’habituer à la pandémie. Il n’est pas rare de constater une baisse de la garde dans les structures de santé », relève avec inquiétude le Docteur Boubacar Niaré, Secrétaire général du Syndicat des médecins du Mali (SYMEMA). Ce relâchement est visible à la fois chez les « soignants eux-mêmes ou les usagers, dont on n’exige pas de se protéger ». Ainsi, dans une grande structure comme l’hôpital Gabriel Touré, plusieurs patients dans le hall d’attente ne portent pas de masques, témoigne le Dr Niaré. « Une situation inadmissible dans une structure de soins ».  Il est donc plus que jamais nécessaire d’exiger que « tout malade ou usager porte obligatoirement un masque et procède au lavage des mains », suggère le Dr Niaré. Le syndicat prévoit d’ailleurs de descendre sur le terrain afin de faire des sensibilisations, « pour demander aux gens de revenir aux bonnes habitudes afin de gagner le combat ».

150 agents de santé infectés, dont 5 décès depuis le début de l’épidémie pour l’ensemble du Mali, c’est le lourd tribut qu’a dû payer le personnel socio-sanitaire, en première ligne dans la lutte contre la pandémie. Mais c’est la population qui ne fournit pas assez d’efforts, regrette ce responsable sanitaire. Alors qu’ailleurs en Afrique les mesures barrières sont strictement observées, au Mali, les mariages et baptêmes continuent, poursuit-il. Or, compte tenu de notre contexte, on ne « peut supporter ni le confinement ni le couvre-feu ». Les seules mesures applicables restent le port des masques, le lavage des mains et la distanciation, en attendant le vaccin. Il faut donc une distribution massive et gratuite de masques avant de commencer à verbaliser, conclut-il.

« Les  matériels de protection existent, il faut juste éviter des erreurs qui peuvent être fatales », prévient le spécialiste. Une équipe de garde assure la veille tous les jours et actuellement il y a plus de malades suivis à domicile qu’à l’hôpital, les malades asymptomatiques supportant mal les conditions d’hospitalisation. Une façon d’éviter les fuites ou évasions.

Absence d’évaluation

S’il ne s’agit pas d’envisager de nouvelles mesures dans la lutte contre la pandémie, il faut sûrement « renforcer les mesures déjà entreprises depuis le départ et accentuer la communication en direction de la population », selon le Dr Koné. Cette population qui doit davantage être informée « sur l’existence de cette maladie, ses voies de transmission et les moyens de se protéger ». Le second aspect consiste à « inciter les populations au respect des mesures barrières, comme le lavage régulier des mains au savon, le port des masques et le respect de la distanciation sociale ». C’est d’ailleurs la stratégie adoptée par le gouvernement. L’adresse à la Nation du Président de la transition programmée pour le 30 novembre a finalement été annulée sans explication. Le discours avait fuité sur les réseaux sociaux et parmi les mesures qui y étaient visibles, l’instauration d’un couvre-feu et la fermeture des restaurants et lieux de loisirs. Finalement, le lendemain, suite à un Conseil supérieur de Défense, les autorités décideront de n’imposer « que » le port du masque obligatoire et de miser sur le bon sens de la population.

Mais, plus que la mise en place des mesures, c’est la problématique de leur application et surtout son évaluation qui doit être le nouveau cheval de bataille des autorités, selon les professionnels de la santé. Même  si  certains pays africains, qui sont restés stricts sur le respect des mesures de prévention, ont connu une évolution de la maladie, elle a été plus maîtrisée, explique le Dr Moussa Sanogo, Professeur associé à la faculté de Médecine et consultant pour les questions de gestion des systèmes de santé. Cette situation, selon le Dr Sanogo, « tire sa source de la façon dont les premiers épisodes ont été gérés ». Et les pays les plus touchés par la deuxième vague sont ceux ayant très peu maîtrisé la gestion de la première. Des leçons sont donc à tirer en termes de moyens mobilisés (humains, financiers et matériels), d’organisation, de capacité à surveiller l’évolution de la maladie et d’actions de sensibilisation et de communication en direction des communautés et des professionnels de santé. C’est aussi de la qualité et de la fiabilité des données collectées et partagées, sur la base desquelles les plans et stratégies sont élaborés, dont il est question. Ces informations sont-elles conformes à la réalité ? Une question légitime qui pose celle de notre capacité à transcender les difficultés de la collecte de l’information.

Saine gestion

Si le nombre de cas est sous-évalué, dans notre contexte où les tests massifs ne sont pas la règle, plusieurs autres paramètres sont à prendre en compte, comme par exemple les « guérisons spontanées dues à la façon de se soigner et la structure  jeune de la population ».

Les données ne sont donc pas complètes, en l’absence de tests massifs. Si, à l’instar d’autres pays africains, le Mali a adopté un plan de riposte, pour les plans « ambitieux » qui devaient être mis en œuvre, «  les ressources n’ont souvent été mobilisées qu’en partie et parfois pas bien utilisées ». Et même si, pour la bonne cause, « des mesures politiques avaient été prises, elles n’ont pas été appliquées ».

Au Mali, le  schéma de prise en charge, plus orienté vers le système hospitalier, devrait « normalement » mettre l’accent sur l’approche communautaire. Parce que pour casser la chaîne de contamination, « il faut impliquer suffisamment la communauté et tuer le mal à la base ».

Les communautés doivent être amenées à comprendre qu’elles sont les premières responsables de leur santé. À ce titre, nos pratiques qui ne contribuent pas à la prévention sont à revoir.

Lorsque le Mali élaborait son plan de riposte, « il y avait un déficit énorme par rapport aux moyens à mobiliser ». Malgré l’évolution de la situation, les équipements et l’approvisionnement en médicament faisaient défaut. Le problème de moyens reste posé en dépit des appuis, assure le Dr Sanogo. Les personnels ne sont pas formés à la détection de la maladie. Il va donc « falloir revenir aux fondamentaux et continuer à gérer », car l’épidémie progresse. C’est donc « les moyens et l’intelligence pour contenir l’évolution » qu’il nous faut, au risque que des pays adoptent des restrictions particulières à notre encontre, compliquant la prise en charge de la crise, qui n’est pas que sanitaire.

Fatoumata Maguiraga

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