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Mali – Grève des administrateurs civils : l’Etat dos au mur

Depuis le 9 novembre 2020, la plateforme syndicale constituée par le SYNAC, le SYLMAT, le SYNTRACT et le CS-ADR observe une grève illimitée.  L’arrêt de travail perturbe fortement le fonctionnement effectif des services aux usagers dans les mairies notamment, car elles font partie de « la synergie d’action syndicale ». Le mouvement, qui impacte déjà la révision annuelle des listes électorales, risque d’influencer négativement la transition, si les acteurs, qui semblent pour le moment dans une impasse, ne trouvent pas un terrain d’entente.

« L’objectif même de la grève est de nuire à l’intérêt de tous », explique le Docteur Seydou Kanté, maître-assistant et coordinateur du Master Droit du travail et de la sécurité sociale à l’USJPB. Même si cette « cessation du travail paralyse ou bloque le bon fonctionnement des services », il s’agit quand même d’un droit constitutionnel. C’est pourquoi son exercice est encadré afin d’en atténuer les effets, poursuit le Dr Kanté.

Services perturbés

Un service minimum diversement suivi selon les endroits. C’est au pas de charge que le Secrétaire général de la mairie de la Commune IV du District de Bamako exécute quelques tâches ce 3 décembre, avant d’entrer en réunion. « Juste quelques signatures », explique M. Aboubacar Bougoudogo, pendant qu’il demande à un usager de « revenir quand la grève prendra fin ». « Cela ne fait pas partie du service minimum », se justifie-t-il. Pourtant, les mariages continuent d’être célébrés. « Cela relève des officiers d’état-civil. Mais je ne sais pas comment ils font, parce que, pour être célébré, un mariage doit d’abord être déclaré. Ce sont les agents qui font cela. Or ils sont en grève », s’étonne t-il.

Ce cas n’est pas isolé. Et les mariages vont aussi bon train en Commune V du District de Bamako, au centre secondaire d’état-civil de Kalaban coura, où plusieurs couples ont aussi été unis ce 3 décembre. Cependant, pour les autres services, seuls 2 agents sur 8 habituellement sont à leurs postes. Les actes de naissance continuent d’être établis et les légalisations de signatures aussi.

Mais pour d’autres documents les délais sont plus longs. « D’habitude, nous établissons sur place ce certificat de non remariage, lorsque la personne se présente avec ses témoins. Mais l’agent chargé de le faire ne viendra que la semaine prochaine. Nous faisons une rotation », explique l’agent en poste.

Une situation qui inquiète cette  veuve. « L’INPS nous demande de l’établir chaque année avant la fin du mois de décembre. Mais ils m’ont dit de revenir la semaine prochaine », se résigne-t-elle.

En Commune III du District de Bamako, 3 syndicats participent au mouvement. Même s’il est difficile d’établir un chiffre exact sur le suivi du débrayage, parce que «  dès lors qu’une grève est déclenchée, c’est tout le monde qui participe, même ceux n’appartenant pas à un syndicat ». M. Aboubacar Sy, le Secrétaire général du Comité syndical de la mairie de la Commune III, estime que sur environ 230 agents « on peut dire que les 2/3 observent la grève ».

Par contre, il déclare que le service minimum, sur lequel « tout le monde a son idée », est diversement apprécié. En effet, alors que pour les syndicats il doit être assuré par « le maire, son secrétaire, le chauffeur et à la limite son secrétaire général », « les maires ont émis une lettre circulaire où ils ont sollicité des chefs de service et des chefs de centre pour assurer le service minimum ». Ce qui revient à assurer l’effectivité des services, selon M. Sy.

Mais la grève est suivie dans l’ensemble, malgré des disparités en fonction des centres, parce que « l’état-civil demeure le plus sollicité ». Mais, par endroits, seuls un ou deux agents l’assurent.

Bras de fer

Lancée par le ministère de l’Administration territoriale et de la décentralisation, l’opération spéciale d’enrôlement et de retrait des fiches descriptives individuelles, du 1er au 31 décembre 2020, qui a pour but de poursuivre l’enrôlement au RAVEC et celui des nouveaux majeurs, ne semble pas entraver le mouvement.

Et l’impact de la grève est « indéniable et se fait sentir partout. Qu’il s’agisse de l’État, des grévistes ou de la population », note M. Ousmane Christian Diarra, le Secrétaire général du Syndicat national des administrateurs civils (SYNAC). « Un mouvement réellement suivi, comme l’atteste l’assemblée générale du 28 novembre, où tous les travailleurs ont demandé de continuer, quelles qu’en soient les conséquences ».  L’administration serait même dans un état « de panique », affirme M. Diarra. Celle-ci aurait sollicité des enseignants pour remplacer les secrétaires généraux des mairies et demandé aux maires de recruter des bénévoles pour assurer les services d’état-civil. « Ils ont aussi demandé aux 40 militaires de rejoindre leurs postes, à défaut de se replier dans les camps. Ce n’est plus une question de civils ». Mais les effets  de la grève risquent d’être encore plus durs, prévient-il. Il s’agit d’une « prolongation de la transition ».

La grève vise-t-elle alors à prendre la transition en otage ? « La transition nous a trouvés dans une dynamique. Cela fait 20 ans d’existence pour les 3 syndicats, mais seulement la deuxième grève, la preuve que nous sommes suffisamment patients, conciliants et patriotes », estime le Secrétaire général du SYNAC. Il rappelle qu’il existait entre eux et l’État un accord et que leur préavis de grève a été déposé le 17 août 2020. Lorsque l’État soutient que le budget ne peut soutenir les revendications,  au moment où elles ne dépassaient pas 6 milliards, et accorde au même moment 58 milliards aux enseignants et 17 milliards aux magistrats, « c’est la preuve que nous sommes méprisés et que nos problèmes ne sont pas pris en compte ».

Alors que les « négociations sont arrêtées depuis le 11 novembre 2020 », la plateforme syndicale a « conditionné toute reprise à l’abrogation de la nomination illégale du préfet de Niono ». « Apparemment, leur obsession c’est de nommer des préfets et sous-préfets militaires, en violation de la loi ».

Quelle issue ?

Au-delà des questions de droits et devoirs de chaque partie, « l’Etat est obligé de négocier », parce qu’en  « réalité c’est une crise sociale », note le Dr Kanté. En effet, l’ancien régime ayant des promesses à tenir vis-à-vis de ses interlocuteurs, « le non respect de celles-ci pourrait expliquer les frustrations », ajoute-t-il. La grève n’est que la conséquence des  crises multiformes qui n’ont pas encore été gérées. Et même si son moment peut avoir été mal choisi, la satisfaction d’autres revendications peut expliquer cette radicalisation. Ce qui fait dire au Dr Kanté que la transition « n’aurait pas dû s’engager sur ce terrain ». Elle doit s’atteler à sa mission la plus urgente et viser les 4 objectifs de toute transition : sa durée ne doit pas être longue, la  transparence, l’inclusivité, un projet commun auquel tout le monde adhère, et ne pas être partisane. Tout ceci afin d’aboutir à des élections « libres et transparentes », qui  permettront l’adhésion des citoyens aux institutions de la République.

L’État doit donc rappeler les administrateurs à la table des négociations avec des propositions concrètes, « des propositions fermes d’acceptation de leurs revendications, afin de les ramener à de meilleurs sentiments », parce « qu’elles sont légitimes ».

S’ils continuent de recevoir les « médiateurs », les syndicats de la plateforme se fixent cependant une ligne rouge. Celle de la relecture du décret de 2015 sur la nomination des préfets, afin d’éviter une impasse.

Fatoumata Maguiraga

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