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Mali – AEEM : La fin de l’hégémonie

Moussa Niangaly (en jaune), actuel sécretaire général de l'AEEM admet des violences mais nie toute implication de l'AEEM.

Malgré leur adoption en 2018, la feuille de route pour la mise en œuvre des recommandations du Forum national sur la violence en milieu universitaire ainsi que son plan d’action n’ont pas réussi à juguler le phénomène dans l’espace scolaire. Prenant en otage tout le système et remettant en cause les objectifs pédagogiques de l’école, la violence est devenue le mode d’expression « d’étudiants » qui « s’entretuent pour le contrôle d’une manne financière tirée de la gestion de certaines œuvres universitaires ». C’est pour sauver l’école, non plus par les mots mais par les actes, que les autorités de la Transition veulent rendre opérationnelles ces mesures et remettre dans son rôle l’Association des élèves et étudiants du Mali (AEEM), qui, au fil des ans, s’est largement détournée de ses objectifs.

Entre 2015 et 2019, 350 cas de coups et blessures ont été recensés, dont 280 sur le seul campus de Badalabougou. De 2017 à 2020, 7 étudiants ont trouvé la mort sur le même campus, selon le  rapport de la Plateforme « Femmes du Mali », diffusé à travers le Comité de gestion de la violence dans l’espace scolaire et universitaire (CGVSU), et rendu public en novembre 2020. Des victimes de trop dans un espace censé être celui du « savoir ». Ces affrontements, consécutifs aux tensions nées des renouvellements des instances de l’AEEM, sont les conséquences de la transformation progressive et dangereuse du syndicat étudiant, devenu une arme politique et économique aux mains d’individus « mal intentionnés » qui ont envahi l’école, poursuit le rapport.

L’AEEM, cheval de Troie

« L’AEEM, pour beaucoup, n’a plus sa raison d’être, parce qu’elle ne défend plus les intérêts des élèves. Normalement, elle doit aider les étudiants, souvent laissés à eux-mêmes ». Pire, ces derniers sont « même arnaqués par les gens de l’AEEM », témoigne un ancien secrétaire général du comité AEEM de l’École normale supérieure (ENSUP). Il a même été témoin d’agressions d’étudiants parce qu’ils ne cautionnaient pas la manière de faire des dirigeants de l’association.

Il est  donc plus qu’urgent, selon lui, de « revoir le fonctionnement de l’AEEM et ses missions ». Et cette responsabilité incombe aux autorités en charge de l’Enseignement supérieur, qui, en synergie avec les autres acteurs impliqués dans la gestion de l’École, doivent « parler de façon sincère. Parce que l’on a l’impression que certains ont peur de l’AEEM, alors que c’est visible que l’AEEM est mal gérée ». Elle est même « devenue un problème au lieu d’une solution pour les élèves », dont  le « niveau lamentable » ne l’a jamais préoccupée.

Pour comprendre le rôle prépondérant joué par l’AEEM dans la gestion scolaire, il faut « replacer les choses dans leur contexte », explique le sociologue Bréma Ely Dicko, enseignant-chercheur à l’Université des Lettres et sciences humaines de Bamako (ULSHB). Les étudiants ayant participé à la chute du régime de Moussa Traoré en 1991, plusieurs de leurs leaders ont occupé des fonctions officielles, même à la Présidence. « Ils ont profité des dividendes de la démocratie ». L’assise de l’organisation estudiantine s’est d’autant plus renforcée que le Centre National des œuvres universitaires (CNOU) n’existait pas à la création de l’université.

Il y avait  donc beaucoup de problèmes, que le syndicat étudiant a su poser en tant que revendications. L’université, officialisée par la loi 93-060 de septembre 1993, n’a été matérialisée qu’en 1996 (Université du Mali). Le Centre national des œuvres universitaires (CENOU), établissement public à caractère administratif (EPA), a été créé par l’ordonnance no 01-051/P-RM du 25 septembre 2001, modifiée par la loi no 06-037/AN-RM du 11 août 2006.

À sa création, il a donc collaboré avec l’AEEM. La gestion des campus a été rétrocédée au CNOU, mais « vu que l’AEEM était toujours proche du parti au pouvoir, on ne créera pas de problème là où il n’y en a pas », explique M. Dicko. Et « personne n’ayant intérêt à avoir une école bouillante », l’électorat que constituait l’AEEM a bien été ménagé par les pouvoirs successifs.

Stopper la dérive

Même si plusieurs voix se sont élevées pour demander la dissolution de l’organisation estudiantine après une énième scène de violences ayant entraîné la mort d’un étudiant et de nombreux blessés le 12 octobre 2020, sur le campus de Badalabougou, « l’idée n’est pas de faire disparaître l’AEEM, mais de la cantonner  à son rôle de revendication du bien-être des étudiants », estime le sociologue Dicko.

Même si « couper les sources d’approvisionnement peut faire partir les acteurs violents et diminuer le niveau de violence » dans l’espace scolaire, il faut avoir le « courage de créer une police universitaire et de punir les auteurs impliqués ». Parce que, si l’impunité reste la règle, comme cela a souvent été observé, le problème de la violence restera entier, préviennent les acteurs.

Il faut surtout veiller à « ne pas avoir de parkings parallèles et à avoir des bibliothèques universitaires ». Une volonté ferme, qui ne doit laisser la place à aucune pratique d’influence comme par le passé.

Pilotée par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique et le ministère de l’Éducation nationale, la mise en œuvre des mesures envisagées pour mettre fin au fléau de la violence dans l’espace scolaire et universitaire est organisée autour de deux plans d’action. Le premier contient les mesures nécessitant la prise d’un acte administratif et le second concerne les mesures nécessitant un investissement financier, explique le Colonel Nouhoum N’Diaye, Haut fonctionnaire de Défense auprès du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Les mesures les plus urgentes sont celles qui tendent à assécher les sources de financement de l’Association des élèves et étudiants du Mali. Il s’agit notamment d’abroger les protocoles d’accord entre le CENOU et l’AEEM. « Deux protocoles d’accord qui donnent à l’AEEM certains  avantages indus sur le plan pécuniaire ». « Nous allons procéder très rapidement à la dénonciation de ces deux protocoles d’accord », assurent les autorités. Les correspondances dans ce sens ayant déjà été envoyées depuis une semaine, avec un délai d’exécution de 10 jours.

D’autres activités du plan d’action consistent à confier la gestion des parkings, gargotes et kiosques au CENOU et / ou à l’administration des IES (institutions d’enseignement supérieur), eux dont la gestion jusque là revenait à l’AEEM dans la plupart des universités, grandes écoles et instituts.

La création, ou plutôt l’opérationnalisation, des Groupes de sécurité universitaire (GSU) fait également partie des actions. « Ces services techniques font partie de l’organigramme des différentes universités. Il faut les opérationnaliser à travers une décision des recteurs et mettre à leur disposition des sous-officiers des forces de  défense et de sécurité pour animer ces groupes », expliquent les autorités. Il est également prévu de confier la gestion de toutes les franchises scolaires et universitaires au CNOU et à l’administration des IES. Désormais, le bénéfice des œuvres universitaires sera aussi conditionné à l’acquisition de la carte du CENOU. L’élaboration et l’application rigoureuse des règlements intérieurs, ainsi que le renforcement de  l’éducation civique et morale dans les établissements scolaires et universitaires, seront mises en œuvre.

Refonder le système

Pour assainir durablement le milieu scolaire et universitaire, il faut améliorer le cadre des études et redonner à l’école son rôle premier : former des cadres compétents et conscients des enjeux de notre société.

C’est face à cette « situation d’insécurité généralisée au niveau des campus universitaires et à la dépravation des mœurs, empêchant l’administration, le corps professoral et la majorité des étudiants de travailler sereinement », que le Comité des Femmes du Mali a élaboré un rapport et formulé plusieurs recommandations. Et, dans une déclaration rendue publique le 23 novembre 2020, il a, tout en réaffirmant sa confiance en les plus hautes autorités et sa disponibilité à les accompagner, demandé la « suspension immédiate de l’AEEM et la relecture des textes de fondation et d’organisation de cette association ».

Mais surtout la création des conditions de travail conformes à la vocation de l’université. Et, au-delà de la gestion de la violence, le Comité des femmes souhaite avoir une vision globale sur l’avenir même du Mali. Car c’est à l’université que se  forme l’élite, mais « s’il y a des problèmes à ce niveau », cela peut compromettre l’avenir de toute une génération et du pays.

En outre, plusieurs femmes (enseignantes et étudiantes) ont été violentées dans cet espace scolaire, soulevant en plus de la problématique de la violence, la question de la performance académique, « qui nous intéresse », rappelle la Présidente du Comité des Femmes, Madame Keïta Fatoumata Keïta. Parce qu’il faut « accompagner les filles. Elles doivent avoir le goût des études. Et soutenir les professeures d’université afin tous les enfants puissent bénéficier d’encadrement ».

Même si le constat est que « les attributions de l’AEEM ne sont  pas à l’ordre du jour ». Les étudiants s’entretuant juste pour bénéficier de la manne financière tirée des deux protocoles d’accord et de la gestion des parkings et autres par l’AEEM, les autorités se disent confiantes en l’avenir. Les membres de l’association n’ont pas répondu à nos sollicitations, mais, selon un analyste ayant requis l’anonymat, l’AEEM pourrait bien imposer une épreuve de force aux autorités. « Elle ne va pas se laisser faire si facilement. Elle défendra, j’en suis persuadé, farouchement ses avantages. Jusqu’où ? C’est aussi pour moi la question », ajoute t-il.

Fatoumata Maguiraga

Repères :

27 octobre 1990 : Création de l’AEEM 

12 Octobre 2020 : Affrontements meurtriers au campus de Badalabougou

17 Octobre : Assemblée Générale de la Plateforme des Femmes

 27 novembre 2020 : Concertation de tous les acteurs sur la feuille de route

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