Politique › Sécurité & Terrorisme

Retrait des troupes françaises au Mali : Ornella Moderan répond aux 3 questions de la rédaction

Ornella Moderan, responsable du Programme Sahel de l’Institut d’études de sécurité (ISS) est l’invitée de la Rubrique « Trois questions à.. » de la semaine. Elle revient sur la menace de retrait des troupes françaises au Mali et l’option de dialogue avec les djihadistes.

Emmanuel Macron a menacé de retirer les troupes françaises du Mali si ce dernier allait dans le sens d’un « islamisme radical ». Qu’est-ce qui motive de tels propos ?

La France est vraisemblablement dans une posture de principe. Elle s’oppose de longues dates à l’idée d’un dialogue avec les groupes extrémistes qui justifient leur violence par l’invocation d’un idéal islamiste radical. Elle est également attachée à la forme laïque de l’Etat malien et s’inquiète d’une possible islamisation de l’Etat.
Le changement de leadership à la tête de la transition malienne depuis la déposition du président Bah N’Daw et de son Premier ministre Moctar Ouane, les 24-25 mai derniers a créé, ou au moins renforcé, un sentiment d’incertitude quant à la posture que les autorités maliennes tiendraient désormais face à ces deux questions. Derrière les déclarations du président Macron, on peut voir une mise en garde  contre ces deux tentations qui compliqueraient la tâche à Paris face à son opinion nationale : la tentation d’un dialogue avec les (ou au moins certains) groupes extrémistes violents d’une part, et celle de donner des responsabilités officielles à certains personnages controversés de la scène politico-religieuse, chantres d’un islam radical, d’autre part. Sur ce dernier point, le retour en grâce du M5, dont l’imam Dicko reste une figure historique dont l’aura continue de planer, est sans doute aussi pour quelque chose.

Mais négocier avec « les terroristes » est un souhait exprimé par des Maliens lors du dialogue national inclusif…

L’option d’un dialogue avec certains groupes djihadistes est en effet une option que les autorités maliennes ne se cachent pas de considérer depuis un moment, et qui a même été recommandée par différentes consultations, notamment le DNI de 2019. Il est important d’insister sur le « certains » car il s’agirait d’ouvrir une voie de dialogue avec les groupes menés par des ressortissants  maliens, à savoir typiquement le GSIM par exemple. Mais pas avec l’Etat islamique, acteur avec lequel le dialogue semble plus difficile à établir et dont le leadership n’est pour l’essentiel pas national.
Pour ce qui est du GSIM et de ses différentes branches, la question en réalité n’est pas tant de savoir s’il faut négocier avec ce groupe: ce dialogue a déjà lieu depuis longtemps, ne serait-ce que sur un mode transactionnel, pour obtenir des libérations d’otages par exemple. On sait que des canaux de communication existent, et que Bamako a désigné des émissaires  pour établir le dialogue avec les responsables de ce groupe par le passé, que ce soit le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) ou son entité affiliée la Katiba Macina d’Amadoun Koufa, pour ne citer que ceux-ci. On sait également que le chef du GSIM, Iyad Ag Ghali, s’est dit ouvert à une possibilité de dialogue, mais a posé des conditions qui, vues de Bamako, semblent difficiles à réunir, notamment le départ des troupes françaises du sol malien.
Enfin, il ne faut pas oublier que le dialogue avec les groupes radicaux se déroule aussi, en permanence, au niveau local. En témoignent les nombreux accords conclus ces derniers mois, notamment dans la région de Mopti, entre différents groupes et les populations locales, parfois avec la facilitation d’organisations non-gouvernementales, de partenaires internationaux, et même dans certains cas avec l’aval des autorités étatiques.  Ce qui manque à ces nombreuses initiatives, c’est un cadre politique plus large dans lequel s’inscrire. Une accumulation d’accords  micro-locaux n’équivaudra jamais à un accord global, lequel exige l’ouverture d’un dialogue par le haut, avec les chefs.


Au final, n’en déplaisent aux partenaires extérieurs du Mali, c’est aux Maliens de décider du chemin à suivre.  Il faudra ensuite faire face aux conséquences, qui pourraient être positives (réduction de l’intensité de la violence dans certaines zones, voire paix négociée par exemple), mais aussi négatives (rupture de relations avec certains partenaires, par exemple). Surtout, il faut se poser la question de ce qu’on est prêt à concéder aux groupes radicaux dans le cadre d’un tel dialogue. Car il n’y a pas de négociation sans concession.

L’option militaire seule peut-elle venir à bout du terrorisme au Mali et dans le Sahel?


A l’évidence non. C’est l’approche qui est privilégiée depuis 9 ans déjà, et les résultats sont peu reluisants. Bien sûr, l’usage de la force est nécessaire pour garantir, rétablir ou même – par endroits – instituer la protection des personnes et de leurs biens. Mais une réponse exclusivement sécuritaire n’a pas permis de juguler le problème jusqu’ici. L’action contre-terroriste n’est donc pas une fin en soi, mais elle peut être un moyen de modifier le rapport de force afin qu’il soit plus favorable à l’Etat en vue d’un dialogue.  Plus on vient à la table de négociation en position de force, plus on a de chances d’en repartir avec un accord satisfaisant.

Jusqu’ici, la réponse sécuritaire a aussi manqué de redevabilité, ce qui l’a beaucoup handicapé. Cela a mené à des bavures qui n’ont fait qu’aggraver les choses, ternir davantage la légitimité d’un Etat déjà fragilisé au sein de sa population, renforcer la méfiance des populations envers les forces de défense et de sécurité davantage perçues comme prédatrices que comme protectrices. Une réponse militaire ou sécuritaire qui fait l’impasse sur les droits humains, manque d’efficacité dans la protection des civils, voire parfois victimise elle-même les civils, est une réponse vouée à l’échec. La lutte contre l’impunité au sein des forces nationales (et internationales) est un impératif dont on ne peut pas faire l’économie.

L’option militaire doit aussi s’inscrire dans une approche plus globale, une approche de gouvernance, qui traite les problèmes de fond qui rendent certains réceptifs aux sirènes du radicalisme violent. Il faut des réponses politiques et systémiques aux problèmes de gouvernance à l’échelle nationale comme locale, à la question de la corruption, à l’accès à la justice et aux services sociaux de base, pour ne citer que ces éléments.

Propos recueillis par Boubacar Diallo

Cet article a été publié dans Journal du Mali l’Hebdo n°322 du 10 au 16 juin 2021 

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