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Finance islamique : au Mali, un essor qui tarde

Aborder la finance islamique au Mali, c’est tout de suite se heurter au contraste saisissant entre la très forte majorité musulmane de la population et l’expansion très faible de ce type de financement dans le pays. Mais, dans le monde d’aujourd’hui, les institutions financières islamiques montent en puissance et apparaissent comme une véritable alternative au système financier conventionnel. Un secteur du financement islamique avec de nombreuses perspectives qui n’attend plus qu’un véritable coup de boost institutionnel pour éclore à l’échelle de l’économie nationale, selon les acteurs.

La finance islamique est connue pour reposer sur les principes de la charia, qui supposent l’interdiction de l’intérêt, de l’incertitude, de la spéculation, l’interdiction d’investir dans des secteurs considérés comme illicites, ainsi que le respect du principe du partage des pertes et des profits, entres autres.

Devenu un système concurrent de la finance classique ou conventionnelle, la finance islamique ne cesse de croître dans le monde. Selon la Banque mondiale, son marché a récemment franchi le cap des 2 000 milliards de dollars d’actifs et pourrait atteindre environ 3 500 milliards de dollars en cette année 2021.

Des actifs tangibles, reposant sur du réel et non sur l’argent, dont l’endossement dans les transactions est l’une des principales caractéristiques de la finance islamique. À travers par exemple le « Moudaraba », un service commercial, les institutions financières islamiques achètent les biens suivant la demande du client, qui paiera par la suite avec une marge majorée.                                                            

Concrètement, cela signifie qu’une institution de finance islamique qui achète une voiture 4 millions, par exemple, peut la laisser à un tiers à un peu plus que cette somme (4,5 millions), qu’il devra rembourser plus tard suivant une échéance établie. C’est de cette manière que ces institutions financières gagnent de l’argent.

La finance islamique est aussi sollicitée en raison de certains aspects de son fonctionnement. Avec les produits participatifs qu’elle propose, le client est partie prenante et le fait qu’il n’y ait « pas de détournement d’objets dans la finance islamique » suscite de l’engouement.

Ce type de financement, qui diffère de la finance classique, où il y a une certaine « distance » entre l’institution et le client, apparaît pratiquement comme l’opposé de cette dernière. Dans la finance islamique, le client est traité de telle sorte qu’il sent l’institution à son « plein service ».

Par ailleurs, l’aspect religieux pèse aussi beaucoup, de nombreux clients se sentant en conformité avec leur foi avec les produits de la finance islamique. Mais, en considérant l’interdiction d’intérêt, l’on s’interroge bien souvent sur le bien-fondé de l’existence de la marge de majoration sur les produits.

Absence réelle d’intérêt ?

Si certains assimilent ainsi la marge majorée de la finance islamique, elle ne fonctionne pas pour autant comme l’intérêt classique que perçoivent les institutions financières « conventionnelles  » sur les produits ou services.

« La différence est que pour le cas de l’intérêt classique la transaction s’effectue sur l’argent uniquement. Il n’y a pas d’actif tangible. L’opération ne touche pas directement l’économie réelle. La relation établie entre le client et la banque est une relation purement basée sur la finance. La finalité de l’interdiction de l’intérêt est plus perceptible au moment des crises, parce que quand la pratique de l’intérêt atteint un certain niveau, il y a une déconnexion du flux monétaire à l’économie réelle », explique Sidy Bouaré, expert en finance islamique, Directeur de la Caisse d’intermédiation et de développement (CID), qui offre principalement des services de finance islamique

« En revanche, avec la finance islamique, l’institution financière touche l’économie réelle, parce qu’elle achète des biens », ajoute-t-il, prenant l’exemple d’une commande de voitures pour l’armée.

« Quand elle va commander 100 voitures par exemple pour l’armée, cela va toucher l’économie réelle, parce que la commande touche les usines et que ces dernières vont produire. Et plus ces usines produisent, plus ceux qui y travaillent amèneront l’économie à tourner, pour une meilleure croissance ».

Mais, et c’est d’ailleurs l’une des principales difficultés à l’essor de la finance islamique, elle n’est pas une œuvre caritative, contrairement à ce à quoi certaines personnes l’assimilent, confondant la marge perçue sur les produits avec l’intérêt dans le financement des banques classiques.

Entraves

Selon l’économiste Modibo Mao Makalou, expert en finance internationale, pour exploiter tout le potentiel offert par la finance islamique, le Mali doit adapter son système financier et son cadre juridique et réglementaire de manière à intégrer cet important mode de financement alternatif pour les plans de développement nationaux et les priorités contenues dans le Budget national en matière de développement durable.

Cela est d’autant plus important que, à en croire M. Sidy Bouaré, l’une des principales entraves au développement de la finance islamique au Mali est d’ordre institutionnel, même si le directeur du CID reconnaît des avancées ces dernières années au niveau de la BCEAO et au plan national, avec notamment la loi N°2019 – 0341 du 24 juillet 2019 portant modification et autorisant les systèmes financiers décentralisés à exercer des activités conformes à la finance islamique.

« La loi crée un cadre réglementaire. Mais il faut un agrément de la BCEAO pour ce faire. Donc, dès lors qu’il n’y en a pas, les institutions financières, même si elles en ont la volonté, et même si certains offrent déjà des produits, sont limitées et ne peuvent pas communiquer dessus. C’est un blocage essentiel, qui fait que bien que la population soit à majorité musulmane la finance islamique est encore au bas de l’échelle », déplore-t-il

Le secteur de la finance islamique au Mali fait aussi face à un sérieux problème de refinancement. L’environnement financier, de manière générale, est classique, alors que les institutions financières islamiques offrent des produits qui ne peuvent pas se refinancer auprès des banques à cause de l’application de l’intérêt.

Mais c’est justement sur cet intérêt, dont le taux est parfois jugé trop élevé pour les clients des banques du système « conventionnel », que la finance islamique peut jouer pour se frayer un chemin vers le haut de l’échelle du système financier au Mali.

Perspectives

Même si elle met encore du temps à prendre véritablement son envol au Mali, de nombreuses perspectives s’offrent à la finance islamique dans le pays. Tout d’abord, en plus de la démographie, la structure économique nationale a érigé un système où l’économie est plutôt majoritairement alimentée par le secteur informel et les petites et moyennes entreprises (PME).

Dans ce contexte, la finance islamique pourrait, selon Sidy Bouaré, être un moyen pour accompagner réellement ceux qui sont dans l’informel à atteindre un niveau de PME et leur permettre d’accéder à un niveau supérieur.

« La finance islamique, vu sa structuration, peut apporter beaucoup à l’économie réelle. Elle peut entreprendre avec des agents qui sont dans l’informel, coopérer avec une entreprise débutante, par exemple, qui a besoin de machines ou de matières premières. Celle-ci va ensuite produire et le détournement d’objets est très faible », relève celui pour lequel aujourd’hui le modèle économique islamique est mieux adapté au contexte économique actuel de notre pays, le Mali étant encore en voie de développement.

À une plus grande échelle, au niveau macro-économique, la finance islamique pourrait aussi contribuer au développement de l’économie malienne, à travers son système d’investissement (le sukuk), qui peut mobiliser beaucoup de fonds ou mener des travaux d’envergure, où le risque de détournements est pratiquement inexistant.

Pour le Directeur du CID, le Mali, confronté aujourd’hui à une volonté d’instauration de la charia, pourrait bien aussi installer des banques islamiques dans les zones concernées, pour tenter de financer leurs populations, parce que « tout le problème orbite en grande partie autour de l’économie ».

Mohamed Kenouvi

Cet article a été publié dans Journal du Mali l’Hebdo n°323 du 17  au 23  juin 2021 

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