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Salif Keita : « Nous devons arrêter de tricher »

Véritable légende du football malien et africain, Salif Keita, à jamais le premier Ballon d’Or de l’histoire du continent, vit désormais éloigné du ballon. Footballeur de génie, celui que l’on surnomme Domingo est considéré comme l’un des meilleurs joueurs que l’Afrique ait jamais connu, plébiscité même au-delà par des pairs. Dans cet entretien, l’ancien grand attaquant, aujourd’hui septuagénaire, revient sur sa carrière et évoque avec amertume certains sujets brûlants. En dépit d’une santé fragile et loin des gazons verts, l’éternel attaquant opte toujours pour l’offensive.

 

Cela fait 50 ans que vous avez remporté le premier Ballon d’Or africain. Vous avez une riche carrière derrière vous, quels souvenirs en gardez-vous ?

 

Je garde beaucoup de bons souvenirs de ma carrière. Elle m’a permis de beaucoup voyager, de jouer de nombreux matchs importants. Je ne saurai oublier cela. J’ai gagné certaines compétitions, comme les Coupes nationales de certains pays. Et j’ai eu la chance d’être sélectionné avec le Mali plusieurs fois. J’ai aussi joué dans de grandes équipes européennes. Pour le Ballon d’Or, je devais en recevoir un deuxième, mais on m’a mis hors concours. Mais ça va, je me contente du premier.

 

En 50 ans, le football a beaucoup évolué. Aujourd’hui, nous avons la VAR ou encore des changements élargis. En tant qu’ancien joueur et dirigeant, quel est votre regard sur ces évolutions ?

 

Je pense que le football a évolué d’une manière positive, parce que je vois que le jeu est beaucoup plus collectif qu’à notre époque et qu’il y a beaucoup moins de gens blessés. Donc, sur le plan collectif, nous constatons beaucoup de progrès. Techniquement les joueurs sont beaucoup plus doués maintenant et nous assistons très souvent à de bons matchs.

 

Vous avez un jour déclaré que pour que le Mali passe un cap, il nous fallait de grands buteurs. Selon vous, qui avez en une saison inscrit 42 buts en championnat de France, que faut-il leur apprendre ?

 

Je pense que cela revient aux entraineurs, parce qu’en Afrique nous avons beaucoup de bons joueurs individuellement, mais peu de bons buteurs. Par exemple, en Europe, je pense à des joueurs comme Gerd Müller et d’autres, qui marquaient beaucoup de buts alors que des Africains très doués n’arrivaient pas à s’imposer dans ce domaine. Et jusqu’à présent c’est le cas. Il y a beaucoup de joueurs qui sont bons techniquement mais est-ce que c’est juste une question d’application devant le but ? Je ne sais pas. Toujours est-il que les footballeurs africains marquent beaucoup moins de buts que leurs collègues étrangers.

 

Comment faire pour inverser cette tendance ?

 

Cela revient aux entraineurs, parce que tout cela s’apprend à l’entrainement.

 

Le Mali a connu des succès dans les catégories de jeunes ces dernières années, mais la transition vers les seniors est délicate. Comment l’expliquer ?

 

Ce n’est pas que le Mali, c’est toute l’Afrique. Les gens trichent beaucoup. Vous savez, quand on arrive au niveau des jeunes, les Africains battent tout le monde parce qu’ils mettent des gens beaucoup plus âgés. C’est la seule raison. Je pense qu’il faut revenir à la réalité. Vous gagnez des matchs quand vous êtes « petits » et quand vous devenez « grands » vous ne gagnez rien. Cela doit s’expliquer, quand même.

 

Même si cela fait presque 50 ans, le traumatisme de Yaoundé 72 est toujours vivace, le Mali étant considéré à l’époque comme ayant la meilleure équipe…

 

Bon, à l’époque, quand on a perdu, on nous a critiqués. Les Maliens n’étaient pas contents. Nous-mêmes n’étions pas contents d’être finalistes et de perdre. Mais c’est la vie. Cela fait 50 ans que le Mali est là et quand il bat la Mauritanie ils sont contents. Ce n’est pas facile, le football. Il faut que les gens reconnaissent qu’on a fait quelque chose de bien. Nous sommes partis pour gagner la Coupe. Mais on ne peut pas aller prendre la Coupe comme ça et revenir. On a joué, on a gagné des matchs, on a perdu la finale. Mais on a fait comme si nous l’avions vendue. Vous savez, il y a des équipes en Europe, comme l’Angleterre, qui a inventé le football. Combien de temps a-t-elle mis pour gagner une Coupe du monde ? Le Mali n’a jamais inventé quoique ce soit dans le football. Donc quand on va dans les compétitions, on y va comme tout le monde, pour se battre pour gagner quelque chose. On n’y va pas pour prendre la Coupe comme si elle nous appartenait. Il faut que les gens comprennent cela. Voyez-vous-même : depuis quand n’avons-nous pas été en finale ? Ce n’est pas quelque chose de facile.

 

Il semble que vous en vouliez à certains Maliens de vous en avoir voulu pour la perte de cette finale…

 

Mais c’est nous qui avons amené le Mali à ce niveau, donc on ne peut pas nous accuser de l’avoir fait échouer. À l’époque les gens n’avaient pas l’habitude d’atteindre une finale de compétition, ils pensaient que dès que tu arrivais en finale tu remportais la Coupe. Mais tu te bats contre des équipes, que tu rencontres en finale, en demi-finale, ce n’est pas un don. Il faut avoir les qualités d’un bon footballeur et il faut aussi avoir de la chance. Les gens ont compris maintenant. Ils pensaient que nous méritions de gagner une compétition. Maintenant, ils savent que ce n’est pas comme ça.

 

Vous avez été un pionner dans la mise en place des centres de formation, avec celui portant votre nom qui a formé de grands joueurs. Aujourd’hui, une dizaine de centres existent. Cette démocratisation est-elle bonne ou mauvaise ?

 

On ne peut pas dire que c’est mauvais si on le fait sérieusement. Il ne faut pas que les écoles naissent comme ça, n’importe comment. Il faut un certain sérieux. C’est comme tout au Mali. Il y a beaucoup d’écoles, même sur le plan scolaire, mais même là ça ne va pas bien. Il n’y a pas beaucoup d’admis dans les écoles et aux examens. Et même quand les gens sont admis ils ne sont pas bien formés. Il faut que le Mali mette du sérieux dans ce qu’il fait.

 

Le Centre Salif Keita se bat pour éviter une relégation en troisième division. Comment expliquer cette dégringolade ?

 

C’est une dégringolade, mais je pense que franchement si vous analysez le football au Mali, vous allez voir que rien n’est sérieux dans tout ce qu’on fait ici. Des dirigeants veulent empêcher certains de monter. Tout cela pour aller échouer contre la Mauritanie ou le Burkina, des pays que l’on ne considérait pas avant. On forme un bureau fédéral pour saquer certaines personnes, certains clubs, et on s’en contente.

Certains jugent que votre gestion, qu’ils estiment trop personnelle, en est la cause ?

 

Quelle gestion personnelle ?

Du centre ?

Comment personnelle? Mon centre m’appartient. Personnellement, je ne le gère même pas. Quand je gérais le CSK personne ne nous a battus. J’ai formé Seydou Keita, Mahamadou Diarra Djilla… Tous les grands joueurs qui sont venus après nous, ce sont des joueurs qui venus du Centre Salif Keita. Et j’ai mis en place une équipe qui le gère.

 

Vous avez Président de la fédération malienne de football de 2005 à 2009. Le football malien est en crise depuis plusieurs années, comment le vivez-vous ?

 

Les gens doivent penser que c’est encore une gestion individuelle (rires). Moi je me suis retiré de tout depuis longtemps. Je suis venu et j’ai donné l’exemple. J’ai montré qu’on pouvait faire du bon travail avec une certaine politique. Mais on m’a combattu. C’est moi qui ai amené Orange, les écoles de football, c’est aussi moi qui ai donné des terrains aux clubs. J’ai fait beaucoup de choses, mais on m’a trop combattu. Donc je m’en suis lavé les mains. Ce qui arrive maintenant ne me regarde pas.

 

Mais en tant que citoyen malien…

 

Non, moi j’ai fait mon devoir, j’ai fait tout ce que je pouvais faire. Je ne veux plus entrer dans des querelles.

 

Les dirigeants du football sont beaucoup pointés du doigt pour leur gestion de la crise. Faut-il un autre type de responsables?

 

Je ne sais pas ce qui se passe exactement, parce que je suis très loin maintenant du monde du football. En tout cas, il faut que l’esprit du Malien change dans tous les domaines. Il n’y a pas que dans le football que ça ne marche pas. Dites-moi d’ailleurs ce qui marche dans le pays ?

 

Vous êtes-vous impliqué ou avez-vous été sollicité pour résoudre la crise ?

 

Non, j’ai fait mon temps. Je me repose à présent. C’est fini. J’ai joué la finale de la Coupe d’Afrique des clubs, été champion deux fois. J’ai joué la finale de la Coupe d’Afrique des Nations une fois et aussi des Jeux africains. J’ai été toujours en finale, mais je n’ai pas gagné. On m’en a voulu. Moi, je suis tranquille maintenant.

 

Le Mali est très souvent cité parmi les nations africaines qui comptent en matière de football. Pensez-vous cela justifié alors que nous n’avons encore jamais remporté une CAN senior, ni disputé de Ligue des champions africaine ou même participé à une Coupe du monde ?

 

C’est dû aux résultats du passé. Quand tu as un pays qui avec ses clubs et son équipe nationale a disputé quatre finales dans des compétitions africaines, on ne peut pas quand même marcher dessus. Je pense qu’effectivement que par le passé le Mali a eu un football qui n’était pas mauvais du tout, puisque, comme j’ai dit, nous avons participé à des finales et nous avons eu de grands joueurs. Aujourd’hui, ça ne marche pas. Il faut que les Maliens réfléchissent pour trouver les moyens de revenir au niveau supérieur.

 

J’ai lu qu’au moment de votre arrivée à Valence, un journal espagnol avait fait polémique en titrant : « Valence part acheter un Allemand et revient avec un Noir ». Encore aujourd’hui, certains joueurs sont victimes de racisme. Un Noir doit-il en faire plus pour se faire accepter et respecter dans le football ?

 

À l’époque, les Espagnols étaient un peu éloignés du football africain. Mais je pense que celui qui a dit ça a dû le regretter, parce que non seulement j’ai fait carrière là-bas, mais aussi de nombreux autres africains, des Noirs, y ont fait des carrières honorables.

 

Vous avez refusé en votre temps refusé la nationalité française. Beaucoup de sélection ont aujourd’hui des joueurs binationaux, dont le Mali. Il peine ces dernières années à les convaincre. Quelle analyse faites-vous de cela ?

 

Le monde a changé. Vous savez nous étions presque des pionniers. Donc ce n’était pas bon de donner le mauvais exemple pour ce qui nous concerne. C’’est ce à quoi j’ai pensé. Mais vous avez des présidents africains qui ont une nationalité étrangère. Ils sont beaucoup à avoir la nationalité française, anglaise. Ce qu’on ne reproche pas aux présidents on ne doit pas le reprocher aux jeunes garçons qui veulent gagner leur vie. Le monde a changé, on ne peut pas accuser quelqu’un parce que pour gagner sa vie il change de nationalité.

 

Aujourd’hui, y a-t-il un jeune joueur malien que vous appréciez particulièrement ?

 

J’aime beaucoup de jeunes Maliens. Même s’il est vrai que je ne vais plus au stade, je vois de temps en temps des séquences à la télévision. Il y en a certains qui sont bons. Je ne peux pas en citer, mais il y a certes des problèmes de formation, d’adaptation quand ils vont en Europe, mais ils sont bons. Le Mali aujourd’hui a besoin de se poser et de réfléchir afin de se bâtir non seulement un football mais aussi une civilisation qui n’aient rien à voir avec l’injustice et la triche.

 

L’objectif à court terme du Mali est de participer à une Coupe du monde. Est-ce réaliste ?

 

Pourquoi pas. Il faut s’entrainer. Pour toute chose dans la vie, il faut des règles. Si les gens sont sérieux dans le football, le Mali peut aller loin. Le Mali a déjà été très loin dans les compétitions africaines il y a quelques années, mais en est loin aujourd’hui. Cela veut dire qu’on a cessé d’appliquer une certaine politique. Tous les Maliens ne sont pas des paralytiques. Le Mali, qui a connu de grands footballeurs avant, peut venir à hauteur des grands de ce moment. Il n’y a pas de problème pour cela. Mais encore faut-il qu’on se mette au travail. Des joueurs comme des Ousmane Traoré on peut en trouver encore. Mais faites-vous tout pour ça ? Je ne le crois pas.

Propos recueillis par Boubacar Sidiki Haidara

 

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