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Présidentielle 2022 : L’élection qui divise

Le Plan d’action du gouvernement de Transition 2021-2022 adopté le 2 août 2021 a, comme attendu, consacré un axe pour l’organisation des élections générales. Selon le Premier Ministre Choguel Kokalla Maïga, ces élections vont se tenir suivant le chronogramme antérieur publié le 15 avril dernier par le gouvernement précédent. Mais, élément nouveau : la mise en place de l’organe unique de gestion des élections dont l’opérationnalisation pour piloter les futures élections semble indiscutable pour les autorités de la Transition. Une partie de la classe politique exige la publication d’un nouveau chronogramme plus détaillé, prenant en compte le nouveau contexte. Mais entre celle-ci et le chef du gouvernement, les voix ne s’accordent pas.

Comment seront organisées les futures élections générales prévues pour la fin de la Transition ?  Le gouvernement n’a pas, jusque-là, apporté de réponse claire à cette interrogation, qui pourtant reste aujourd’hui au centre des crispations politiques. Crispations d’autant accrues par la volonté du Premier ministre de rendre effectif l’organe unique de gestion des élections pour les scrutins à venir. Si Choguel Maïga a donné quelques brèves indications sur cet organe unique, certains acteurs politiques n’ont pas encore une idée précise de ce à quoi il pourrait ressembler et préfèrerait que sa mise en place soit repoussée comme préconisé dans les conclusions d’un atelier de réflexion sur la question fin juin.

Organe unique, toujours pas de consensus

Pour le Premier ministre de la Transition, la mise en place de l’organe unique de gestion des élections suivra un processus simple de mise en oeuvre à travers la relecture de la loi électorale, l’installation d’un directoire national et des démembrements aux niveaux régional, local et dans les ambassades et consulats du Mali à l’extérieur. Mais ce qui apparait simple à mettre à œuvre pour l’ancien Président du Comité stratégique du M5-RFP, ne l’est pas aux yeux d’une partie de la classe politique.

« Nous pensons que l’organe  unique de gestion des élections, quand bien même, c’est une demande forte de toute la classe politique et même de la société civile, le temps restant de la Transition ne permet pas la création de cet organe, son opérationnalisation, et le maillage sur l’ensemble du territoire national pour organiser  des élections qui doivent se tenir seulement au mois de février 2022 », affirme Adama Tiemoko Diarra, Secrétaire politique de l’ADEMA.

L’ancien ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire, soutient que la mise en place de l’organe unique était inopportune mais assure qu’une fois que le CNT l’a approuvé, le parti ADEMA ne va  plus continuer à s’apitoyer sur son sort et qu’il est dans l’obligation d’accompagner la Transition tout en ayant une visibilité des actions de cette dernière.

Pour autant, l’organe unique et surtout la détermination du gouvernement de transition à le mettre, contre vents et marées, en place continue de ne pas être totalement approuvé au sein de la classe politique. Mamadou Blaise Sangaré, Président du CDS Mogotiguiya va jusqu’à parler de « honte », lui pour qui, un organe unique de gestion des élections ne vaut même pas la peine, les élections devant être pilotées uniquement et entièrement par l’administration.

« Je pense qu’aujourd’hui le Mali devrait se passer d’organe unique, de CENI et autres et faire confiance à son administration. Il n’y a rien d’autre que l’administration d’un pays qui puisse exprimer la puissance publique », avance-t-il. « Faisons confiance à notre administration qui a des démembrements partout. Elle est la structure la plus étendue et la mieux répartie pour encadrer le territoire et les populations du Mali », préconise l’ancien conseiller de l’ex Président Ibrahim Boubacar Keïta. Pour lui, en outre, cela permettrait de réduire les coûts des élections et contribuer à la conformité au délai imparti pour la fin de la Transition.

Au RpDM du Dr. Cheick Modibo Diarra, le ton est un peu plus mesuré. Le vice-président Yagaré Baba Diakité soutient que si les élections sont organisées avec les anciens organes, il est indéniable que cela va encore poser des problèmes. « C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons demandé depuis le début de la Transition, la mise en place de l’organe unique de gestion des élections. Notre grand soucis c’est de voir une élection bâclée où on essayerait d’imposer quelqu’un au peuple malien », confie-t-il.

« Si le gouvernement et l’ensemble de la classe politique se mettent au travail, je crois que nous pouvons atteindre l’objectif fixé qui est d’aboutir sur des élections crédibles et transparentes et sortir le Mali de ces interminables transitions qui ne font que du tort au pays », est convaincu celui pour lequel, l’organe unique de gestion des élections est une garantie de transparence des élections, si cela est créé dans les normes.

Cela ne semble pas pour autant convaincre au niveau de l’ADEMA où l’organe unique n’est pas perçu comme la panacée. « Quelle que soit l’institution qu’on mettra en place la valeur de cette dernière dépendra de la valeur des hommes qui vont la porter. Si l’organe unique résolvait tout, il n’y aurait pas eu de crises post électorales en Côte d’Ivoire ou en Guinée », rappelle Adama Tiémoko Diarra, insistant sur le caractère inclusif que doit revêtir l’installation d’un tel organe qui selon lui, ne doit pas « se faire au forceps ».

Chronogramme en question

Fidèle à l’esprit de leur déclaration « pour une transition réussie » du 26 juillet 2021, la plupart des partis signataires se disent surpris par l’annonce faite par le Premier ministre devant les membres du CNT, du maintien de l’ancien chronogramme des élections établi par le gouvernement Moctar Ouane.

« Ce que le Premier ministre a fait, ce n’est encore qu’une déclaration d’intention. Un chronogramme est précis. Ce n’est pas encore le cas. Ce que nous demandons c’est justement un chronogramme le plus détaillé possible », réagit Mamadou Blaise Sangaré, un des signataires de ladite déclaration. « Nous avons été très étonnés d’apprendre que le gouvernement maintient le chronogramme antérieur au moment où nous nous demandions la publication d’un nouveau chronogramme prenant en compte les nouvelles actions dont la mise en place de l’organe unique de gestion des élections. Ce chronogramme antérieur ne répond plus au contexte actuel, parce qu’il ne prend pas en compte l’organe unique », renchérit M. Diarra.

« En plus, les dates qui y sont fixées sont intenables notamment celle concernant la tenue du référendum. D’ici à octobre il est quasiment impossible d’élaborer un projet de constitution, de le faire valider par le gouvernement,  le faire adopter par le CNT, d’en vérifier la constitutionnalité par la Cour constitutionnelle et de le soumettre au référendum du peuple souverain malien », ajoute celui pour lequel, le gouvernement doit nécessairement travailler à concevoir un nouveau chronogramme, prenant en compte les nouvelles actions.

Pour le secrétaire politique du parti de l’abeille, la raison est toute simple et évidente, le chronogramme antérieur étant valable au moment où c’était l’administration territoriale qui avait la charge d’organiser les élections mais dès lors que le gouvernement est dans la logique désormais de faire organiser les élections par un organe unique de gestion des élections, « cela va de soi que ce chronogramme ne tienne plus la route ».

A l’en croire, les partis signataires de la déclaration pour la réussite de la Transition tiennent toujours à la publication « dans les meilleurs délais » du nouveau chronogramme des élections, prenant en compte le « nouveau contexte dicté par les autorités elle mêmes ». « Je pense que le Premier ministre a répondu dans le vif à la question mais il va de soi que le gouvernement sera dans l’obligation de publier un nouveau chronogramme conforme aux nouvelles actions engagées », croit-il.

Veille accrue

Et si la Présidentielle ne se tenait finalement pas comme prévu en février 2022 ? La classe politique semble en tout cas, ne pas écarter cette éventualité. C’est pourquoi d’ailleurs certains responsables de partis et regroupements de partis politiques montent au créneau pour appeler les autorités de la Transition au respect scrupuleux du délai imparti pour la Transition.

Pour ceux-ci, les signaux d’une éventuelle prolongation sont déjà visibles et le gouvernement s’acheminerait délibérément vers cela. «Ne pas sentir les prémices d’une prolongation de la Transition, c’est faire preuve d’une naïveté déconcertante. Aujourd’hui il n’y a pas d’actions tangibles allant dans le sens du respect du délai de la Transition. Côté révision des listes, mise à jour du fichier par exemple, rien n’a commencé. Et les dispositions ne sont pas prises pour que l’Etat puisse être représenté rapidement dans les zones dites sensibles où les citoyens ont aussi droit à exprimer leur suffrage », s’inquiète Mamadou Blaise Sangaré.

Le respect du délai de la Transition a d’ailleurs été l’une des demandes clés de la déclaration du 26 juillet dans laquelle les signataires ont demandé aux autorités de la Transition de « confirmer leur engagement à respecter ces échéances ».

Des suspicions que les autorités de transition balaient d’un revers de main, s’évertuant notamment à « afficher » leur détermination à respecter leurs engagements et tenir les délais de la transition chers à la classe politique et à la communauté internationale. Si cette demande a été qualifiée par certains autres acteurs politiques d’ « ultimatum voilé » et qui ont vu en cette démarche la création d’un nouveau bloc contre les autorités transitoires, il n’en est rien de tout cela, rassure-t-on dans la ruche des abeilles.

« L’ADEMA en tant que parti historique par rapport à l’avènement du mouvement démocratique ne saurait se mettre dans une posture qui peut empêcher les autorités de travailler à la réussite de la Transition. Nous resterons force de propositions mais aussi force de veille. C’est cela le sens de notre accompagnement », met au clair le secrétaire politique.

Pour lui, il n’y a pas d’ultimatum, « loin s’en faut ». « Il s’agit tout simplement d’attirer l’attention des autorités sur ce qui est faisable ou non dans le délai imparti. On ne saurait parler d’ultimatum du moment où le délai dont nous demandons le respect a été déjà l’objet d’engagement de la part du Premier ministre », justifie l’ancien ministre.

Mohamed Kenouvi

Cet article a été publié dans Journal du Mali l’Hebdo n°330 du 05 au 11 août 2021 

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