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Laboratoire MaCoTer: la complexité de la société malienne

Le laboratoire Mixte International MaCoTer de Bamako  a 5 ans. Ses codirecteurs Fatoumata Coulibaly, Géographe à la Faculté d’Histoire et de Géographie (FHG) de l’Université des Sciences Sociales et de Gestion de Bamako, et le Dr. Gilles Holder, Anthropologue au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) en France répondent à nos questions.

Pouvez-vous nous présenter le Laboratoire MaCoTer ?

MaCoTer est un laboratoire de recherche interdisciplinaire et international en sciences sociales, qui a été créé en 2016 sur la thématique « Reconfigurations maliennes : Cohésions, Territoire et Développement ». Il est régi par une convention entre l’Université des Lettres et des Sciences Humaines de Bamako (ULSHB), l’Université des Sciences Juridiques et Politiques de Bamako (USJPB), l’Université des Sciences Sociales et de Gestion de Bamako (USSGB) et l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD).

Ce laboratoire, qui compte une cinquantaine d’enseignants-chercheurs maliens et français, travaille à la production de savoirs robustes, à la formation par la recherche et à éclairer les politiques publiques quant aux processus de conflictualité, de médiation, de recompositions territoriales, de migration et, plus largement, il interroge la société malienne dans toute sa complexité historique, sociale et culturelle.

 

Quel bilan faites-vous de son existence ?

Cinq ans après la création de MaCoTer, nous pouvons tirer un bilan très positif des activités mises en œuvre par le laboratoire, grâce à l’appui inconditionnel des rectorats partenaires. D’ailleurs, nous avons reçu en début d’année un comité d’évaluation indépendant, qui s’est prononcé en faveur de la reconduction du laboratoire jusqu’en 2024, une recommandation très attendue par les tutelles universitaires maliennes.

MaCoTer a su instaurer une culture de laboratoire et un espace scientifique en sciences sociales au cœur de l’université publique, à travers la tenue de séminaires de recherche, l’organisation d’universités d’été, de colloques, ou encore la publication d’ouvrages et d’articles académiques de rang international.

Nous avons également mis en place, en 2017, un Master interdisciplinaire, inter-faculté et international appelé « Sociétés, Culture et Développement » (SOCDEV), qui a formé à ce jour plus de 50 étudiants maliens à travers quatre promotions. Enfin, le laboratoire encadre six doctorants dans différentes disciplines des sciences sociales et humaines, qui sont sortis pour la plupart du Master SOCDEV.

Au-delà de ce bilan, nous travaillons désormais à institutionnaliser ce dispositif au sein de l’enseignement supérieur et de la recherche au Mali, à travers son autonomisation financière. Au Mali, comme dans de nombreux pays africains, la recherche n’est pas ou peu financée sur fonds publics. C’est aux équipes de recherche d’aller chercher elles-mêmes ces financements auprès de bailleurs, non pas pour produire de la consultance et de l’expertise, mais bel et bien des savoirs académiques sans compromis.

Enfin, nous développons une politique d’internationalisation du laboratoire, à travers la mise en place de partenariats scientifiques sur projet avec des universités et instituts de recherche de la sous-région (Sénégal, Côte d’Ivoire, Niger, Burkina Faso, etc.).

 

Qu’est-ce qui motive l’organisation du Colloque « Reconfigurations maliennes et situations ouest-africaines : cohésions, territoires et développement » ?

La première raison est de présenter le bilan des activités de MaCoTer durant ces cinq années d’existence. Pour cela, nous sommes heureux d’accueillir des collègues affiliés au laboratoire, ainsi que d’autres de la sous-région (Cameroun, Côte d’Ivoire, Sénégal) et d’Europe (France, Italie, Allemagne) qui présenteront leurs travaux en lien avec la thématique de MaCoTer. 

La seconde raison est d’arriver à créer un moment de réflexivité sur les raisons pour lesquelles ce pays et, plus largement les pays du Sahel, s’abîme dans un conflit fratricide et comment il entend se reconfigurer. Il s’agira ici de capitaliser des savoirs en se voulant prospectif pour le Mali et les pays voisins confrontés aux mêmes questions de mal-gouvernance, de fragilité de l’État, de politiques néolibérales, de justice sociale, d’éducation, de prérequis sécuritaires. 

Enfin, ce colloque sera l’occasion pour nous de présenter un nouveau projet porté par une équipe du laboratoire intitulé« La suppléance, nouvel espace de gouvernance endogène ? ». Il s’agit d’un projet cofinancé par MaCoTer et l’AFD, qui vise à analyser les espaces de service que l’action publique et le secteur commercial ne prennent pas en charge, contraignant les populations à combler ces vides dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la sécurité, de la justice, de l’économie et du genre. Il sera présenté et discuté dans le cadre d’un Atelier auquel participeront des intervenants issus de la classe politique, de la société civile et des corps de métier concernés, afin d’engager un débat réflexif qui illustre le principe cardinal que nous défendons : produire une science utile.

 

Comment expliquer l’ampleur de la crise malienne et sa durée ?

Si le conflit armé qui a débuté en 2012 aura été marqué par une ampleur et une violence sans précédent, allant jusqu’à menacer l’existence même du pays, il n’est pourtant qu’une des manifestations d’une crise plus large, plus profonde et plus ancienne. On aurait pu penser que la restauration des institutions légales au terme des élections générales de 2013 et la forte adhésion populaire à ce processus allaient permettre une sortie de crise rapide. Mais huit ans plus tard, le dialogue entre les groupes armés et l’Etat demeure problématique et la réconciliation en suspens. Saluons tout de même le travail de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR), créée en janvier 2014, qui précède l’Accord d’Alger de 2015, ainsi que celui de la Conférence Nationale d’Entente du Mali, qui s’est tenue en mars-avril 2017. Mais en dépit de tous ces efforts, la cessation des violences et l’instauration d’un dialogue inclusif ne sont que partiellement mis en œuvre, tant les réticences de toutes les parties impliquées demeurent fortes.

Cette situation compliquée s’est désormais élargie au reste du territoire national et jusque dans les pays limitrophes, avec l’apparition de l’organisation État islamique en 2014, puis l’implantation de groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda au sud et au centre du pays en 2015. La persistance d’une conflictualité qui s’ancre sur des problèmes liés à l’accès aux ressources (cultures et pâturages), aux luttes sociales sur fond de règlement historique (on pense ici à l’esclavage par ascendance),la faible présence de l’État malien et la fragmentation du monopole légitime de la violence entre les groupes armés, tout cela tend vers une confrontation synonyme de rupture de la cohésion nationale, voire de la nation malienne. En réalité, il ne suffit pas de dire « Je veux la paix !» ;il faut se donner les moyens de l’obtenir. Et c’est là que la recherche scientifique peut apporter sa contribution à la compréhension des causes profondes du conflit et aider ainsi à la décision pour ceux qui sont en charge de l’action publique.

 

Comment mieux penser la sortie de crise au Mali ?

On vient de le rappeler, la recherche peut offrir un appui substantiel dans la compréhension de la crise, dès lors que l’approche sécuritaire et répressive, les solutions techniques et les « modèles voyageurs », comme dit Jean-Pierre Olivier de Sardan, n’ont pas véritablement fait preuve d’efficacité. Certes, la recherche n’est pas là pour se substituer à l’action des gouvernements et n’a aucun autre mandat que celui de connaitre et transmettre. Mais on constate que de plus en plus d’agences internationales et d’acteurs œuvrant pour la résolution du conflit au Sahel font appel aux chercheurs en sciences sociales pour envisager des solutions culturellement plus intégrées. Le Mali dispose d’un institut et de trois grandes universités publiques qui se partagent les enseignements et la recherche en sociologie et anthropologie, en histoire et géographie, en droit et sciences politiques. Malheureusement, ces institutions sont peu mobilisées par les autorités pour appréhender la crise. Il existe pourtant un Fonds Compétitif pour la Recherche et l’Innovation Technologique (FCRIT) qui est alimenté par une subvention budgétaire fixée à 0,2% des recettes fiscales. Mais pour des raisons difficiles à comprendre, la recherche en sciences sociales n’accède quasiment jamais à ce fonds, qui privilégie plutôt les secteurs de la santé, de la biologie, de l’agriculture ou des mines.

Or soyons sûrs d’une chose : le développement agricole, la prise en charge d’une meilleure santé, l’amélioration de l’éducation ne pourront être réalisés sans rétablir au préalable la paix et la cohésion sociale, seules gages de sécurité et de bien-être des citoyens. Cela passe par la compréhension des causes profondes d’un conflit qui ne cesse de s’étendre dans le pays et la sous-région, de manière à pouvoir engager un processus de dialogue, de réconciliation et de reconstruction. Les sciences sociales sont aussi là pour cela.

 

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