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Ilze Brands Kehris: « On a parlé de l’impunité, un volet important qui a fait partie de ce qu’on a exploré »

La sous secrétaire générale aux droits de l’Homme des Nations Unies a effectué une visite au Mali du 1er au 6 novembre 2021 ? Madame Ilze Brands Kehris. Elle a répondu aux questions de  Journal du Mali.

Quel constat avez-vous fait de la situation des droits de l’Homme au Mali ?

Je suis vraiment très heureuse d’être ici. Ça a été l’occasion extraordinaire pour moi d’avoir eu ces 5 journées au Mali. Un pays  que j’ai suivi de loin pendant pas mal de temps déjà. Mais c’est important de venir et d’avoir les possibilités d’entretien que j’ai eues ici à Bamako et aussi à Mopti. Cela a été pour moi personnellement, ainsi que pour le travail que l’on fait dans  le domaine des droits de l’Homme. 

Je pense que la situation est très  préoccupante surtout à cause de la situation sécuritaire qui devient de plus en plus grave, on le voit aussi c’est clair que c’est très liée à la situation des droits de l’Homme. Pour beaucoup de raisons, la situation au centre, c’est quelque chose que j’ai ressenti beaucoup mieux en étant ici, combien la situation est complexe. Dans différentes parties du pays. Il ya tellement de situations contextuelles différentes dans le centre, tellement de crises, d’aspect de crise que pour les droits de l’Homme, les défis sont énormes. Mais en même temps je voudrais dire, qu’il y a eu une grande ouverture de la part des autorités d’avoir ce dialogue. J’ai eu aussi beaucoup d’espoir quand j’ai entendu des efforts  qui ont été faits, des priorités qui ont été prises. Mais c’est clair qu’il faut voir ce qui se passe en réalité, la situation réelle est très grave.

Les actions déjà entreprises vont-elles dans le bon sens ?

Je ne suis pas ici pour juger, je suis venue pour avoir cet entretien et je suis à l’écoute. Je pense qu’il y a beaucoup de perceptions différentes dans une situation aussi complexe. C’est surtout pas à moi d’avoir des conclusions de la situation. En plus, on a une équipe de l’ONU auprès de la MINUSMA, la division des droits de l’Homme et de la protection qui connaît très bien la situation et la suit de près avec beaucoup d’engagement et d’activités, qui pourrait mieux répondre que moi. Mais en même temps, je pense que  la seule façon d’adresser la situation  c’est par les acteurs nationaux, régionaux aussi bien sûr, mais pas pour juger. Mais en même temps, c’est vrai que c’est un défi d’identifier les priorités dans le domaine des droits de l’Homme. On parlait de situation sécuritaire qui mène à des atteintes aux droits fondamentaux, comme le droit à la vie, à l’intégrité, à la dignité.  On a beaucoup parlé de l’impunité et on continue d’en parler, un volet important qui a fait partie de ce qu’on a exploré.  Il ya des défis de faire des priorités parmi ces droits qui sont atteints, c’est urgent. Il y a bien des signes que des efforts sont faits et des priorités annoncées, il y a un discours qui prend en compte les droits de l’Homme. Mais le plus grand défi c’est d’être sûr que ce n’est pas seulement au niveau du discours. Qu’il y ait des actions et des mécanismes de suivi pour que cela marche, d’avoir un encadrement législatif et dans la capacité des institutions.

Quels sont les moyens d’action des défenseurs des doits de l’Homme rencontrés et comment vous pouvez les aider ?

On rencontre toujours des acteurs de la société civile, parce ce  sont des acteurs clés et les acteurs indépendants, la commission nationale des droits de l’Homme. Ce sont des acteurs importants dans tous les pays. J’ai eu la possibilité d’assister à Mopti au lancement d’un projet dans le cadre des concertations des ONG qui appuient notamment la division des droits de l’Homme. Cela évoque l’un des défis à savoir la capacité de coordonner, même s’il faut le faire dans le respect de l’indépendance de chaque organisation, la diversité. On sait aussi qu’il y a la pression sur la société civile de façon générale, pas seulement au Mali.   Ce sont les libertés fondamentales qu’il faut sauvegarder. Il faut être vigilant dans les périodes de transition, d’élection, le pluralisme est très important.

En termes de suivi des rapports sur les cas de violation de droits (exactions, ect), qu’en est-il ?

Il y a des rapports différents, surtout des enquêtes et beaucoup d’allégations au-delà des rapports. Donc, l’important c’est d’avoir des rapports fiables, basés sur des enquêtes avec une méthodologie. C’est une base sur laquelle on peut commencer à faire des plans d’action, mais aussi de demander la redevabilité aux acteurs sur la situation et l’obligation de l’autorité d’assurer cette redevabilité. Il ya aussi le côté sécuritaire pour permettre même l’accès au territoire et pouvoir vérifier les rapports et avoir le contrôle sur ce qui se passe sur le territoire.

Cela ramène à la question d’impunité, parce que si les actes commis ne sont pas punis et les auteurs identifiés. Il faut faire des pas pratiques et démonter qu’il ya des résultats.

Quel est votre regard sur la lutte contre la corruption, craignez vous une possible chasse aux sorcières ?

J’ai beaucoup entendu parler de la lutte contre la corruption et j’ai été rassurée même en parlant avec des interlocuteurs différents qu’il ya  un sentiment que des efforts sont faits dans ce domaine. C’est rassurant parce que la corruption est très liée aux droits de l’Homme. Ses conséquences sont que l’on a pas assez de moyens pour assurer les droits sociaux et économiques de la population, mais aussi l’indépendance de la justice. Il faut aussi dire que l’expérience que l’on a eue ailleurs est qu’il faut avoir une lutte systématique basée sur l’indépendance de l’institution qui connaît les cas de corruption. Il ya toujours un risque que cela peut viser certaines personnes dans une situation politique sensible. Surtout il faut faire attention à ce que cela ne devienne pas un instrument politique ou autre. Tout pour la lutte contre la corruption mais vraiment avoir les institutions qui correspondent pour avoir une lutte homogène sans critère personnel pour les personnes visées.

La reforme des services de sécurité d’Etat peut-elle faire craindre des entraves aux droits de l’Homme ?

Je ne connais pas assez bien les textes adoptés, mais j’en ai entendu parler. Je ne peux pas avoir des conclusions spécifiques et exactes, je ne suis pas experte en la matière .

Mais je sais qu’en général, c’est une tendance globale, pas seulement au Mali. Il ya toujours un peu ce risque de tension entre la priorité mise sur la sécurité et les droits de l’Homme. C’est pourquoi on travaille beaucoup dans le pays et certainement aussi à New York et au bureau du Haut Commissaire aux droits de l’Homme à Genève sur la dimension  de lutte contre le terrorisme où il ya très souvent une tendance d’avoir des lois pas très bien définies et qu’on peut mal utiliser en voyant la menace terroriste  d’une façon beaucoup trop large et donc cela peut être appliqué  dans des situations ciblées contre  d’autres personnes et la société civile est parfois vraiment à risque dans beaucoup de pays à cause de cela. C’est clair qu’il faut toujours être vigilant avec l’expansion de ce genre de base juridique pour les actions sécuritaires  et les institutions  sécuritaires. Il faut qu’elles soient basées sur les droits de l’Homme et que l’on puisse avoir recours si jamais  elles sont appliquées à des situations où cela ne devait pas être.

Avez-vous l’impression que les recommandations pour les pays qui ne respecteraient pas les droits de l’Homme sont insuffisantes ?

Il ya une grande différence entre les pays. Et la bonne volonté et la bonne foi de déclarer que l’on va suivre les recommandations varie énormément. Mais il n y a aucun pays qui n’a pas de défis  en matière de droits de l’Homme. La différence c’est si on a l’ouverture  et la maturité d’accepter que l’on a des fautes et prendre en compte ces recommandations. Les pays se sentent peut être un peu attaqués, critiqués. Il faudrait voir ces recommandations comme un appui. Cela aide les pays à identifier où sont les défis prioritaires et aussi pouvoir être assistés à avoir les solutions. Parce que l’ONU a beaucoup d’expertise accumulée dans beaucoup de pays pour voir comment adresser les situations. Une attitude fondamentale est l’ouverture et même la transparence d’admettre que l’on a des défis et que l’on peut travailler ensemble pour les solutions. 

 

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