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Barkhane au Mali : un bilan controversé

Dans moins de six mois, l’opération française Barkhane va se retirer du Mali pour s’implanter dans d’autres pays. En une décennie d’engagement militaire, la France a perdu au Mali 53 soldats et neutralisé plusieurs chefs militaires, mais échoué à endiguer la menace terroriste. Un bilan contrasté.

« Votre pays va connaitre une nouvelle indépendance, qui ne sera plus cette fois la victoire sur le système colonial, mais la victoire sur le terrorisme, sur l’intolérance et sur le fanatisme », promettait le samedi 2 février 2013 François Hollande à des milliers de Maliens. L’ancien Président français venait d’être accueilli en héros au pied du Monument de l’indépendance de Bamako, après avoir déclenché quelques semaines plus tôt l’opération Serval pour stopper l’avancée des terroristes vers Konna. Neuf ans plus tard, au pied du même Monument, de surcroît le samedi 19 février 2022, des milliers de Maliens étaient en liesse. Mais dans un autre esprit. Munis de balais traditionnels, ils célébraient l’annonce, trois jours plus tôt, par le président Emmanuel Macron, du retrait prochain des forces Barkhane et Takuba, ayant succédé à Serval. Comme pour dire « bon débarras » à une intervention militaire qu’ils acclamaient il y a neuf ans.

Arrivée sous une transition militaire suite à un coup d’État, la France plie bagage sous une autre transition, « sans délai » enjoignent les nouvelles autorités maliennes qui regrettent une décision « unilatérale » dans une crise diplomatique sans précédent avec l’Hexagone.

Près d’une décennie d’engagement

Que ce serait-il passé en 2013 si la France n’était pas intervenue au Mali ? « Vous auriez eu à coup sûr un effondrement de l’État malien », répond sans équivoque Emmanuel Macron. Au plan militaire, Serval a permis au Mali de reconquérir les régions du Nord du pays sous contrôle terroriste. À partir d’août 2014, elle sera remplacée par Barkhane. Celle-ci va « neutraliser » plusieurs cadres d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), dont notamment son chef emblématique, Abdelmalek Droukdel, et son chef militaire, Bah Ag Moussa. Il en est de même pour « l’arrestation ou la neutralisation » de plusieurs cadres de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), notamment la mort en août 2021 d’Adnan Abou Walid al-Sahraoui, « émir » de l’EIGS. Selon une enquête de Médiapart, l’armée française a tué au moins 2 800 djihadistes.

Barkhane a également permis aux FAMa de disposer de matériels militaires dans le cadre de leur montée en puissance. « L’armée malienne a bénéficié de plus de 29 milliards de francs CFA de cession de matériels depuis 2013 », informe la représentation de l’opération Barkhane au Mali. Elle poursuit en expliquant que quatre unités légères de reconnaissance dans le Liptako-Gourma (Gao, Ménaka, Gossi) et deux bataillons maliens de la force conjointe du G5 Sahel (Boulkessi et Goma Coura) ont été dotés de moyens logistiques militaires, ainsi qu’une compagnie du Bataillon autonome des Forces spéciales (BAFS), qui a bénéficié d’équipements de protection individuel du combattant.

Au-delà des opérations antiterroristes, la force française a aussi effectué des actions civilo-militaires. En 2021, elle a fait « plus de 130 000 soins et 18 000 consultations médicales au profit de la population ». Barkhane, c’est aussi une manne financière importante. Grâce à elle, plusieurs entreprises locales, notamment à Gao, ont survécu à la crise socio-politique et sécuritaire que connait le Mali depuis près d’une décennie. C’est dans cette région du nord du pays que les inquiétudes sont les plus grandes quant au départ des Français. En 2021, « l’opération Barkhane, en plus des matériels cédés aux forces partenaires, a dépensé 19 milliards de francs CFA auprès de 226 fournisseurs maliens et employé 320 personnes locales, rémunérées à hauteur de trois fois le SMIC malien », informe la représentation de Barkhane au Mali.

Un bilan controversé

La mission fondamentale de Barkhane, lutter contre le terrorisme, présente un bilan peu reluisant. Aujourd’hui, ce terrorisme s’est métastasé au centre et au sud du Mali, alors qu’il n’était que dans le nord quand la force française intervenait. Des tueries de masse ont continué d’endeuiller les populations civiles et militaires et des pans importants du territoire malien échappent encore au contrôle de l’État. Les autorités maliennes sont sans équivoque. Pour elles, le bilan des opérations Serval et Barkhane est même un « échec ». « Il ne faut pas avoir honte de le dire. C’est un échec stratégique, un échec politique, un échec tout court », jugeait le Premier ministre lors d’une interview à la télévision nationale. Elles ne digèrent pas non plus, comme beaucoup de Maliens, que la France ait refusé l’accès de Kidal aux troupes maliennes lors de la reconquête du nord, créant du coup une « enclave », selon Choguel Maiga.

Pour le Dr. AmidouTidiani, enseignant-chercheur à l’Université Paris-13, évoquer le bilan de Barkhane dépend des côtés. « Du côté malien, on peut dire que Serval a été une réussite et Barkhane un échec, dans la mesure où elle était censée lutter contre le terrorisme. Celui-ci s’est propagé dans tout le Mali. Du côté de la France, c’est le contraire. Barkhane lui a permis d’avoir un outil de défense qui lui permettait de se projeter dans la sous-région pour lutter contre le terrorisme, au sens du terrorisme de nature à toucher à ses intérêts ».

L’universitaire Patrick Tillard, consultant politique et en questions de sécurité, est également convaincu de l’échec de la France dans la lutte contre le terrorisme au Mali et dans le Sahel. Cependant, il pense que cet échec est partagé entre la force française et les acteurs nationaux, notamment les politiques, et il déplore l’option militaire comme seule solution à la lutte antiterroriste. « Je mettrai cet échec global sur la militarisation exclusive de la lutte contre le terrorisme, qui n’a jamais apporté de résultats. Voyez par exemple l’Afghanistan, où 7 000 milliards de dollars ont été dépensés, avec des milliers de morts, pour remettre le pays 20 ans plus tard à ceux qu’on a chassés du pouvoir 20 ans plus tôt. Il fallait combattre l’idéologie des groupes armés, les moyens de financement et ensuite les empêcher de recruter ».

Boubacar Diallo

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