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G5 Sahel : l’impasse

Selon la règle de la présidence tournante, après le Tchad, le Mali devait prendre la tête du G5 Sahel en février dernier, à l’issue de la 8ème Conférence des chefs d’État. Mais le Colonel Assimi Goïta n’est toujours pas en poste. Les relations avec la France et de l’Union européenne, premiers partenaires de l’organisation sahélienne, ne sont plus au beau fixe. Le pays n’est plus non plus aligné avec les autres de la CEDEAO, et, au sein même du G5 Sahel, des brouilles sont perceptibles, notamment avec le Niger, avec lequel il y a eu des passes d’armes. En attendant, le Président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno joue les prolongations. L’avenir de la Force conjointe demeure flou au regard de l’évolution sociopolitique et géopolitique au Sahel.

En février dernier, les Présidents du Niger, du Tchad et de la Mauritanie ont participé à un mini-sommet du G5 Sahel à l’Élysée, à l’invitation du Président français nouvellement réélu Emanuel Macron. L’avenir de la Force Barkhane, ainsi que les problèmes sécuritaires au Sahel y ont été discuté, sans les deux autres membres du G5 Sahel, le Mali et le Burkina Faso, suspendus des instances de l’Union africaine à la suite de coups d’État. Cela annonçait déjà l’impasse que traverse cette organisation sahélienne, célébrée en grande pompe en 2014, qui devait assurer la sécurité et le développement à la région mais qui, au final, est toujours une Arlésienne.

Aujourd’hui, le G5 Sahel traverse une crise institutionnelle sans précédent et aux implications multiples. Pour la première fois, il ne tiendra pas sa Conférence des chefs d’État. Initialement prévue pour février dernier, elle devait porter le Colonel Assimi Goïta à la tête du G5 Sahel, en remplacement du Général tchadien Mahamat Idriss Déby Itno. Pas évident au regard de la relation du Mali avec ses voisins et avec une partie de la communauté internationale.

Relations compliquées

« Cela semble évident : personne ne va accepter que le Mali prenne la présidence du G5 Sahel », déclare le Dr. Marc-André Boisvert, chercheur postdoctoral au Centre Franco Paix de l’Université de Québec à Montréal. Au regard des relations internationales « compliquées » du pays, il estime qu’il sera très difficile pour le Mali de rassembler au sein du G5 Sahel.

Les relations entre le Mali et certains de ses voisins, et également certains partenaires financiers, sont aujourd’hui très tendues. Ces fractures découlent entre autres de plusieurs déclarations très peu diplomatiques entre le Mali et son voisin nigérien, et ce n’est toujours pas la désescalade. La Mauritanie a aussi fortement réagi après la disparition de certains de ses ressortissants sur le sol malien. Pour apaiser la situation, et alors que le Mali essaye de se tourner vers le port de Nouakchott pour contourner les sanctions de la CEDEAO et de l’UEMOA, un cadre a été créé pour faire la lumière sur ces disparitions. Bamako a également eu plusieurs passes d’armes avec Paris, dont le paroxysme a été le renvoi de l’ambassadeur français et le retrait de la Force Barkhane. La Banque mondiale a suspendu ses décaissement au profit du pays et l’Union européenne ses missions d’entrainement et de formation en raison de la présence présumée de mercenaires russes de la société de sécurité privée Wagner.

Le point qui dérange le plus est celui de la relation exécrable du Mali avec la France, tête de proue de l’Alliance Sahel, une coalition internationale de 25 partenaires qui finance des projets de développement dans les pays membres du G5 Sahel. Sur les « 22 milliards d’euros d’engagements financiers pris » par l’Alliance Sahel et « plusieurs milliers de projets », le trio en tête de la répartition des fonds est la Banque Mondiale, la France et l’Union européenne. « Si l’on considère que le refus de passer la présidence du G5 Sahel s’explique par le fait que le Mali soit dirigé par un régime militaro-civil suite à un coup d’État militaire, il est difficile de comprendre la présidence tchadienne, vu que ce pays vit sous un régime militaro-militaire suite au décès du Maréchal Idriss Déby Itno. Le G5 Sahel dépend fondamentalement de certaines puissances internationales, de telle sorte qu’il ne peut se permettre d’emprunter un chemin qui déplairait à celles-ci, même si pour cela il faut tordre le cou aux règles de fonctionnement interne de l’organisation », explique Moussa Djombana, analyste géopolitique et sécuritaire.

Dans sa radioscopie du G5 Sahel cinq ans après sa création, publiée en 2019, le spécialiste du Sahel Nicolas Desgrais explique que « lors de la Conférence des chefs d’État de février 2017, le Président tchadien Idriss Déby aurait reconnu lui-même les difficultés rencontrées par son pays pour assumer ses responsabilités » dans un contexte de tensions provoquées par l’élection présidentielle de 2016 et « aurait proposé de passer la main à son homologue malien avant la fin du mandat de deux ans qui était alors en vigueur. Par la même occasion, les chefs d’État décidèrent de limiter la durée de la présidence en exercice à une seule année ».

Il poursuit n’avoir trouvé « aucune disposition dans les textes du G5 Sahel prévoyant l’absence provisoire ou la suspension d’un des États membres. Les décisions devant être prises par consensus, il est dès lors difficile d’imaginer comment les instances du G5 Sahel pourraient fonctionner dans le cas précis d’une absence de participation d’un des États membres ». Pour Nicolas Desgrais, « ce sont les relations interpersonnelles entre les chefs d’États qui emportent bien souvent la décision et témoignent des rapports de force au sein de l’organisation ». Ce qui semble être le cas au sein du G5 Sahel aujourd’hui.

À la croisée des chemins

Créé en 2014, le G5 Sahel devait faire une réalité du Nexus sécurité – développement de ses cinq pays membres. Et cela demeure toujours un mirage. Si un certain impact des projets de développement, à travers l’Alliance Sahel, est visible, la capacité de l’organisation à ramener la sécurité dans le Sahel se fait toujours attendre. Sa Force conjointe (FC – G5 Sahel), créée en 2017 à cet effet, n’a toujours pas atteint sa plénitude opérationnelle, faute de moyens financiers.

C’est pourquoi le G5 Sahel demande depuis sa création de passer sous le chapitre VII de la Charte de l’ONU. « Cette demande a deux effets principaux. D’abord, elle autorise de recourir à la force armée, normalement interdite en droit international. Dans le cas présent, cela n’a aucune importance, car les membres du G5 Sahel sont libres de recourir à la force sur leur territoire. Ensuite, elle entrainera la mise en œuvre d’un budget dédié à l’ONU. C’est ce que cherchent les États membres du G5 Sahel. Ils disposent déjà de financements bilatéraux et de contributions volontaires d’États étrangers, mais un mandat de l’ONU, accompagné de la création d’un Bureau d’appui permettrait de disposer d’un budget régulier », explique un doctorant en droit international requérant l’anonymat.

Mais plusieurs États membres du Conseil de sécurité, notamment les Etats-Unis et le Royaume Uni, refusent toujours de voir passer le mandat du G5 Sahel sous le chapitre VII de l’ONU. « Ils préfèrent conserver un financement par contributions bilatérales, avec la possibilité de les réduire ou de les augmenter selon l’évolution de la situation politique. La Force conjointe du G5 Sahel a été accusée d’exactions sur des civils et des doutes existent quant à la possibilité qu’elle mette en œuvre le cadre de conduite relatif aux droits de l’Homme et au droit humanitaire imposé par l’ONU. Tous ces éléments remontent globalement à l’année 2021. Avec le déploiement de Wagner, selon les États occidentaux, il y a peu de chances qu’une telle décision ait lieu en 2022 », poursuit le doctorant.

Au regard de l’évolution sociopolitique et géopolitique de la région, l’avenir du G5 Sahel demeure incertain. Pour Moussa Djombana, afin de survivre, l’organisation sahélienne doit être plus ouverte au changement, en vue de mieux s’adapter aux réalités multiformes de l’espace sécuritaire de la région. « Les pays composant cette organisation mutent rapidement et le G5 Sahel, au niveau politique, ne parvient pas à s’adapter, faisant laisser peser des craintes pour sa survie. Aujourd’hui, c’est le Mali qui s’oriente vers la Russie en ce qui concerne la coopération bilatérale militaire. Demain, cela pourrait être le Burkina Faso ou la Mauritanie. Soit le G5 Sahel s’adaptera aux contingences actuelles de la région, soit il mourra de sa belle mort.»

Pour le Dr. Marc-André Boisvert, il est plus qu’urgent d’avoir un leadership fort à la tête du G5 Sahel. « Il faudrait que le G5 Sahel devienne l’outil de cinq pays qui se seront entendus sur comment prendre le volant et comment diriger cette organisation ». En attendant que ce jour soit, le G5 Sahel est aujourd’hui le G3 Sahel, avec le Niger, le Tchad et la Mauritanie. Le Mali et le Burkina sont pour le moment sur le banc de touche.

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