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Traite des personnes : « A Kayes, c’est accepter d’être esclave ou vivre l’enfer »

Il y a 117 ans, l’administration coloniale a aboli l’esclavage en Afrique occidentale. Mais, il existe toujours au Mali, principalement dans la région de Kayes où des personnes continuent à souffrir des affres à même à mourir du phénomène.

 

La violence due à l’esclavage a atteint un paroxysme dans la région de Kayes. Le 29 juillet 2022, le cadavre brulé et mutilé de Djogou Sidibé, 71 ans, a été retrouvé près de son champ, non loin de son village de Lany Mody dans le cercle de Kayes. Cet acte comme l’expliquent plusieurs organisations de lutte contre l’esclavage, est dû au refus de la vieille femme de se soumettre au statut d’esclave.

Le fils de la défunte (relayé sur les réseaux sociaux) témoigne qu’elle a été tuée pour avoir refusé de moduler sa plainte afin qu’une femme qui l’avait battue le 10 juin dernier, puisse bénéficier d’une liberté provisoire. La mort de Djogou Sidibé est le point d’orgue de mauvais traitements qui se multiplient dans les contrées de la première région administrative du Mali comme en témoigne Farda, 65 ans, installée à Makana Toubaboukané, un village situé à 60 Km de Kayes. Le 6 juillet dernier, sur le chemin du champ, la vieille femme « toute joyeuse », écoutait une chanson à la gloire d’Ousmane, un riche commerçant de la localité qui venait d’offrir un forage au village, raconte-t-elle. Sur la route, elle croise le septuagénaire Samba, un membre de la famille royale du village qui lui interdit d’écouter cette musique « à la gloire d’un esclave indigne de louanges ». Face à son refus, le vieillard abat son bâton sur la tête de Farda puis la roue de coups. Le bras avec lequel elle tentait de se protéger est fracturé tandis que de sa tête s’écoulait du sang. « Ensuite, il a fait appel à des jeunes de sa famille pour aller tabasser nos familles et brûler nos maisons », raconte la victime. Coumba, 50 ans, (traumatisme crânien), Lassana, 24 ans, (bras cassé) et Adama, 50 ans (coude démis) comptent parmi les victimes supplémentaires.

Ces violences en rappellent d’autres pas si éloignées que cela. Le 21 novembre 2019, 110 personnes, en majorité des femmes et des enfants, fuient leur village de Khérouané pour se réfugier à Diéma pour avoir refusé le statut d’esclaves. Le 1ER septembre 2020, Youssouf Cissoko, Mountaga Diarrisso, Gossi Cissoko et Djané Cissoko, 4 militants anti-esclavagistes, sont battus à mort dans le village de Djandjamé. Le 4 juillet 2021 : des habitants du village de Makhadougou considérés comme des « esclaves » sont empêchés de travailler dans leur champ. 12 d’entre eux (parmi lesquels 3 femmes) sont blessés par des machettes et des coups de fusil. Le 28 septembre 2021 : une vidéo montrant des jeunes ligotés et torturés avec des armes blanches fait le tour des réseaux sociaux. La scène filmée à Oussoubidiagna fait 1 mort, 77 blessés et 3000 « esclaves » déplacés, selon un bilan de l’ONU dont des experts ont lancé une alerte en 2021 contre l’intensification du phénomène dans la région. « N’empêche, à Kayes, c’est accepter d’être esclave ou vivre l’enfer », s’exclame Mikhailou Diallo, le président régional Kayes de la Fédération malienne des Associations de lutte contre l’exclusion, la discrimination, l’esclavage par ascendance et les inégalités sociales (FMALEDEI).

Personnes capturées

Traditionnellement ont été considérées comme esclaves au Mali, des personnes capturées au cours des razzias ou échangés par des guerriers lors de conflits tribaux à l’époque précoloniale. La transmission du statut aux enfants se fait via la mère quelque soit celui du père. « Mais dans nos localités de Kayes actuellement, tous ceux qui ne sont pas de la lignée des fondateurs des villages sont considérés comme esclaves », corrige Mikhailou Diallo.

Le système pour devenir esclave est tout simple, dit-il. « Si un étranger s’installe dans un de ces villages, au bout d’un certain temps, les chefs traditionnels te donnent une de leurs filles en mariage en disant que tu es une bonne personne. Mais dès que tu commences à réussir ta vie, ils t’annoncent que c’est une de leurs esclaves que tu as épousé en réalité et, du coup, tes enfants deviennent leur propriété. Si tu décides de quitter le village, on te retire les enfants », explique-t-il. Dans la zone, les « esclaves » n’ont droit à aucun poste de responsabilité (maire, imam, prêtre…), à leur mort, leurs corps sont enterrés à l’écart de ceux des « nobles », leurs épouses sont astreintes à un veuvage de 2 mois et 5 jours au lieu des 4 mois et 10 jours prescrits par l’islam…

« 105 personnes inculpées »

L’administration coloniale a aboli l’esclavage au Mali par un décret daté du 12 décembre 1905. « La pauvreté, le manque d’éducation, la demande de main-d’œuvre bon marché, la demande de sexe et l’absence de droits de l’homme pour les groupes vulnérables sont des principales causes qui perpétuent encore la pratique dans le pays », regrette Nouhoum Cherif Haïdara, membre du Comité national de coordination de la lutte contre la traite des personnes et des pratiques assimilées (CNLTP).

Autre motif de la persistance de l’esclavage par ascendance : il est perçu dans les localités de Kayes comme une tradition qu’il faut respecter. C’est dire la difficulté de l’éradiquer malgré les tentatives de l’Etat malien.

Le 3 février 2011, le gouvernement crée le CNLTP. Dans la foulée, il fait adopter la loi n°2012-023 du 12 juillet 2012, relative à la lutte contre la traite des personnes et pratiques assimilées (elle prévoit, pour les individus reconnus coupable de traite des personnes, des peines s’échelonnant de 5 ans d’emprisonnement à la réclusion à perpétuité selon les circonstances), et lance un Plan d’action national (2018-2022) le 1er février 2019. Ce Plan d’action qui fait actuellement l’objet d’une révision par les parties prenantes, prévoit, entre autres, de promouvoir la coordination et la coopération des acteurs dans la lutte contre la traite des personnes.

Le ministre de la justice, Mamadou Kassogué, a également appelé, en décembre dernier, les procureurs généraux « à prendre des dispositions pour que des poursuites soient engagées pour tous les cas de violences physiques et d’atteintes aux biens exercées contre ces personnes en considération de leur statut ».

Une injonction utile car le système judiciaire s’est révélé particulièrement actif en 2021 dans la poursuite des affaires de traite des personnes dans la cité des rails.

« 105 personnes ont été inculpées de traite des personnes et/ou de trafic de migrants. Elles sont actuellement en attente de leur procès. Les tribunaux de Kayes à eux seuls ont jugé 36 affaires liées à la traite des personnes et à l’esclavage l’année dernière », explique Me Lury Nkouessom, chef de file de la composante accès à la justice du projet Mali Justice Project (MJP). Un projet financé par l’USAID qui fournit un appui technique et financier à plusieurs ONG pour porter assistance aux victimes de la traite des personnes et de l’esclavage par ascendance.

Ces mesures ne convainquent cependant pas les associations de victimes qui relèvent que « les crimes d’esclavage sont considérés comme des problèmes de terre, de conflits entre clans, de coups et blessures… par la justice ». Elles dénoncent en plus le fait que la loi sur la traite des personnes (TIP) de 2012 en vigueur se concentre fortement sur les poursuites judiciaires mais n’accorde que très peu de place à la protection et à l’assistance aux victimes. Comme en atteste dramatiquement le cas de « l’esclave » Djogou Sidibé.

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