Gilles Yabi : « L’amélioration des relations politiques peut contribuer à relancer la coopération sécuritaire entre le Bénin et ses voisins de l’AES »

Les visites du Président béninois Romuald Wadagni à Niamey, Ouagadougou et Bamako marquent une nouvelle dynamique dans les relations entre le Bénin et les pays de l’AES. Pour Gilles Yabi, analyste politique et fondateur du think tank citoyen WATHI, cette évolution est porteuse d’opportunités, même si ses effets concrets demanderont du temps. Propos recueillis par Mohamed Kenouvi

Après plusieurs années de tensions entre le Bénin et les pays de l’AES, comment interprétez-vous les visites successives du Président Romuald Wadagni à Niamey, Ouagadougou et Bamako ?

Ces visites traduisent une volonté claire du nouveau Président béninois d’établir de bonnes relations avec les pays voisins et, plus largement, avec l’ensemble de la région ouest-africaine. Ancien ministre de l’Économie et des Finances, pendant dix ans, Romuald Wadagni est particulièrement sensible aux enjeux économiques, mais il sait aussi que l’insécurité peut compromettre les perspectives de développement, notamment dans le nord du Bénin. À travers cette tournée, il cherche à établir un contact direct avec ses homologues et à envoyer le signal d’un Bénin ouvert au dialogue et à la coopération. Il a d’ailleurs invité les dirigeants des pays du Sahel à se rendre à leur tour à Cotonou.

Dans un contexte marqué par la persistance de la menace terroriste dans la région, quelles perspectives cette nouvelle dynamique peut-elle offrir en matière de coopération sécuritaire entre le Bénin et les pays de l’AES ?

L’amélioration des relations politiques peut contribuer à relancer la coopération sécuritaire entre le Bénin et ses voisins de l’AES, notamment le Niger et le Burkina Faso. Il faut toutefois rester prudent. Pour le moment, nous observons surtout des signaux diplomatiques forts. Des mécanismes et des comités techniques sont progressivement mis en place. C’est ce travail qui permettra de donner un contenu concret à la relance de la coopération sécuritaire.

En vue des négociations entre la CEDEAO et l’AES sur les modalités de leurs futures relations, ce rapprochement entre le Bénin et les États de l’AES peut-il contribuer à instaurer un climat plus favorable entre les deux espaces régionaux ?

Ce rapprochement va dans la bonne direction et peut contribuer à améliorer les relations entre les pays côtiers et les pays sahéliens. Mais il ne faut pas en tirer des conclusions hâtives. D’autres tensions subsistent dans la région, notamment entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. L’apaisement des relations entre la CEDEAO et l’AES dépendra donc d’un effort plus large. Le Bénin, aux côtés d’autres acteurs comme le Ghana ou le Sénégal, pourra contribuer à créer un climat plus favorable, mais les résultats ne seront visibles que progressivement au cours des prochains mois.

 

 

Cocaïne vers l’Europe : Freetown au cœur du couloir ouest-africain

Le rapport The Arconian operation, publié le 8 juin 2026 par la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), analyse une saisie record de cocaïne sur l’Atlantique. Il place Freetown, en Sierra Leone, au centre d’un dispositif maritime reliant l’Amérique latine, l’Afrique de l’Ouest et l’Europe.

Le dossier part de l’interception de l’Arconian, le 1er mai 2026, au large du Sahara occidental. À bord de ce vraquier battant pavillon des Comores, les autorités espagnoles ont saisi 30,2 tonnes de cocaïne. Le navire avait quitté Freetown le 22 avril, après quatre jours passés au quai Elizabeth II. Selon le rapport, la cargaison aurait très probablement été chargée dans ce port avant son acheminement vers le nord de l’Atlantique.

L’Arconian transportait 17 membres d’équipage philippins et 6 hommes armés, 5 Néerlandais et un Surinamais. Les enquêteurs ont aussi relevé plus de 42 000 litres d’essence à bord, un volume pouvant servir au ravitaillement de petites embarcations rapides chargées de récupérer la drogue en mer.

La GI-TOC ne présente pas cette affaire comme isolée. Elle affirme avoir identifié au moins huit voyages similaires depuis 2024, à partir de Freetown ou d’eaux proches de l’Afrique de l’Ouest, vers des zones situées au large du Maroc, des Îles Canaries, de l’Espagne ou de la Libye. Trois navires sont étudiés en détail, l’Arconian, le White Eagle et le White Labeille, auxquels s’ajoutent six autres bâtiments repérés dans un même schéma de navigation, de propriété ou de changement de pavillon.

Le rapport mentionne deux transbordements de 10 tonnes chacun au large de la Sierra Leone dans les six mois précédant la saisie, ainsi qu’un transfert de 14 tonnes ayant atteint le Ghana en février 2026. Ces mouvements représenteraient 34 tonnes supplémentaires. Il rappelle aussi une saisie de 9 tonnes liée au White Labeille en 2019 et celle de 8 tonnes annoncée en Allemagne le 3 juin 2026 sur un navire parti de Sierra Leone.

Pour la GI-TOC, ces éléments décrivent une organisation logistique fondée sur des ports secondaires, des cargos anciens, des changements de pavillon et des transferts en mer. Signalons aussi que le Mali, le Burkina Faso et le Niger ne sont pas présentés comme impliqués dans cette opération maritime précise. Le rapport relève enfin la baisse des prix de gros de la cocaïne en Europe, passés de 28 000 euros le kilo en 2021 à 15 000 euros en 2025, un indicateur d’une forte disponibilité du produit sur le marché européen.

Diaspora malienne : Passer des transferts monétaires aux projets

Les Diaspora Impact Days se tiendront les 11 et 12 juin 2026 au CICB de Bamako. L’objectif est de convertir une partie de l’apport des Maliens de l’extérieur en projets économiques suivis, au-delà des transferts familiaux.

Cette rencontre, placée sous la présidence du ministre Mossa Ag Attaher, s’inscrit dans la continuité du premier Forum international de la diaspora. Elle prépare aussi la deuxième édition du FID, prévue du 16 au 18 juillet 2026 à Bamako, sous le thème « Diaspora malienne et investissements productifs : bâtir un Mali économiquement fort et durable ». Ce calendrier traduit une volonté de passer d’une mobilisation générale à des mécanismes plus opérationnels.

L’enjeu est considérable. Selon les données de la Banque mondiale, les transferts personnels reçus par le Mali ont atteint environ 1,09 milliard de dollars en 2024, soit un peu plus de 4% du PIB. Ces fonds soutiennent les familles, financent la santé, l’éducation, le logement et les dépenses quotidiennes. Leur orientation vers l’entreprise, l’agriculture moderne, l’industrie locale, le numérique, l’énergie ou les services est toutefois limitée.

Les Diaspora Impact Days veulent répondre à cette difficulté par des outils pratiques. Les panels doivent aider à identifier les secteurs porteurs. Les ateliers et masterclasses peuvent renforcer la préparation des porteurs de projets. Les rencontres B2B doivent rapprocher entrepreneurs, investisseurs, institutions financières et partenaires d’accompagnement. Les sessions de pitch permettront de présenter des initiatives innovantes, tandis que le Club des 100 est annoncé comme un réseau de mobilisation dont les contours devront être précisés.

La rencontre de juin prendra tout son sens si elle débouche sur des dossiers solides, des contacts suivis et des engagements vérifiables. L’édition de juillet du FID prévoit des échanges sur le financement, l’environnement des affaires, le transfert de compétences, la mise en relation, la structuration des projets et un guichet unique d’accompagnement pour les investisseurs de la diaspora. C’est sur ces outils que reposera sa crédibilité.

Signalons que la contribution de 200 millions de francs CFA remise fin 2025 au Fonds de résilience a montré une capacité de mobilisation collective. Pour aller plus loin, il faudra des garanties, des procédures simples, une information fiable et un suivi des retombées. La diaspora peut devenir un levier économique puissant si l’investissement au pays devient plus sûr, plus lisible et mieux accompagné. Autrement, les annonces risquent de s’éteindre sans effet durable sur les entreprises, les jeunes et les territoires.

Environnement : Le temps de l’action de terrain

La 27ème édition de la Quinzaine de l’Environnement, lancée le 6 juin 2026 à Bamako, intervient dans un contexte où la question écologique occupe une place de plus en plus visible dans le quotidien des Maliens. Elle se lit dans les rues encombrées d’ordures, les caniveaux obstrués, les cours d’eau menacés par les déchets plastiques, les fumées issues du brûlage volontaire et la disparition progressive du couvert végétal.

Il faut reconnaître l’importance de ces moments de mobilisation. Ils rappellent que la protection de l’environnement concerne l’État, les collectivités, les partenaires, les jeunes, les médias et chaque citoyen. Ils permettent aussi de replacer l’assainissement, la lutte contre la pollution et la préservation des ressources naturelles au centre du débat public.

Mais l’urgence impose désormais une étape supplémentaire. La sensibilisation doit trouver son prolongement dans des actions plus régulières, plus proches des populations et plus faciles à évaluer. Les quartiers ont besoin d’un ramassage plus constant des ordures, les caniveaux d’un curage avant l’hivernage, les espaces reboisés d’un suivi réel, les communes d’objectifs clairs et les citoyens d’alternatives accessibles pour réduire les déchets.

L’environnement ne peut plus être seulement un rendez-vous annuel. Il doit devenir une discipline collective, entretenue dans les écoles, les familles, les marchés, les services publics et les communes. Innover, aujourd’hui, c’est faire de la Quinzaine de l’Environnement non pas une simple parenthèse mais le point de départ d’une présence plus forte sur le terrain, avec des résultats visibles et durables.

Travail des enfants : Un fléau mondial

Dans le monde, 200 millions d’enfants ont une activité économique. Parmi eux, 160 millions travaillent dans des conditions interdites par la loi. Cela représente un enfant sur dix parmi les 5 – 17 ans, dont la moitié travaille dans des conditions dangereuses.

Sur les 222 millions d’enfants qui travaillent dans le monde, 160 millions exercent dans des conditions contraires aux normes internationales prescrites. Selon l’OIT et l’Unicef, 79 millions d’entre eux travaillent dans des conditions jugées dangereuses. Des activités dans les champs familiaux au travail forcé, ces enfants subissent les effets néfastes d’un emploi précoce et dangereux.

Entre 2000 et 2020, le travail des enfants a reculé, passant de 245 millions, soit 16% des 5 – 17 ans, à 85 millions en 2020. Mais depuis 2016 la lutte semble stagner. Si la proportion d’enfants concernés, soit 9,6%, n’a pas bougé, la population infantile a augmenté de près de 10 millions en 2020.

L’Afrique plus touchée

L’Afrique est la région du monde où le nombre d’enfants travailleurs est le plus élevé. Ils sont 92 millions, soit 20% des 5 – 17 ans. Cette proportion atteint 24% en Afrique subsaharienne. Sur le continent, 41 millions d’enfants, soit 10% des 5 – 17 ans, effectuent un travail dangereux. En Asie, la part des enfants qui travaillent illégalement est de 6%.

Près de 3 enfants sur 4 travaillant dans des conditions contraires aux conventions internationales sont employés par leur famille et ne sont pas rémunérés. Seuls 17% occupent des emplois salariés et 11% sont considérés comme des travailleurs indépendants.

L’agriculture arrive en tête des secteurs qui emploient illégalement 70% des enfants dans des conditions souvent dangereuses. Alors que la part des enfants employés dans l’industrie a reculé de 12% à 10% de 2016 à 2020, le secteur des services progresse à 20% en 2020, contre 17% en 2016.

Le travail des enfants est similaire selon les tranches d’âge, autour de 10% pour les 5 – 11 ans et les 15 – 17 ans et de 9% pour les 12 – 14 ans. Alors que le travail des enfants de 12 à 14 ans a reculé, celui des jeunes enfants est resté le même entre 2008 et 2020.

Le travail des enfants concerne un peu plus les garçons (11%) que les filles (8%). Mais l’OIT reconnaît une certaine sous-estimation du travail des filles en raison des tâches domestiques ou de la prostitution, souvent peu observées. Lorsque l’on tient compte des 21 heures de tâches domestiques accomplies par semaine, l’écart entre filles (11%) et garçons (12%) se réduit.

Même si les enquêtes ne déterminent pas l’impact du travail sur l’échec ou la réussite scolaire, 65% des enfants de 5 à 17 ans qui travaillent vont aussi à l’école, mais 35% d’entre eux ne sont pas scolarisés.

Travail des enfants : Protéger sans ignorer la pauvreté

À l’occasion de la Journée mondiale contre le travail des enfants, célébrée chaque 12 juin, il faut rappeler que le Mali reste confronté à un phénomène qui touche l’école, la santé et l’avenir de millions d’enfants. Malgré les textes, la pauvreté, l’insécurité, la déscolarisation et certaines pratiques sociales entretiennent un travail précoce dont la fin exige l’application des lois, mais aussi des alternatives durables pour les familles.

Au Mali, le travail des enfants s’observe partout, même si son ampleur est plus forte en milieu rural. Selon l’Enquête modulaire sur le travail des enfants, EMTE 2020, menée par l’Institut national de la statistique avec l’appui du Bureau international du Travail, 35% des enfants de 5 à 17 ans travaillent, soit 2,5 millions de personnes. Parmi eux, 2 millions sont astreints au travail des enfants à abolir et 1,7 million effectuent des travaux dangereux.

Ces chiffres rappellent l’urgence des actions à entreprendre. Le travail des enfants concerne les activités exercées par les moins de 18 ans lorsque celles-ci compromettent leur scolarité, leur santé, leur sécurité ou leur développement. Dans un contexte de pauvreté persistante, sortir les enfants du cercle du travail reste un défi majeur. Lorsque la récolte baisse, que l’école ferme, que l’insécurité bouleverse les moyens de subsistance ou que les parents n’ont pas d’activité stable, l’enfant devient parfois une main-d’œuvre disponible. Son travail est souvent présenté comme une aide, alors qu’il peut vite devenir une privation d’enfance.

Cadre légal

Le Mali a ratifié la Convention n°138 de l’Organisation internationale du Travail sur l’âge minimum d’admission à l’emploi et la Convention n°182 sur les pires formes de travail des enfants. Cet arsenal est complété par le Code du travail, le décret n°96-178/P-RM du 13 juin 1996 et l’arrêté n°2017-4388/MTFP-SG du 29 décembre 2017 sur les travaux dangereux interdits aux moins de 18 ans.

Conformément à cette législation, le travail des enfants à abolir concerne les enfants trop jeunes pour travailler, ceux qui exercent des activités au-delà des travaux légers autorisés, ainsi que les adolescents de 15 à 17 ans engagés dans des travaux dangereux. Le nouveau Code pénal de 2024 renforce aussi la répression de certaines formes d’exploitation touchant les enfants, notamment la traite, le travail forcé, la mendicité forcée, l’esclavage, la servitude et le recrutement d’enfants dans les conflits armés. Mais ces avancées doivent encore se traduire par une application effective sur le terrain.

La responsabilité de l’État ne s’arrête donc pas à l’adoption des lois. Elle se mesure aussi à leur application dans les champs, les marchés, les maisons, les sites d’orpaillage, les ateliers et les zones de déplacement. Dans son rapport 2024 sur les pires formes de travail des enfants, le Département américain du Travail estime que le Mali n’a réalisé que des progrès minimaux, malgré certaines avancées législatives. Le même rapport relève l’insuffisance des services sociaux et de réhabilitation, ainsi que l’absence d’une politique couvrant toutes les pires formes de travail des enfants.

Inégales vulnérabilités

Les enfants au travail subissent tous les impacts négatifs du phénomène, mais l’âge, le sexe et le lieu de résidence accentuent les risques. Selon l’INSTAT, environ 20% des enfants de 5 à 17 ans travaillent uniquement, tandis que 15,5% combinent travail et école. Parmi les autres, une partie va à l’école à plein temps, tandis que beaucoup ne sont ni à l’école ni au travail.

Le phénomène est plus marqué en milieu rural. Environ 40,1% des enfants y travaillent ou combinent travail et école, contre 18,6% en milieu urbain. Cette différence s’explique par le poids des activités agricoles, de l’élevage, de la pêche, de la collecte du bois, du petit commerce et de l’orpaillage artisanal. Dans les zones cotonnières, les enfants peuvent être exposés aux charges lourdes, aux outils coupants ou aux pesticides.

L’orpaillage constitue l’un des secteurs les plus préoccupants. Le Département américain du Travail estime que plus de 45 000 enfants seraient impliqués dans l’orpaillage artisanal au Mali. Ils y sont exposés à des substances toxiques, à la poussière, aux longues heures de travail, aux charges lourdes, aux fortes chaleurs et aux risques d’éboulement. Ces enfants transportent de l’eau, concassent des pierres, tamisent ou assistent les adultes, souvent au détriment de l’école et de leur santé.

Cette aggravation est également relevée par des acteurs nationaux. Le Directeur de la Cellule nationale de lutte contre le travail des enfants, Amadou Thiam, alertait sur le fait que « les travaux dangereux auxquels les enfants sont astreints prennent de l’ampleur au Mali ». Cette observation donne un poids particulier aux secteurs les plus exposés, notamment l’agriculture, l’orpaillage, la domesticité et la mendicité forcée.

La crise sécuritaire aggrave la situation. Selon l’UNICEF, plus de 2 320 écoles fermées perturbent la scolarité d’environ 696 000 enfants et affectent près de 13 920 enseignants. En 2026, près de 2 millions d’enfants auraient besoin d’un appui éducatif. Lorsque l’école disparaît du quotidien, le travail précoce progresse plus facilement, surtout dans les familles déplacées ou accueillies par des communautés déjà fragilisées.

Les filles restent très exposées. Leur travail est souvent moins visible, car il se déroule dans la maison, chez des parents ou chez des employeurs privés. À Bamako et dans d’autres villes, des jeunes filles venues de zones rurales travaillent comme aides domestiques, parfois avant 15 ans, sans contrat, sans horaires clairs et sans protection. Cette domesticité précoce compromet leur scolarité, leur santé et leur autonomie future.

Réticences

Pour sortir les enfants du travail, la sensibilisation est indispensable, mais elle ne suffit pas. Pour plusieurs parents, le travail de l’enfant constitue une source de revenus ou d’économies dont la famille peut difficilement se passer. Un enfant qui garde les animaux, aide au champ, vend dans la rue ou travaille dans une maison permet parfois au ménage de survivre. Demander aux familles de renoncer à cette contribution sans leur offrir une alternative économique risque donc de produire peu d’effets.

Il faut aussi tenir compte des représentations sociales. Dans certains milieux, le travail précoce est perçu comme une forme d’éducation ou de préparation à la vie adulte. La frontière entre aide familiale et exploitation devient alors difficile à tracer. Le défi est de convaincre, de protéger sans ignorer la pauvreté et de rappeler que l’apprentissage ne doit jamais mettre en danger l’enfant ni l’éloigner durablement de l’école.

Pistes de solutions

L’État a accompli des progrès avec la mise en place de mécanismes de lutte contre le travail des enfants. La Cellule nationale de lutte contre le travail des enfants, rattachée à la Direction nationale du Travail, constitue un outil de coordination et de suivi. Mais cet outil ne peut produire des résultats que s’il dispose de moyens suffisants, d’une présence dans les régions et d’une capacité à travailler avec les inspections du travail, les écoles, les collectivités, les services sociaux, les ONG et la justice.

L’une des mesures utiles est la Stratégie de scolarisation accélérée passerelle, qui donne aux enfants non scolarisés ou en abandon scolaire une seconde chance pour réintégrer le système formel. Initiée par la Fondation Strømme, elle a été expérimentée à partir de 2004. En 2011, les ONG GRAADECOM et CAEB, agréées par le ministère de l’Éducation, ont ouvert 100 centres dans les cercles de Kati, Kolokani, Banamba et Bougouni.

Ces programmes doivent être renforcés et adaptés aux zones touchées par l’insécurité, l’orpaillage et les migrations saisonnières. Mais ils doivent aller avec des cantines scolaires, des fournitures, des appuis aux familles vulnérables, des activités génératrices de revenus pour les parents et un meilleur accès à la protection sociale. La lutte contre le travail des enfants passe aussi par le travail décent des adultes.

Le 12 juin doit donc être plus qu’une date de rappel. Protéger les enfants exige de faire respecter la loi, de fermer les portes de l’exploitation et de rouvrir celles de l’école. Mais cela exige aussi d’aider les familles à vivre sans dépendre du travail de leurs enfants. C’est à ce prix que le Mali pourra offrir une alternative durable à ceux qui travaillent trop tôt.

Forum Mali – Inde : Dynamiser les échanges d’intérêt commun

Le Mali s’apprête à organiser la première édition du forum économique Mali – Inde, les 18 et 19 juin 2026, afin de promouvoir les opportunités d’affaires entre les deux pays. Ce rendez-vous s’inscrit dans une dynamique de partenariat gagnant et de coopération bilatérale ambitieuse.

Le forum se tiendra à Bamako et réunira des acteurs économiques autour des échanges, des investissements et des possibilités de coopération.

Les exportations maliennes vers l’Inde ont atteint 82,5 millions de dollars en 2024, grâce à un accès au marché indien à travers un régime de droit préférentiel, a révélé le responsable de la Confédération de l’Industrie Indienne (CII) lors du forum d’affaires Inde – Mali, en octobre 2025. À l’issue de cette rencontre, un protocole d’accord créant le Conseil des affaires Inde – Mali a été signé afin de promouvoir les relations économiques, commerciales et d’investissement.

Représentant environ 69% du PIB, le commerce occupe une place centrale dans l’économie malienne. Le pays exporte essentiellement des matières premières, principalement l’or, qui représente jusqu’à 70% des exportations, suivi du coton, des animaux vivants et des produits agricoles. Les principales filières d’exportation sont le coton, le karité, les mangues, l’anacarde et le sésame, mais aussi les produits transformés et artisanaux.

Les importations sont tirées par les combustibles, qui représentent environ 39%, les machines et autres équipements, 11 %, les céréales, 4,8%, et les produits pharmaceutiques, 4,1%.

Selon certaines données commerciales, les principales destinations des exportations maliennes sont les Émirats arabes unis, suivis de la Suisse, de l’Australie, de la Chine et de la Turquie.

Quant aux importations, elles proviennent essentiellement du Sénégal, qui représente 23,8% des importations totales du Mali et demeure son premier fournisseur. Il est suivi de la Côte d’Ivoire, 18,9%, de la Chine, 12,4%, et de l’Inde, 5,5%.

L’Inde comme référence

Avec une croissance dynamique estimée à 6,5%, l’Inde fait partie des premières économies mondiales. Sa démographie jeune, ses infrastructures numériques avancées et sa politique d’industrialisation offrent des perspectives de coopération pour les acteurs de la croissance du Mali.

Les investissements publics pour moderniser le pays et attirer le secteur privé, la digitalisation, qui stimule l’inclusion financière et la création de startups, ainsi que la consommation intérieure, estimée à environ 65% du PIB, figurent parmi les ressorts du modèle indien. Les services et technologies de l’information, l’industrie et l’agriculture sont autant de secteurs dont peuvent s’inspirer les acteurs maliens.

 

Rencontres de Bamako : Les photographes appelés à « refabuler » les récits africains

La 15ème édition des Rencontres de Bamako ouvre son appel à candidatures jusqu’au 20 juin 2026. Autour du thème « Refabulation(s) », la Biennale invite les artistes à repenser la place de l’image dans les récits africains.

À Bamako, la photographie se prépare à reprendre sa fonction première : regarder, témoigner, questionner. Prévue du 26 novembre 2026 au 26 janvier 2027, la 15ème édition des Rencontres de Bamako, Biennale africaine de la photographie, attend les propositions de photographes, vidéastes, performeurs et artistes visuels d’Afrique, de la diaspora et des communautés afro-descendantes. L’appel, ouvert jusqu’au 20 juin, dépasse le simple dépôt de dossier. Il engage les créateurs à interroger la manière dont les images racontent les sociétés, les mémoires et les transformations du continent.

Cette orientation a été au centre de la rencontre d’échanges organisée mardi 2 juin à la Maison africaine de la photographie. Réunis autour du thème « Refabulation(s) », artistes et acteurs culturels ont discuté d’un mot qui porte une exigence forte. Refabuler ne veut pas dire embellir le réel, ni inventer pour s’en éloigner. Il s’agit plutôt de reprendre des récits parfois confisqués, de déplacer les regards hérités et de faire surgir d’autres manières de dire l’Afrique.

Sous la modération d’Elhadj Amadou Diop, les interventions du Dr Salia Malé, de Sonia Guillotin Keïta et d’Abdou Ouologuem ont donné à cette réflexion une portée à la fois artistique et humaine. Le Dr Salia Malé a replacé la Biennale dans son rôle de rendez-vous culturel majeur, capable de faire de Bamako un espace de circulation des idées et des formes. Abdou Ouologuem a insisté sur la nécessité pour les artistes de libérer l’imaginaire africain des cadres imposés. Sonia Guillotin Keïta a défendu la fabulation comme une force de création, capable de transformer les blessures, les héritages et les rêves en écritures visuelles nouvelles.

À travers cet appel, les Rencontres de Bamako ne cherchent donc pas seulement des œuvres techniquement abouties. Elles attendent des regards habités, des démarches sincères, des propositions capables de relier l’intime au collectif. Pour Bamako, cette Biennale confirme sa place de carrefour où les artistes africains viennent montrer leurs œuvres, échanger leurs regards et reprendre, par l’image, des récits trop longtemps racontés par d’autres. Ainsi, chaque candidature devient une prise de parole, mais aussi une manière de participer à une mémoire visuelle commune.

Alassane Maïga : « Les réponses militaires restent un traitement symptomatique »

Au Mali, la persistance des violences relance le débat sur les conditions d’une stabilisation durable des territoires. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Alassane Maïga, spécialiste des dynamiques de conflits au Sahel, insiste sur la gouvernance, la justice sociale et les capacités locales de paix.

Pourquoi les violences persistent-elles malgré les réponses militaires sur le terrain ?

Ces derniers temps, nous observons un pic de violences jamais constaté auparavant. Les réponses militaires peuvent être nécessaires pour limiter les impacts immédiats du terrorisme, mais elles ne sont pas à elles seules le gage d’une paix positive durable. La lutte contre le terrorisme doit s’opérer sur le terreau qui l’a vu naître, à savoir la rupture du contrat social, la mauvaise gouvernance, les inégalités sociales et les injustices institutionnelles. Ces facteurs constituent une violence structurelle sur laquelle prospèrent les groupes armés. Autrement dit, la réponse sécuritaire ne peut produire d’effets durables si elle ignore les causes sociales et institutionnelles de la crise.

Que faut-il reconstruire pour espérer une stabilisation durable ?

Il est important de prendre en compte les deux dimensions de la cohésion sociale. Il y a d’abord la cohésion verticale, qui renvoie au contrat social, à l’État de droit, à la justice sociale et à la bonne gouvernance. Il y a ensuite la cohésion horizontale, fondée sur le renforcement des liens sociaux et la cohabitation pacifique entre les communautés. Sans ce travail sur la gouvernance locale et la cohésion sociale, les réponses militaires restent un traitement symptomatique. À elles seules, elles ne peuvent garantir une paix positive. La stabilisation suppose donc de restaurer la confiance entre l’État, les citoyens et les communautés.

Quelle place donner aux médiations traditionnelles dans les réponses ?

Les mécanismes traditionnels et les capacités locales de paix ont toujours été valorisés et placés au cœur de la recherche de solutions. Il faut néanmoins reconnaître que ces légitimités ont été fragilisées par le clientélisme politique et la mauvaise gouvernance, mais aussi par l’emprise des groupes armés. Certaines ont dû se plier aux exigences de ces groupes, acceptant des accords en échange d’une protection contre leurs attaques. Pour autant, les mécanismes traditionnels de médiation doivent constituer la clé d’entrée de toute approche de résolution des conflits. Chaque initiative de paix doit s’appuyer sur ces capacités locales et contribuer à les renforcer, sans jamais chercher à s’y substituer. L’enjeu est de les consolider comme relais de confiance sans affaiblir leur légitimité propre.

 

Bréhima Mamadou Koné: « À mes yeux, il s’agissait davantage d’un mouvement spontané que d’une organisation politique structurée »

Bréhima Mamadou Koné est politologue, il nous donne son regard sur le M5-RFP, les divisions qui l’ont fracturé et l’esprit qui reste du mouvement. Propos recueillis par Mohamed Kenouvi.

Six ans après sa création, quel regard portez-vous sur le parcours du M5-RFP ?

Le M5-RFP était un mouvement hétéroclite regroupant des acteurs aux sensibilités et aux objectifs différents. À mes yeux, il s’agissait davantage d’un mouvement spontané que d’une organisation politique structurée. Pourtant, compte tenu de son ampleur et de sa capacité de mobilisation, il aurait pu évoluer vers une véritable coalition politique, voire vers un parti capable de s’inscrire dans la durée. Pour cela, il aurait fallu dès le départ un pacte politique clair, une doctrine et une vision communes.

Comment expliquer que le mouvement soit passé d’un symbole d’unité à une coalition profondément fragmentée ?

À partir du moment où les ambitions individuelles et les questions de leadership ont pris le dessus, les divisions sont devenues inévitables. Au lieu de construire un cadre durable, les acteurs se sont progressivement opposés sur des questions de légitimité. On a assisté à des rivalités internes et à des attaques par presse interposée. Cette dynamique a affaibli le mouvement et accéléré sa désintégration.

Que reste-t-il aujourd’hui de l’esprit du M5 ?

Certains continuent de se réclamer du M5-RFP, mais, dans les faits, le mouvement n’existe plus. Les partis politiques et les associations à caractère politique ont été dissous et le cadre qui portait cette dynamique a disparu. Ce qui demeure aujourd’hui, c’est surtout le souvenir d’une mobilisation qui a marqué un moment important de la vie politique malienne.

 

Environnement : Le Mali à l’épreuve du climat

Célébrée tous les 5 juin, la Journée mondiale de l’Environnement est placée cette année sous le signe de l’urgence climatique et de l’action. Plus qu’un rappel de l’obligation d’agir, elle invite à poser des actes concrets pour un avenir moins compromis. Au Mali, l’ampleur des défis contraste encore avec le niveau des réponses.

« Inspiré par la nature. Pour le climat. Pour notre avenir », tel est le thème de la Journée mondiale de l’environnement 2026, avec pour mot d’ordre « Maintenant pour le climat ». Il souligne l’urgence des actions à entreprendre et le rôle central de la nature dans les réponses aux dérèglements climatiques.

Pour le Mali, ce thème renvoie à la nécessité de solutions concrètes pour renforcer la résilience des communautés. Il concerne directement la gestion de l’eau, la protection des terres, l’adaptation agricole, la sauvegarde des pâturages et la prévention des tensions autour des ressources naturelles.

Solutions locales

Le Mali est l’un des pays les plus vulnérables au changement climatique. Entre 1970 et 2020, il a connu au moins 40 chocs climatiques majeurs, selon des données reprises dans une publication de Global Voices sur la crise climatique et la paix au Mali. Chaque année, la sécheresse affecte environ 400 000 personnes et réduit les bénéfices agricoles d’environ 9,5 millions de dollars, d’après la Banque mondiale.

Ces dérèglements constituent aussi des facteurs de fragilisation sociale. La dégradation des pâturages peut pousser des agriculteurs à étendre leurs cultures vers des zones de transhumance, alimentant des tensions avec les éleveurs. Les aléas climatiques réduisent également les moyens de subsistance des communautés et favorisent les déplacements, qui touchent particulièrement les jeunes et les femmes. Selon une étude de l’Organisation internationale pour les migrations, publiée en avril 2026, les migrations apparaissent alors comme des stratégies d’adaptation face à la baisse de la productivité, à l’insécurité alimentaire et à la dégradation de l’environnement.

Pourtant, des cadres locaux de réponse existent. Les savoir-faire ancestraux, la gestion communautaire des ressources naturelles, les pratiques d’adaptation agricole, la restauration des sols, la protection des points d’eau et l’usage de techniques innovantes peuvent contribuer à réduire les vulnérabilités.

L’innovation peut aussi être nourrie par la sagesse locale. Dans leurs modes de vie, les communautés trouvent déjà des moyens de répondre aux défis nouveaux. Mais l’efficacité de ces réponses dépend du financement, de l’encadrement technique, de la coordination entre acteurs et de leur capacité à passer de l’expérience locale à une action durable.

La guerre contre l’Iran alimente un choc mondial de la dette

Il est admis que la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran a provoqué une forte hausse des prix du pétrole, du gaz et des denrées alimentaires, aggravant les difficultés économiques dans le monde entier, en particulier dans les pays en développement. L’effet de ce conflit sur les coûts d’emprunt des États demeure, lui, moins bien compris. Dans l’ensemble du Sud mondial, ce qui avait commencé comme un choc des prix s’est transformé en choc de la dette.

 

Les germes de la crise actuelle ont été semés au cours des années 2010, dans un contexte de taux d’intérêt bas , lorsque les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire inférieur ont massivement emprunté en dollars. Nombre d’entre eux ont investi ces fonds de manière productive et ont bénéficié d’une croissance économique plus soutenue. Toutefois, après la pandémie de COVID-19, la remontée des taux d’intérêt mondiaux et l’appréciation du dollar américain ont rendu l’emprunt nettement plus coûteux.

 

En 2023, la dette extérieure cumulée des pays en développement atteignait 11 400 milliards de dollars, soit 99 % de l’ensemble de leurs recettes d’exportation. Le total des paiements d’intérêts était supérieur de 26 % à son niveau seulement deux ans auparavant, et un nombre sans précédent de 54 pays — dont près de la moitié en Afrique — consacraient au moins 10 % de leur budget public au remboursement des intérêts. L’année dernière, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) a calculé que 3,3 milliards de personnes vivaient dans des pays dépensant davantage pour le remboursement de leur dette que pour des services essentiels tels que la santé ou l’éducation. La situation n’a fait qu’empirer depuis.

 

Après le COVID-19, de nombreux pays se sont certes tournés vers l’emprunt en monnaie locale pour atténuer leur exposition aux risques induits par les taux de change. Mais ces pays font désormais face à des taux d’intérêt plus élevés. Fin mars, le Fonds monétaire international recensait neuf pays en situation de surendettement, avec 23 autres à risque élevé et 27 à risque « modéré ». Cette qualification est lourde de conséquences : être en situation de surendettement signifie qu’un pays n’est plus en mesure d’honorer ses engagements envers ses créanciers, soit parce qu’il est déjà en défaut, soit parce qu’il n’y échappe encore que grâce au soutien du FMI.

 

Le choc énergétique déclenché par la guerre contre l’Iran a encore alourdi les coûts d’emprunt, en particulier pour les pays importateurs d’énergie, et cette tendance pourrait persister si les tensions géopolitiques actuelles se poursuivent.  À celà s’ajoutent des mutations structurelles plus profondes du paysage mondial de la dette, liées à l’évolution de la composition des créanciers et aux pics de remboursement à venir pour certains types de dettes, notamment les prêts bilatéraux. Ces tendances rendent particulièrement vulnérables les pays présentant d’importants besoins de refinancement à court terme.

 

Que faire ? Premièrement, le FMI devrait passer pleinement en mode de réponse à la crise. La réactivation d’ instruments tels que le guichet « chocs alimentaires » et l’élargissement de l’accès aux financements d’urgence aideraient les pays à faire face aux pressions immédiates.

 

Deuxièmement, les banques multilatérales de développement devraient augmenter leurs décaissements, comme elles l’ont fait durant la pandémie. Elles disposent aujourd’hui d’importants bénéfices non distribués , et les récentes réformes de leurs cadres d’adéquation des fonds propres ont accru leur capacité de prêt.

 

Troisièmement, les créanciers bilatéraux officiels devraient continuer à accélérer les processus de restructuration de la dette. Les récentes améliorations apportées au Cadre commun du G20 ont renforcé la coordination, mais la mise en œuvre reste trop lente au regard de l’ampleur et de l’urgence des besoins actuels.

 

Quatrièmement, les modalités du traitement de la dette doivent continuer d’évoluer. Des efforts supplémentaires sont nécessaires pour garantir des résultats plus rapides et mieux coordonnés entre tous les groupes de créanciers. Bien que les créanciers privés participent déjà aux processus de restructuration, les difficultés de coordination et les retards continuent d’empêcher des résolutions en temps utile.

 

Plus largement, il existe un débat international particulièrement actif sur l’amélioration des dispositifs relatifs à la dette souveraine. Parmi les pistes les plus discutées figurent les « conversions de dette » (debt swaps), par lesquelles un pays obtient un refinancement conditionné à l’investissement d’une partie des fonds dans des solutions fondées sur la nature, l’atténuation du changement climatique et l’adaptation à celui-ci, la santé, l’éducation ou d’autres projets liés au développement.

 

Une autre idée à l’étude concerne les « clause de suspension temporaire du service de la dette» permettant à un pays de suspendre ses paiements de dette à la suite d’un événement météorologique extrême ou d’une autre catastrophe. Signe encourageant, certains créanciers privés se disent désormais disposés à inclure de telles clauses pour un éventail plus large de situations, à condition que les gouvernements fassent preuve d’une plus grande transparence quant à leur situation financière.

 

Par ailleurs, la Banque mondiale et le FMI sont en train de réformer leurs Analyses de viabilité de la dette afin de tenir compte des risques liés aux impacts climatiques et à la perte de biodiversité, ainsi que des bénéfices associés à leur atténuation – certains pays condusient également ce type d’analyses de leur propre initiative. Sous l’égide de la CNUCED, une nouvelle Plateforme des emprunteurs a été lancée pour aider les pays débiteurs à partager les meilleures pratiques et à s’exprimer d’une voix collective plus forte.

 

Le Sommet Africa Forward, récemment co-organisé par le Kenya et la France, a donné lieu à des échanges nourris sur la mise en place de nouvelles initiatives en matière de dette. Chacun a reconnu que l’évolution du contexte international appelait à de nouvelles réponses.

Malheureusement, malgré le potentiel des conversions de dettes, des clauses de suspension et d’autres innovations, ces mesures ont peu de chances de suffire ou d’ être déployées assez rapidement pour répondre au choc actuel. Il est rare aujourd’hui qu’un pays fasse brutalement défaut; la plupart sont plutôt contraints de réduire leurs investissements dans leur propre développement. Nous savons pourtant qu’un engagement précoce dans les mécanismes de restructuration peut contribuer à rétablir des marges budgétaires plus efficacement que l’attentisme ou le recours à de coûteux financements à court terme.

 

Lors de la crise du COVID-19, une action internationale coordonnée a permis à de nombreux pays de suspendre le service de leur dette afin de protéger leurs populations. Une réponse tout aussi ambitieuse s’impose aujourd’hui. Une fois de plus, une crise mondiale fait peser un fardeau disproportionné sur des pays qui n’en sont pas à l’origine. La communauté internationale a le devoir d’agir.

 

Moussa Faki Mahamat, ancien Premier ministre du Tchad et ancien Président de la Commission de l’Union africaine, est Envoyé spécial du Pacte pour les Peuples, la Prospérité et la Planète, qui regroupe 72 pays.

 

 Project Syndicate, 2026.
www.project-syndicate.org

 

Mondial 2026 : L’Afrique à l’heure des derniers réglages

À quelques jours du coup d’envoi de la Coupe du monde 2026, le 11 juin aux États-Unis, au Canada et au Mexique, les dix sélections africaines qualifiées multiplient les matchs amicaux afin d’affiner leurs automatismes et d’évaluer leur état de forme avant leur entrée en lice.

Le Maroc, notamment, impressionne par sa solidité. Les Lions de l’Atlas ont successivement dominé le Burundi (5-0) et Madagascar (4-0) et tenteront de confirmer contre la Norvège le 7 juin, avant de retrouver le Brésil dans le groupe C.

Dans la même dynamique, le Cap-Vert a marqué les esprits en dominant la Serbie (3-0). Les Requins Bleus affronteront ensuite les Bermudes le 6 juin, avant de se lancer dans un groupe H relevé, avec l’Espagne et l’Uruguay.

L’Égypte, de son côté, a bien lancé sa préparation en battant la Russie (1-0). Elle se mesurera au Brésil le 6 juin, avant de croiser notamment la Belgique dans le groupe G.

Entre certitudes et interrogations

Pour d’autres sélections, les derniers matchs serviront surtout à dissiper les doutes. Le Ghana, battu par le Mexique (2-0) puis tenu en échec par le Pays de Galles (1-1), bouclera sa préparation face à la Jamaïque le 10 juin, avant de défier l’Angleterre et la Croatie dans le groupe L.

Le Sénégal, malgré une prestation encourageante, s’est incliné face aux États-Unis (2-3) et cherchera à retrouver de la confiance contre l’Arabie saoudite le 9 juin, avant d’entrer dans un groupe I marqué par la présence de la France.

La Tunisie, battue par l’Autriche (1-0), tentera de se relancer face à la Belgique le 6 juin, avant d’affronter notamment les Pays-Bas dans le groupe F. La Côte d’Ivoire n’aura qu’un seul test, face à la France le 4 juin, avant de rejoindre un groupe E où figure l’Allemagne.

L’Algérie poursuit également ses réglages. Après son duel face aux Pays-Bas, elle affrontera la Bolivie le 10 juin, avant de se mesurer notamment à l’Argentine dans le groupe J. L’Afrique du Sud, accrochée par le Nicaragua (0-0), défiera Porto Rico avant un groupe A où l’attendent le Mexique et la Corée du Sud.

Enfin, la RD Congo, opposée au Danemark le 3 juin, affrontera le Chili le 9 juin, avant de retrouver le Portugal dans le groupe K.

À quelques jours du tournoi, ces ultimes rendez-vous serviront de baromètres avant les grands défis qui attendent le football africain.

Mohamed Kenouvi

 

Doremi Mali : La vitrine numérique qui veut révolutionner la musique malienne

À l’heure où l’industrie musicale africaine accélère sa transition numérique, le Mali tente lui aussi de prendre le virage des plateformes de diffusion en ligne. Dans cette dynamique, Doremi Mali s’impose progressivement comme une initiative locale ambitieuse, destinée à valoriser et promouvoir les artistes maliens au même titre que d’autres plateformes connues du grand public, comme Empire.

Lancée comme une plateforme de streaming musical, Doremi Mali permet aux utilisateurs de découvrir, d’écouter et de partager des œuvres musicales produites au Mali. Son objectif est de rapprocher les mélomanes des talents nationaux tout en offrant aux artistes un espace numérique capable de mettre en lumière leurs créations.

Dans un environnement largement dominé par les géants internationaux du streaming, l’émergence d’une solution conçue pour répondre aux réalités du marché malien constitue un enjeu majeur. Doremi Mali se positionne ainsi comme un outil de visibilité pour les musiciens, les producteurs et les labels qui peinent parfois à trouver leur place sur les plateformes mondiales.

En plus de la simple écoute musicale, la plateforme continue d’évoluer. Les récentes mises à jour ont notamment introduit la vente de billets de concerts, une fonctionnalité qui témoigne de la volonté de ses concepteurs de bâtir un véritable écosystème autour de la musique et des événements culturels.

Cette évolution intervient dans un contexte où la consommation numérique des contenus culturels connaît une croissance constante sur le continent africain. Pour les artistes maliens, l’enjeu ne se limite plus seulement à produire de la musique, mais aussi à maîtriser les nouveaux canaux de diffusion et de monétisation.

Si le chemin est encore long pour rivaliser avec les grandes plateformes internationales, Doremi Mali incarne néanmoins une réponse locale à un défi mondial. En misant sur la promotion des talents nationaux et sur l’accessibilité des œuvres, l’application participe à la structuration d’une industrie culturelle malienne plus moderne et davantage tournée vers le numérique.

À travers cette initiative, c’est toute une vision de la souveraineté culturelle qui se dessine : celle d’un Mali capable de diffuser sa musique, de raconter ses histoires et de valoriser ses artistes sur ses propres plateformes.

Ibrahim Baby

Commandement militaire : Les lignes bougent après le 25 avril

Les nominations du 29 mai 2026 réorganisent plusieurs postes sensibles de la chaîne militaire malienne. Elles interviennent après une offensive qui a modifié les priorités sécuritaires de Bamako.

Ce changement ne se limite pas à une circulation de noms dans l’appareil militaire. Il intervient après les attaques coordonnées du 25 avril, revendiquées par le JNIM et le Front de libération de l’Azawad, dans un contexte marqué par la mort de l’ancien ministre de la Défense, le Général Sadio Camara, la reprise directe du portefeuille de la Défense par le Président de la Transition, le Général d’armée Assimi Goïta et la nomination du Général Oumar Diarra comme ministre délégué chargé de la Défense.

Menaces

Depuis cette date, le dispositif malien fait face à des menaces plus complexes. La jonction opérationnelle entre la mouvance jihadiste affiliée à Al-Qaïda et certains groupes armés du Nord donne aux attaques une autre portée. Elle combine pression militaire, guerre d’axes, frappes contre des positions symboliques, communication de guerre et contrôle de portions stratégiques du territoire. La reprise de Kidal par ces groupes armés après les événements du 25 avril a renforcé cette lecture.

Les décrets du 29 mai organisent une réponse à plusieurs étages. Le Général de brigade Makan Alassane Diarra est désigné Commandant de la Force unifiée de l’Alliance des États du Sahel. Ancien sous-Chef d’état-major chargé des Opérations à l’État-major général des Armées, il passe ainsi du pilotage opérationnel national à un commandement régional censé incarner la réponse militaire commune du Mali, du Burkina Faso et du Niger.

Son remplacement à l’EMGA par le Général de brigade Mamadou Massaoulé Samaké donne aussi un signal. Le poste de sous-Chef d’état-major chargé des Opérations est central dans la planification, le suivi des théâtres, la coordination des moyens et la conduite des réponses militaires. Le Colonel-major Yacouba Sanogo devient Conseiller en stratégie à l’État-major général des Armées. Ces mouvements redessinent l’articulation entre anticipation, planification et exécution.

Théâtres d’opérations

Les commandements des théâtres d’opérations sont également redistribués dans le cadre de l’Opération Dougoukoloko, qui couvre l’ensemble du territoire national. Karim Traoré prend le Théâtre Est, couvrant Gao, Ménaka et Kidal, Didier Dembélé le Théâtre Sud, qui regroupe les régions du sud et de l’ouest, et Issa Bagayoko le Théâtre Centre, qui couvre notamment Ségou, San, Mopti, Bandiagara, Douentza, Tombouctou et Taoudenni. Ces nominations visent à replacer des profils de terrain à des postes où la connaissance des axes, des unités et des zones d’attaques compte autant que le grade.

La principale nouveauté est la concentration de l’arbitrage autour de la Présidence. En reprenant la Défense, Assimi Goïta évite l’ouverture d’une compétition autour d’un ministère stratégique après la mort de Sadio Camara. Oumar Diarra assure le relais politico-militaire, Élisée Jean Dao conduit l’État-major, Makan Diarra prend l’AES et les théâtres sont redistribués. Le système devient plus lisible, mais aussi plus dépendant de la coordination au sommet.

Cette centralisation peut produire des effets opérationnels si elle réduit les lenteurs, clarifie les responsabilités et améliore la circulation du renseignement. Elle peut aussi permettre de mieux aligner la Défense nationale, l’EMGA, les commandements de théâtre et la Force unifiée de l’AES, à un moment où les groupes armés cherchent à tester simultanément plusieurs fronts.

Limites

Pour autant, elle comporte également des limites. Une chaîne trop resserrée peut ralentir les réponses locales si les commandants de terrain ne disposent pas de marges suffisantes. Elle peut aussi exposer davantage le sommet politique aux revers militaires, surtout lorsque les attaques touchent les axes routiers, les villes du Nord, les corridors économiques et les symboles de l’État.

La question russe s’ajoute à cette équation. Après les informations faisant état d’un retrait d’Africa Corps de Kidal sans combat direct avec les groupes armés, Bamako devra préciser les modalités de coordination avec son partenaire militaire. Il ne s’agit pas d’une rupture annoncée, mais d’un réajustement nécessaire entre appui extérieur, commandement malien et montée en puissance de l’AES.

Dans les crises sécuritaires, un recentrage du commandement peut être utile s’il s’accompagne de moyens, de renseignement fiable, de discipline opérationnelle et d’un retour visible de l’État. Au Mali, l’efficacité de cette réorganisation se mesurera moins aux décrets qu’à la capacité à protéger les populations, sécuriser les axes, tenir les positions et empêcher les groupes armés d’imposer leur propre rythme militaire.

Éthiopie : Un scrutin et des fractures

L’Éthiopie a organisé, le 1er juin 2026, des élections législatives et régionales dans un contexte politique et sécuritaire tendu. Plus de 50 millions d’électeurs étaient inscrits, mais le scrutin ne s’est pas tenu dans la région du Tigré et a été perturbé dans l’Amhara et l’Oromia. Trois espaces qui concentrent une large part des fragilités internes du pays.

Le vote doit renouveler la Chambre des représentants du peuple, dont les membres désignent ensuite le chef du gouvernement. Le Parti de la prospérité du Premier ministre Abiy Ahmed, largement majoritaire depuis les élections de 2021, part favori face à une opposition divisée, affaiblie par les restrictions politiques, les arrestations dénoncées par plusieurs formations et les difficultés de campagne dans les régions instables.

L’absence du Tigré constitue le principal point de tension. Cette région du nord, frontalière de l’Érythrée et proche du Soudan, est administrée par une structure intérimaire depuis l’accord de Pretoria, signé en 2022 et mettant fin à deux ans de guerre entre le gouvernement fédéral et les forces tigréennes. Le vote n’y a pas eu lieu en raison de conditions jugées défavorables par le Conseil électoral national d’Éthiopie. Le Front de libération du peuple du Tigré conserve une influence majeure dans la région, mais ne participe pas au processus.

Tensions

Dans l’Amhara, au nord-ouest, l’activité de la milice Fano a empêché la tenue du vote dans plusieurs circonscriptions, au moins huit selon les informations disponibles. Cette région est marquée par des tensions armées avec le pouvoir fédéral et par des enjeux frontaliers sensibles vers le Soudan. En Oromia, au centre-sud et autour d’Addis-Abeba, l’insécurité liée à l’Armée de libération Oromo continue aussi de limiter les déplacements, les campagnes politiques et l’organisation normale du scrutin. Le contexte régional est tout aussi sensible, sur fond de tensions avec l’Érythrée et de revendications éthiopiennes autour de l’accès à la Mer Rouge.

Ces fractures donnent au vote une portée qui dépasse le renouvellement institutionnel. Elles renvoient aux débats sur le fédéralisme, la gouvernance, l’unité nationale et la représentation des régions affectées par les conflits. Une mission d’observation de l’Union africaine, conduite par l’ancien Président kényan Uhuru Kenyatta, a déployé 73 observateurs venus de 37 pays. Les premiers résultats sont attendus dans les jours suivant le vote, avec une proclamation annoncée au plus tard le 11 juin. Le score du parti au pouvoir comptera, mais le scrutin posera surtout la question de la réintégration politique des régions en crise.

Nuisances sonores à moto : Kati montre la voie

La décision prise par la mairie de Kati d’interdire la circulation des grosses cylindrées et des motos aux tuyaux bruyants mérite d’être saluée. Elle répond à une réalité quotidienne que beaucoup de citoyens subissent en silence. Il s’agit du vacarme volontaire de certains engins, souvent modifiés, parfois même de simples motos dites Jakarta, dont les pots sont percés ou trafiqués pour produire un bruit agressif.

Cette mesure ne devrait toutefois pas rester isolée. Bamako et les communes voisines connaissent le même phénomène, avec des passages nocturnes, des accélérations brusques et des nuisances capables de troubler le sommeil, d’effrayer les enfants, de provoquer stress, palpitations, irritabilité ou aggravation de troubles cardiovasculaires chez les personnes fragiles. La sécurité publique demeure une priorité, surtout dans la période actuelle, mais la préservation de la santé et de la tranquillité des populations relève aussi de la responsabilité des autorités.

Le Mali dispose déjà d’un cadre juridique. La loi relative aux pollutions et nuisances, le décret sur la gestion des pollutions sonores et les dispositions du Code pénal interdisant les bruits portant atteinte au repos, à la tranquillité ou à la santé offrent une base suffisante pour agir. Le problème se situe donc moins dans l’absence de textes que dans leur application régulière.

Il faut désormais aller plus loin en contrôlant les pots modifiés, en sanctionnant les récidivistes, en sensibilisant les jeunes conducteurs et en étendant la mesure aux zones les plus exposées, notamment les quartiers, les écoles et les hôpitaux. Le bruit inutile n’est pas une démonstration de liberté. C’est une violence imposée aux autres.

 

De l’union à la division : Le destin souvent contrarié des coalitions politiques africaines

Du Sénégal à l’Afrique du Sud en passant par le Kenya, l’histoire politique du continent montre que les coalitions construites pour conquérir le pouvoir peinent souvent à préserver leur unité une fois leur objectif atteint.

Dans l’histoire politique africaine, les coalitions naissent fréquemment dans l’adversité. Face à un régime contesté, à un parti dominant ou à un pouvoir jugé défaillant, des acteurs aux sensibilités parfois opposées décident de mettre de côté leurs divergences pour poursuivre un objectif commun. Mais, une fois cet objectif atteint, l’unité affichée laisse fréquemment place aux rivalités et aux désaccords.

Le phénomène est loin d’être exceptionnel. En Afrique du Sud, l’Alliance tripartite, réunissant l’ANC, le Parti communiste sud-africain et la centrale syndicale COSATU, a constitué l’un des principaux moteurs de la lutte contre l’apartheid. Pourtant, une fois au pouvoir, les divergences idéologiques et stratégiques entre ses composantes ont régulièrement alimenté des tensions et des crises internes.

L’épreuve du pouvoir

Le Sénégal fournit plusieurs illustrations de cette réalité. En 2000, la large coalition qui avait porté Abdoulaye Wade à la présidence face au Parti socialiste s’est progressivement désagrégée après l’alternance. Plusieurs alliés de circonstance ont quitté la coalition au fil des années, révélant des divergences longtemps reléguées au second plan par la lutte contre le pouvoir en place.

Plus récemment, l’évolution des relations entre le Président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko illustre une autre difficulté propre à l’exercice du pouvoir. Contrairement aux précédents exemples, les deux hommes n’étaient pas issus d’organisations différentes, mais du même parti, le PASTEF. Leur rupture politique, intervenue deux ans après leur accession au pouvoir, rappelle toutefois qu’une victoire commune ne suffit pas toujours à préserver durablement l’unité d’un projet politique.

Le Kenya constitue également un cas emblématique. En 2002, la National Rainbow Coalition (NARC) avait réussi à mettre fin à près de quarante ans de domination du KANU. Cette alliance historique de l’opposition avait suscité un immense espoir de changement. Mais, une fois la victoire acquise, les désaccords sur le partage du pouvoir et sur les réformes institutionnelles ont progressivement fracturé la coalition.

Ces trajectoires, observées dans des contextes politiques différents, rappellent qu’une coalition se construit souvent plus facilement autour d’un objectif immédiat que d’un projet durable. Si la conquête du pouvoir peut fédérer des acteurs aux intérêts variés, sa gestion constitue généralement l’épreuve décisive qui révèle la solidité – ou les fragilités – de leur alliance.

Mohamed Kenouvi

 

M5-RFP : Que reste-t-il du 5 juin 2020 ?

Né de la contestation contre le régime d’Ibrahim Boubacar Keïta, le M5-RFP a été l’un des principaux acteurs du basculement politique intervenu au Mali en 2020. Six ans après sa création, alors que le mouvement a disparu et que ses principales figures connaissent des destins contrastés, son bilan et son héritage continuent d’alimenter le débat.

Le 5 juin 2020, des milliers de Maliens descendaient dans les rues de Bamako pour réclamer le départ du Président Ibrahim Boubacar Keïta. À l’origine de cette mobilisation, une coalition inédite réunissant partis politiques, organisations de la société civile, mouvements citoyens et leaders religieux : le Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques, M5-RFP.

À sa naissance, le M5-RFP apparaît comme la convergence de plusieurs colères. La contestation des résultats des élections législatives de mars et avril 2020, après des arrêts de la Cour constitutionnelle ayant modifié les résultats dans plusieurs circonscriptions, nourrit une crise politique déjà profonde. À cette colère électorale s’ajoutent la dégradation de la situation sécuritaire, les difficultés socio-économiques et la défiance grandissante envers les institutions.

Le mouvement rassemble alors des personnalités et des sensibilités très diverses. Autour de l’Imam Mahmoud Dicko, de Choguel Kokalla Maïga, de Me Mountaga Tall et de plusieurs responsables politiques et associatifs, une même revendication s’impose : obtenir le départ du chef de l’État.

Entre juin et août 2020, le M5-RFP devient le principal pôle de contestation du régime. Les manifestations des 10, 11 et 12 juillet, marquées par des affrontements meurtriers, font basculer la crise dans une confrontation directe avec l’État. La CEDEAO tente alors une médiation et propose plusieurs pistes de sortie de crise, mais le mouvement maintient la pression. Le 18 août, Ibrahim Boubacar Keïta est renversé par un coup d’État militaire.

Un mouvement sans projet commun

L’une des principales limites du M5-RFP réside dans sa nature même. Derrière l’unité affichée contre le pouvoir d’alors se cachent des acteurs aux visions parfois très différentes.

« Le M5 était un conglomérat d’acteurs avec des revendications et idéologies différentes », analyse le politologue Bréhima Mamadou Koné. Selon lui, le mouvement était avant tout uni par un objectif immédiat : obtenir le départ du Président de la République. « Ils n’avaient qu’un seul objectif, comment faire partir le Président Keïta. Mais après son départ, quel était le plan du M5 ? », s’interroge-t-il.

Pour le politologue, le mouvement n’a jamais réussi à se doter d’une véritable doctrine politique ou d’un projet de société capable de fédérer durablement ses composantes. « Après la prise du pouvoir, qu’est-ce que le M5 a proposé comme orientations stratégiques dans les domaines sécuritaire, économique, de la fiscalité ou encore de la gouvernance politique ? Il n’y a pas eu de propositions, il n’y a pas eu de projet », estime-t-il.

Le constat est partagé par le journaliste et analyste politique Alexis Kalambry. Selon lui, le mouvement portait des revendications réelles mais n’avait pas suffisamment anticipé les conséquences de leur aboutissement. « Quand un mouvement demande le départ d’un pouvoir légalement élu et n’est pas à même d’avoir une alternative lorsque ce pouvoir tombe effectivement, alors on se pose des questions », souligne-t-il.

Quand le pouvoir remplace le combat

La Transition ouvre une nouvelle étape. Le M5-RFP, qui incarnait jusque-là la contestation, se retrouve confronté aux réalités du pouvoir, même si le mouvement n’en avait pas la plénitude et devait cohabiter avec les militaires, qui en détenaient les rênes.

La nomination de Choguel Kokalla Maïga à la Primature, en juin 2021, est perçue par certains comme une consécration politique. Pour d’autres, elle marque le début d’un éloignement entre le mouvement et sa base initiale. Très vite, les divergences émergent. Certaines composantes choisissent d’accompagner les autorités de la Transition, tandis que d’autres prennent progressivement leurs distances.

Les débats sur l’orientation du processus, la répartition des responsabilités, la durée de la Transition ou encore le leadership interne accentuent les tensions. « La lutte unit, le pouvoir divise », résume Alexis Kalambry. « Dès lors que le régime IBK est tombé, les ambitions et calculs personnels ont vu le jour. »

Pour Bréhima Mamadou Koné, les querelles de leadership ont rapidement pris le pas sur la cohésion initiale. « Les querelles de postes et de légitimité ont fait qu’après le M5 s’est retrouvé comme une coquille vide. Chacun est parti de son côté », affirme-t-il.

De l’unité à l’éclatement

Au fil des années, les fractures deviennent de plus en plus visibles. Une première dissidence donne naissance au M5-RFP Malikura. Par la suite, la branche restée fidèle à l’organisation originelle se fragmente à son tour. D’un côté, des responsables continuent de soutenir le leadership de Choguel Kokalla Maïga. De l’autre, une nouvelle tendance se structure autour de l’Imam Oumarou Diarra, à la tête du Comité stratégique, avec notamment Jeamille Bittar, Me Mountaga Tall, Paul Ismaël Boro et d’autres figures du mouvement. Cette multiplication des centres de décision fragilise l’unité de 2020.

Selon Bréhima Mamadou Koné, cette évolution était presque inévitable. « Tant qu’un mouvement n’est pas structuré autour d’une vision et d’une idéologie, à un certain moment de l’histoire il tombe dans ses propres contradictions ».

À mesure que les divisions s’approfondissent, le mouvement perd progressivement son influence sur la scène politique. Les rivalités internes prennent le dessus sur les ambitions collectives qui avaient présidé à sa création. Lorsque les autorités décident, par décret du 13 mai 2025, de dissoudre les partis politiques et les organisations à caractère politique, le M5-RFP apparaît déjà comme une structure largement désarticulée.

Une fin en ordre dispersé

La dissolution des partis politiques porte un coup définitif aux différentes composantes du mouvement. Selon un juriste ayant requis l’anonymat, le M5-RFP ne disposait d’ailleurs pas d’une existence juridique propre. « Juridiquement, le M5 n’existait pas. Pour exister, il faut avoir un récépissé. Or le M5 ne l’a jamais demandé et ne l’a jamais obtenu. C’était un simple regroupement informel d’organisations politiques et de personnalités », explique-t-il.

La disparition officielle du mouvement intervient ainsi au terme d’un long processus de désagrégation politique. Les trajectoires empruntées par plusieurs de ses figures emblématiques illustrent cette évolution. Longtemps considéré comme l’autorité morale du mouvement, l’Imam Mahmoud Dicko vit aujourd’hui en exil. Choguel Kokalla Maïga, qui fut l’une des principales figures du M5-RFP avant d’accéder à la Primature, est aujourd’hui détenu, après avoir été limogé dans un contexte de tensions avec les autorités de la Transition.

Me Mountaga Tall, autre acteur majeur des mobilisations de 2020, est porté disparu depuis le 2 mai 2026, après son enlèvement par des hommes armés. Jeamille Bittar, ancien porte-parole du mouvement, a annoncé son retrait de la vie politique en juillet 2024. D’autres figures issues du versant militant ou activiste de cette période connaissent aussi une trajectoire heurtée, notamment Adama Diarra dit Ben le Cerveau, détenu après avoir été l’un des visages les plus visibles de la mobilisation souverainiste, et le Professeur Clément Dembélé, figure de la lutte contre la corruption, également emprisonné.

Héritage en débat

Au-delà de sa disparition, la question de l’héritage politique du M5-RFP continue de susciter des lectures divergentes. Pour le politologue Bréhima Mamadou Koné, le mouvement n’a laissé ni héritage structuré ni héritiers politiques identifiables. « Pour moi, aujourd’hui le M5 est une coquille vide, qui a été vidée de son contenu. Le mouvement n’a pas laissé d’héritage politique, encore moins d’héritiers », tranche-t-il.

D’autres observateurs se montrent plus prudents. Alexis Kalambry estime qu’il est encore prématuré de porter un jugement définitif sur les conséquences de cette période ouverte en 2020. « Un jour, on fera le bilan. L’histoire jugera et redonnera à chacun la place et le rôle qu’il a joués dans ce qui nous arrive aujourd’hui. Pour l’instant, il est peut-être trop tôt pour se prononcer sur l’héritage politique », affirme-t-il.

Six ans après le 5 juin 2020, le M5-RFP n’existe plus comme force politique structurée, mais sa trajectoire interroge encore sur la capacité d’une mobilisation populaire à transformer durablement l’ordre qu’elle avait contribué à renverser.

 

Grosses cylindrées : les autorités resserrent l’étau hors des agglomérations

La circulation des motos de 125 cm³ et plus est désormais suspendue hors des grandes agglomérations. En parallèle, l’importation, la vente, le transit et la distribution de ces engins sont gelés pour un an renouvelable.

Les motocyclettes de 125 cm³ et plus ne pourront plus circuler librement en dehors des grands centres urbains. La décision, prise par arrêté interministériel le 3 juin 2026, s’inscrit dans le dispositif de sécurisation engagé dans le cadre de l’opération « Dougoukoloko ».
La restriction concerne l’ensemble du territoire national, à l’exception du District de Bamako, des chefs-lieux de région, de cercle et d’arrondissement. Les représentants de l’État au niveau régional peuvent toutefois étendre la mesure à certains chefs-lieux, lorsque la situation sécuritaire l’exige.
Les forces chargées de l’application du texte sont les commandants des théâtres d’opération, la Police nationale et la Gendarmerie nationale. Les autorités cherchent ainsi à réduire les déplacements suspects sur les pistes rurales, les zones de brousse et les axes secondaires, où les contrôles restent plus difficiles.
Une autre décision complète ce dispositif. Elle suspend pour un an renouvelable l’importation, le transit, la commercialisation, la vente et la distribution gratuite des motos de 125 cm³ et plus, ainsi que de leurs accessoires. Les commerçants disposant de stocks ou de commandes en cours doivent les déclarer dans un délai de 90 jours auprès des services compétents. Les engins non déclarés peuvent être saisis.
Cette double mesure intervient dans un climat sécuritaire tendu, après les attaques coordonnées du 25 avril 2026 contre plusieurs localités et positions stratégiques, notamment Bamako, Kati, Gao, Sévaré, Mopti et Kidal. Ces attaques ont remis au premier plan la question de la mobilité des groupes armés, qui utilisent les motos pour se déplacer rapidement, contourner les postes de contrôle, mener des reconnaissances et se replier après des opérations.
Dans le Sahel, la moto est devenue un outil central des conflits. Peu coûteuse, robuste, facile à réparer et adaptée aux pistes, elle permet à de petits groupes de parcourir de longues distances avec peu de carburant. Les mêmes qualités qui en font un moyen de transport indispensable pour les populations rurales en font aussi un instrument recherché par les groupes armés.
Cette réalité complique l’application de la mesure. Dans de nombreuses localités, la moto sert à aller au champ, rejoindre un marché, transporter un malade, acheminer des marchandises ou assurer de petits services entre villages. Plus de la moitié de la population vit encore en milieu rural, selon les données de la Banque mondiale, dans un pays où les distances, l’état des routes et la rareté des transports publics rendent les deux-roues difficiles à remplacer.
Les restrictions de motos ne sont pas nouvelles dans la région. Le Mali, le Burkina Faso, le Niger et d’autres pays confrontés à l’insécurité ont déjà utilisé des interdictions de circulation, des couvre-feux ou des limitations par type d’engin pour freiner les mouvements des groupes armés. Les résultats restent toutefois liés à la capacité des forces de sécurité à contrôler les axes, surveiller les marchés, suivre les stocks et éviter les contournements.
L’enjeu sera donc autant sécuritaire que social. Les autorités devront concilier la nécessité de couper les moyens de mobilité des groupes armés avec les besoins quotidiens des populations, notamment dans les zones rurales et périurbaines. Dans un contexte humanitaire déjà fragile, où 5,1 millions de personnes ont besoin d’assistance en 2026, toute restriction de mouvement peut avoir des effets directs sur l’accès aux services, aux marchés et aux moyens de subsistance.
La mesure ouvre aussi une phase de surveillance économique. L’arrêt de l’importation et de la vente des grosses cylindrées pourrait modifier les circuits commerciaux, renchérir certaines pièces et favoriser des marchés parallèles si les contrôles ne sont pas stricts. Les mécaniciens, revendeurs et usagers devront désormais s’adapter à un cadre plus contraignant.
Pour les autorités, l’objectif immédiat est de réduire la liberté de mouvement des assaillants dans les zones hors agglomérations. Son efficacité dépendra de la coordination entre les forces de sécurité, les autorités administratives, les commerçants et les communautés locales, mais aussi de la clarté des exemptions pour les urgences, les services publics et les activités économiques essentielles.