Diawara Bintou Coulibaly « Les femmes ont peur de la justice. Pour la saisir, elles rencontrent de nombreux obstacles ».

Mme Diawara Bintou Coulibaly est présidente de l’Association pour le progrès et la défense des droits des femmes (APDF). A l’occasion de l’édition 2026 de la journée internationale des droits des femmes, elle répond aux questions de Journal du Mali.
1 – Quel état des lieux global faites-vous de la situation des droits des femmes au Mali ?
On peut dire qu’actuellement, sous la transition, il y a certaines avancées. Le nouveau code de procédure pénale a pris en compte beaucoup de nos préoccupations. L’application de la loi 052 a également permis d’augmenter le nombre de femmes dans les instances communales. Je pense que la volonté est là, mais l’application intégrale des textes reste un problème.
2 – Qu’est-ce qui freine l’application de ces textes ?
Je pense que le problème vient en grande partie de nos us et coutumes. Les femmes ont peur de la justice. Pour la saisir, elles rencontrent de nombreux obstacles. Elles estiment que non seulement nos us et coutumes s’y opposent, mais que la justice elle-même engendre des coûts. Cela explique pourquoi les dénonciations restent très timides et pourquoi nous continuons à constater différents cas de féminicides.
3 – Que préconisez-vous pour améliorer les droits des femmes ?
Nous menons de nombreuses actions de sensibilisation auprès des femmes, d’abord pour qu’elles connaissent leurs droits et osent les revendiquer. Nous plaidons également pour que le Mali ratifie la Convention sur les violences faites aux femmes, adoptée au niveau régional en février 2025. Si cette convention est ratifiée, elle renforcera l’arsenal juridique national et corrigera certaines insuffisances.

Lutte contre les mutilations génitales féminines : On avance à petits pas

Au Mali, les mutilations génitales féminines (MGF) restent largement pratiquées malgré des années de campagnes de sensibilisation. En l’absence d’une loi spécifique, les acteurs de la lutte misent sur le dialogue communautaire pour obtenir l’abandon progressif de cette pratique.

La pratique de l’excision demeure largement répandue au Mali et touche encore de nombreuses femmes et filles. En dépit des nombreux efforts consentis dans la sensibilisation, elle est perçue par une partie importante de la population comme une nécessité religieuse, ce qui rend la lutte plus complexe. Les acteurs concentrent donc  leurs efforts sur la conviction et l’adhésion volontaire des communautés.

Selon les résultats de l’Enquête démographique et de santé (EDS 2023-2024) de l’Institut national de la statistique (INSTAT), 89% des femmes âgées de 15 à 49 ans ont subi une excision, tout comme 70% des filles de 0 à 14 ans. Le rapport précise que l’excision est perçue comme une nécessité religieuse par 66% des femmes et 53% des hommes de 15 à 49 ans, tandis que 80% des femmes et 72% des hommes estiment que la pratique doit se poursuivre.

Ces chiffres illustrent l’ampleur du défi et le fossé persistant entre la volonté d’éradiquer une pratique aux conséquences sanitaires néfastes et des croyances qui entretiennent une confusion durable entre religion et coutume. Si le débat n’a pas été tranché officiellement par les autorités religieuses, plusieurs leaders reconnaissent que l’excision ne constitue pas une obligation, mais une recommandation. Cette nuance peine toutefois à infléchir les positions au sein des communautés, poussant les organisations de défense des droits des femmes à engager des discussions directes pour obtenir l’abandon de la pratique.

Convaincre la base

« À Nioro du Sahel, 35 villages ont signé une convention pour l’abandon des mutilations génitales féminines et du mariage des enfants », se félicite Mme Diawara Bintou Coulibaly, Présidente de l’Association pour la défense et le progrès de la femme (APDF). À travers ces conventions, l’organisation s’adresse directement aux communautés concernées, « parce que ce sont elles qui peuvent agir ». Le suivi est assuré par les autorités communales.

Pour venir à bout d’une pratique solidement ancrée, l’APDF estime toutefois que ces actions doivent être complétées par l’adoption d’une loi spécifique contre les violences basées sur le genre (VBG). « Nous poursuivons le plaidoyer pour l’adoption d’une loi spécifique anti-VBG », insiste Mme Diawara, soulignant le rôle dissuasif d’un tel cadre, y compris face à des acteurs de la sous-région où la pratique est déjà interdite.

Fatoumata Maguiraga