Bréhima Mamadou Koné: « À mes yeux, il s’agissait davantage d’un mouvement spontané que d’une organisation politique structurée »

Bréhima Mamadou Koné est politologue, il nous donne son regard sur le M5-RFP, les divisions qui l’ont fracturé et l’esprit qui reste du mouvement. Propos recueillis par Mohamed Kenouvi.

Six ans après sa création, quel regard portez-vous sur le parcours du M5-RFP ?

Le M5-RFP était un mouvement hétéroclite regroupant des acteurs aux sensibilités et aux objectifs différents. À mes yeux, il s’agissait davantage d’un mouvement spontané que d’une organisation politique structurée. Pourtant, compte tenu de son ampleur et de sa capacité de mobilisation, il aurait pu évoluer vers une véritable coalition politique, voire vers un parti capable de s’inscrire dans la durée. Pour cela, il aurait fallu dès le départ un pacte politique clair, une doctrine et une vision communes.

Comment expliquer que le mouvement soit passé d’un symbole d’unité à une coalition profondément fragmentée ?

À partir du moment où les ambitions individuelles et les questions de leadership ont pris le dessus, les divisions sont devenues inévitables. Au lieu de construire un cadre durable, les acteurs se sont progressivement opposés sur des questions de légitimité. On a assisté à des rivalités internes et à des attaques par presse interposée. Cette dynamique a affaibli le mouvement et accéléré sa désintégration.

Que reste-t-il aujourd’hui de l’esprit du M5 ?

Certains continuent de se réclamer du M5-RFP, mais, dans les faits, le mouvement n’existe plus. Les partis politiques et les associations à caractère politique ont été dissous et le cadre qui portait cette dynamique a disparu. Ce qui demeure aujourd’hui, c’est surtout le souvenir d’une mobilisation qui a marqué un moment important de la vie politique malienne.

 

M5-RFP : Que reste-t-il du 5 juin 2020 ?

Né de la contestation contre le régime d’Ibrahim Boubacar Keïta, le M5-RFP a été l’un des principaux acteurs du basculement politique intervenu au Mali en 2020. Six ans après sa création, alors que le mouvement a disparu et que ses principales figures connaissent des destins contrastés, son bilan et son héritage continuent d’alimenter le débat.

Le 5 juin 2020, des milliers de Maliens descendaient dans les rues de Bamako pour réclamer le départ du Président Ibrahim Boubacar Keïta. À l’origine de cette mobilisation, une coalition inédite réunissant partis politiques, organisations de la société civile, mouvements citoyens et leaders religieux : le Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques, M5-RFP.

À sa naissance, le M5-RFP apparaît comme la convergence de plusieurs colères. La contestation des résultats des élections législatives de mars et avril 2020, après des arrêts de la Cour constitutionnelle ayant modifié les résultats dans plusieurs circonscriptions, nourrit une crise politique déjà profonde. À cette colère électorale s’ajoutent la dégradation de la situation sécuritaire, les difficultés socio-économiques et la défiance grandissante envers les institutions.

Le mouvement rassemble alors des personnalités et des sensibilités très diverses. Autour de l’Imam Mahmoud Dicko, de Choguel Kokalla Maïga, de Me Mountaga Tall et de plusieurs responsables politiques et associatifs, une même revendication s’impose : obtenir le départ du chef de l’État.

Entre juin et août 2020, le M5-RFP devient le principal pôle de contestation du régime. Les manifestations des 10, 11 et 12 juillet, marquées par des affrontements meurtriers, font basculer la crise dans une confrontation directe avec l’État. La CEDEAO tente alors une médiation et propose plusieurs pistes de sortie de crise, mais le mouvement maintient la pression. Le 18 août, Ibrahim Boubacar Keïta est renversé par un coup d’État militaire.

Un mouvement sans projet commun

L’une des principales limites du M5-RFP réside dans sa nature même. Derrière l’unité affichée contre le pouvoir d’alors se cachent des acteurs aux visions parfois très différentes.

« Le M5 était un conglomérat d’acteurs avec des revendications et idéologies différentes », analyse le politologue Bréhima Mamadou Koné. Selon lui, le mouvement était avant tout uni par un objectif immédiat : obtenir le départ du Président de la République. « Ils n’avaient qu’un seul objectif, comment faire partir le Président Keïta. Mais après son départ, quel était le plan du M5 ? », s’interroge-t-il.

Pour le politologue, le mouvement n’a jamais réussi à se doter d’une véritable doctrine politique ou d’un projet de société capable de fédérer durablement ses composantes. « Après la prise du pouvoir, qu’est-ce que le M5 a proposé comme orientations stratégiques dans les domaines sécuritaire, économique, de la fiscalité ou encore de la gouvernance politique ? Il n’y a pas eu de propositions, il n’y a pas eu de projet », estime-t-il.

Le constat est partagé par le journaliste et analyste politique Alexis Kalambry. Selon lui, le mouvement portait des revendications réelles mais n’avait pas suffisamment anticipé les conséquences de leur aboutissement. « Quand un mouvement demande le départ d’un pouvoir légalement élu et n’est pas à même d’avoir une alternative lorsque ce pouvoir tombe effectivement, alors on se pose des questions », souligne-t-il.

Quand le pouvoir remplace le combat

La Transition ouvre une nouvelle étape. Le M5-RFP, qui incarnait jusque-là la contestation, se retrouve confronté aux réalités du pouvoir, même si le mouvement n’en avait pas la plénitude et devait cohabiter avec les militaires, qui en détenaient les rênes.

La nomination de Choguel Kokalla Maïga à la Primature, en juin 2021, est perçue par certains comme une consécration politique. Pour d’autres, elle marque le début d’un éloignement entre le mouvement et sa base initiale. Très vite, les divergences émergent. Certaines composantes choisissent d’accompagner les autorités de la Transition, tandis que d’autres prennent progressivement leurs distances.

Les débats sur l’orientation du processus, la répartition des responsabilités, la durée de la Transition ou encore le leadership interne accentuent les tensions. « La lutte unit, le pouvoir divise », résume Alexis Kalambry. « Dès lors que le régime IBK est tombé, les ambitions et calculs personnels ont vu le jour. »

Pour Bréhima Mamadou Koné, les querelles de leadership ont rapidement pris le pas sur la cohésion initiale. « Les querelles de postes et de légitimité ont fait qu’après le M5 s’est retrouvé comme une coquille vide. Chacun est parti de son côté », affirme-t-il.

De l’unité à l’éclatement

Au fil des années, les fractures deviennent de plus en plus visibles. Une première dissidence donne naissance au M5-RFP Malikura. Par la suite, la branche restée fidèle à l’organisation originelle se fragmente à son tour. D’un côté, des responsables continuent de soutenir le leadership de Choguel Kokalla Maïga. De l’autre, une nouvelle tendance se structure autour de l’Imam Oumarou Diarra, à la tête du Comité stratégique, avec notamment Jeamille Bittar, Me Mountaga Tall, Paul Ismaël Boro et d’autres figures du mouvement. Cette multiplication des centres de décision fragilise l’unité de 2020.

Selon Bréhima Mamadou Koné, cette évolution était presque inévitable. « Tant qu’un mouvement n’est pas structuré autour d’une vision et d’une idéologie, à un certain moment de l’histoire il tombe dans ses propres contradictions ».

À mesure que les divisions s’approfondissent, le mouvement perd progressivement son influence sur la scène politique. Les rivalités internes prennent le dessus sur les ambitions collectives qui avaient présidé à sa création. Lorsque les autorités décident, par décret du 13 mai 2025, de dissoudre les partis politiques et les organisations à caractère politique, le M5-RFP apparaît déjà comme une structure largement désarticulée.

Une fin en ordre dispersé

La dissolution des partis politiques porte un coup définitif aux différentes composantes du mouvement. Selon un juriste ayant requis l’anonymat, le M5-RFP ne disposait d’ailleurs pas d’une existence juridique propre. « Juridiquement, le M5 n’existait pas. Pour exister, il faut avoir un récépissé. Or le M5 ne l’a jamais demandé et ne l’a jamais obtenu. C’était un simple regroupement informel d’organisations politiques et de personnalités », explique-t-il.

La disparition officielle du mouvement intervient ainsi au terme d’un long processus de désagrégation politique. Les trajectoires empruntées par plusieurs de ses figures emblématiques illustrent cette évolution. Longtemps considéré comme l’autorité morale du mouvement, l’Imam Mahmoud Dicko vit aujourd’hui en exil. Choguel Kokalla Maïga, qui fut l’une des principales figures du M5-RFP avant d’accéder à la Primature, est aujourd’hui détenu, après avoir été limogé dans un contexte de tensions avec les autorités de la Transition.

Me Mountaga Tall, autre acteur majeur des mobilisations de 2020, est porté disparu depuis le 2 mai 2026, après son enlèvement par des hommes armés. Jeamille Bittar, ancien porte-parole du mouvement, a annoncé son retrait de la vie politique en juillet 2024. D’autres figures issues du versant militant ou activiste de cette période connaissent aussi une trajectoire heurtée, notamment Adama Diarra dit Ben le Cerveau, détenu après avoir été l’un des visages les plus visibles de la mobilisation souverainiste, et le Professeur Clément Dembélé, figure de la lutte contre la corruption, également emprisonné.

Héritage en débat

Au-delà de sa disparition, la question de l’héritage politique du M5-RFP continue de susciter des lectures divergentes. Pour le politologue Bréhima Mamadou Koné, le mouvement n’a laissé ni héritage structuré ni héritiers politiques identifiables. « Pour moi, aujourd’hui le M5 est une coquille vide, qui a été vidée de son contenu. Le mouvement n’a pas laissé d’héritage politique, encore moins d’héritiers », tranche-t-il.

D’autres observateurs se montrent plus prudents. Alexis Kalambry estime qu’il est encore prématuré de porter un jugement définitif sur les conséquences de cette période ouverte en 2020. « Un jour, on fera le bilan. L’histoire jugera et redonnera à chacun la place et le rôle qu’il a joués dans ce qui nous arrive aujourd’hui. Pour l’instant, il est peut-être trop tôt pour se prononcer sur l’héritage politique », affirme-t-il.

Six ans après le 5 juin 2020, le M5-RFP n’existe plus comme force politique structurée, mais sa trajectoire interroge encore sur la capacité d’une mobilisation populaire à transformer durablement l’ordre qu’elle avait contribué à renverser.

 

Transition : Choguel K. Maïga remplacé par le Général Abdoulaye Maïga

Le Président de la Transition, le Général Assimi Goïta, a démis de ses fonctions le Premier ministre Choguel Kokalla Maïga, ainsi que l’ensemble de son gouvernement, le mercredi 20 novembre 2024. Cette décision, officialisée par un décret présidentiel, intervient dans un contexte politique marqué par de fortes tensions entre les autorités militaires et civiles. Elle ouvre une nouvelle étape pour la Transition avec la nomination du Général de division Abdoulaye Maïga à la Primature.

Lors d’un rassemblement du Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) le 16 novembre dernier, Choguel Maïga avait exprimé son mécontentement quant à sa marginalisation dans les prises de décisions, notamment sur la prolongation de la transition politique. Il avait déclaré : « ce n’est pas normal dans un gouvernement. Le Premier ministre ne peut pas apprendre dans les médias que les élections sont reportées sans débat au sein du gouvernement ».

Cette prise de position a aggravé les tensions entre Choguel Maïga et les autorités militaires au pouvoir. Pour plusieurs observateurs, le Premier ministre, dont les relations avec les militaires étaient déjà tendues depuis plusieurs mois, a franchi la ligne rouge lors de cette sortie.

Pression populaire 

Les déclarations critiques de Choguel Maïga lors du meeting du 16 novembre ont provoqué des réactions vives de diverses associations et organisations de la société civile, qui ont réclamé son départ immédiat.

Menées par l’Alliance pour la refondation du Mali (AREMA), lors d’un meeting, le 19 novembre à l’occasion de l’An 1 de la reprise de Kidal, elles ont appelé le Président de la Transition à démettre le Chef du gouvernement de ses fonctions. Ces pressions ont sans doute contribué à la décision présidentielle de se séparer du locataire de la Primature.

Le jour même où la décision a été annoncée, le Conseil des ministres, habituellement programmé le mercredi, avait été reporté sans explication officielle. Bien que l’absence de plusieurs ministres ait pu justifier ce report, de nombreuses sources indiquaient que le Chef du gouvernement n’avait été informé qu’au dernier moment.

Des divergences étaient apparues depuis plusieurs mois entre Choguel Maïga et les militaires, qui étaient accusés de vouloir écarter le Premier ministre de ses fonctions. Un remaniement gouvernemental, en juillet 2023, avait déjà affaibli sa position, avec le départ de plusieurs de ses alliés proches perçu comme un avertissement à son encontre.

3 ans et 5 mois à la Primature

Nommé Premier ministre en juin 2021, Choguel Kokalla Maïga a joué un rôle-clé dans la transition politique au Mali. Initiateur de la rectification de la Transition, Il a été à la base des grandes réformes politiques et institutionnelles. Choguel Maïga a organisé les Assises nationales de la Refondation, dont les recommandations ont été déclinées en priorités gouvernementales, avec un calendrier de mise en œuvre et un plan de suivi-évaluation.

En 2022, il avait dû s’éloigner temporairement de ses fonctions pour des raisons de santé. Pendant son absence, le ministre de l’Administration territoriale et Porte-parole du gouvernement, le Général Abdoulaye Maïga, avait assuré l’intérim avant d’être nommé ministre d’État et Premier ministre « adjoint » lors du retour de Choguel Maïga.

Nouvelle phase

Le limogeage de Choguel Maïga et de son gouvernement ouvre une nouvelle phase d’incertitude politique au Mali, alors que le pays est toujours en quête de stabilité et de gouvernance démocratique. Cette décision reflète les tensions persistantes entre les autorités militaires et civiles concernant la gestion de la Transition et le calendrier électoral.

La prolongation de la Transition sans consultation préalable du gouvernement et le limogeage du Premier ministre pourraient être perçus comme les signes d’une concentration du pouvoir entre les mains des autorités militaires. Cette situation pourrait compromettre la crédibilité du processus de transition et de susciter des inquiétudes tant au niveau national qu’international.

En effet, très rapidement, en fin de matinée du jeudi 21 novembre 2024, a été désigné le nouveau Premier ministre pour le reste de la période transitoire. Il s’agit du Général de Division Abdoulaye Maïga, ancien ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation. Ministre d’État, il joue un rôle central dans le gouvernement et a la confiance du Président de la Transition. Alors que l’élection présidentielle pourrait se tenir en 2025, sa nomination à la tête du gouvernement pourrait contribuer à rassurer la classe politique, avec laquelle il entretient de bons rapports.

Mohamed Kenouvi et Massiré Diop

Les forces vives commémorent la libération de Kidal

Le 14 novembre 2023, l’armée malienne a repris le contrôle total de la ville de Kidal qui était depuis plusieurs années aux mains des groupes armés rebelles. Pour célébrer le premier anniversaire de cet évènement historique, une coalition de partis politiques et d’organisations de la société civile, menées par l’Alliance pour la Refondation du Mali (AREMA) ont tenu mardi 19 novembre 2024, un grand meeting au CICB.

Ce meeting s’est déroulé dans la salle des 1000 places, pleine à craquer, plongée dans une ambiance festive des grands jours. Des centaines de jeunes ont répondu à l’appel des forces vives pour rendre un hommage mérité aux FAMa et leur réaffirmer le soutien du peuple malien ainsi qu’aux plus hautes autorités de la Transition.

Dans son adresse, Mohamed Ag Mohamedoun Haidara, Président de l’AREMA, qui s’exprimait au nom de tous les partis politiques et organisations de la société civile, initiateurs de la rencontre, a salué le sens du sacrifice des militaires au front qui se battent pour que le Mali soit.

« En ce jour de la commémoration de la liberté de Kidal, nous exprimons notre profonde gratitude et notre admiration envers nos soldats, ces héros invisibles qui se battent chaque jour loin de chez eux pour défendre nos valeurs face au terrorisme, à l’extrémisme et à l’obscurantisme », a-t-il souligné.

« Par l’intention courageuse et la présence sur le terrain de nos soldats,  ils assurent la préservation de notre intégrité territoriale et contribuent à rétablir la sécurité non seulement pour nous mais aussi pour les générations futures », a poursuivi M. Haidara.

Choguel Maiga décrié

En plus de la commémoration  de la libération de Kidal, le meeting du 19 novembre a été aussi l’occasion pour les partis politiques et organisations de la société civile, soutiens de la transition, de condamner les propos controversés de Choguel Kokalla Maiga sur la gestion de la transition  tenus le 16 novembre dernier dans cette même salle du CICB.

Pour le Président de l’AREMA, en raison de son discours qui fragilise davantage l’unité nationale, il est intolérable que Choguel Kokalla Maiga puisse rester à son poste de Premier ministre.

Plusieurs slogans et affiches avec des messages hostiles au président du Comité stratégique du M5-RFP étaient également visibles sur les lieux : « Choguel Kokalla Maiga, le peuple vous confirme la fin de votre mission », « Carton rouge pour Choguel Kokalla Maiga », « le PM a trahi le président » ou encore « Choguel tu fais quoi encore au gouvernement ? »

Ces messages ont visiblement été bien reçus par le Président de la transition puisque 24h après le meeting, le Premier ministre a été démis de ses fonctions et remplacé dans la foulée par le Général de division Abdoulaye Maiga.

Le meeting populaire du 19 novembre a été aussi marqué par la projection d’un film retraçant les plus grandes réalisations de la transition et la prestation de quelques artistes.

Mohamed Kenouvi

 

Transition : quel bilan 3 ans après la « rectification » ?

Le 7 juin 2021, le Colonel Assimi Goïta était investi Président de la Transition, après avoir mis deux semaines plus tôt, le 25 mai 2021, « hors de leurs prérogatives » le Colonel-major à la retraite Bah N’Daw et Moctar Ouane, alors respectivement Président et Premier ministre de la Transition. 3 ans plus tard, le nouvel attelage Goïta – Maïga a réalisé des avancées notables, non sans quelques points négatifs. Alors que la période transitoire devrait encore s’étendre sur plusieurs mois, retour sur le bilan de la rectification et les perspectives futures.

L’an III de la Transition s’amorce sur les prémices d’une éventuelle rupture entre les alliés stratégiques depuis la rectification de mai 2021 : les militaires de l’ex CNSP et le M5-RFP. Cela pourrait constituer un tournant majeur dans la nouvelle année qu’elle entame. La tendance de ce mouvement proche du Premier ministre a publié le 24 mai dernier un mémorandum assez critique sur la gestion des militaires durant les 12 derniers mois. Le signataire du mémorandum, Boubacar Karamoko Traoré, Président par intérim du M5 tendance Choguel a été interpellé quelques jours plus tard dans les locaux de la Primature. Il a été placé sous mandat de dépôt le 28 mai pour outrage à magistrat, atteinte au crédit de l’État et diffusion de propos mensongers attribués à des tiers. Son jugement est prévu pour le 1er juillet. Cette arrestation, la deuxième d’un très proche du Premier ministre après Abdel Kader Maïga, ainsi que « l’assentiment » donné à une tendance du M5 dirigée par l’Imam Oumarou Diarra et Mountaga Tall, illustre les tensions entre les militaires et le Premier ministre. Dans le mémorandum, il est dénoncé une rupture du pacte le 1er juillet 2023, lors du remaniement ministériel qui a débarqué les ministres du M5-RFP du gouvernement « sans consultation ni proposition de Dr. Choguel K. Maïga, en sa double qualité de Premier ministre et de Président du M5-RFP ».

Pour le politologue Dr. Bréhima Mamadou Koné, une éventuelle rupture entre le M5 et les militaires n’aurait aucune conséquence pour la suite de la Transition parce que « le M5 a été surestimé, en réalité, aujourd’hui c’est une coquille vide, sans contenu ».

Si la 3ème année de la rectification s’ouvre sur cette détérioration apparente des relations entre la branche du M5-RFP fidèle au Premier ministre et les autorités militaires de la Transition, elle aura été, tout comme les deux années précédentes, marquée par plusieurs évènements majeurs.

An III dans la continuité

Après avoir mis fin à l’opération Barkhane, tourné le dos à la France, après une série de brouilles diplomatiques entre les deux pays, et annoncé le retrait du Mali du G5 Sahel, les autorités de la Transition sont restées dans la dynamique de rupture enclenchée depuis le second coup de force de mai 2021.

Le 16 juin 2023, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale Abdoulaye Diop demande devant le Conseil de sécurité des Nations Unies le retrait sans délai de la MINUSMA, accusant la mission onusienne d’être devenue une partie du problème malien en alimentant les tensions communautaires exacerbées par des allégations d’une extrême gravité et arguant que la MINUMSA n’avait pas atteint son objectif fondamental. Cette demande sera approuvée deux semaines plus tard par le Conseil de sécurité, qui décidera le 30 juin 2023 de mettre fin au mandat de la mission onusienne après 10 ans de présence dans le pays. Ce retrait de la MINUSMA est effectif depuis le 31 décembre 2023, mais la phase de liquidation est encore en cours.

Dans la foulée de ce départ des forces onusiennes, l’armée malienne reprend les différents camps de la Mission et entame une reconquête du territoire marquée par la reprise de la ville de Kidal, le 14 novembre 2023. Deux mois après, le 25 janvier 2024, le gouvernement de transition annonce la fin de l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger, signé en 2015 avec les groupes armés indépendantistes.

Le 16 Septembre 2023, le Burkina Faso, le Niger et le Mali signent la Charte du Liptako-Gourma, actant la création de l’Alliance des États du Sahel, avec pour objectif d’établir une architecture de défense collective et d’assistance mutuelle entre les 3 pays, qui annonceront plus tard, le 28 janvier 2024, leur retrait de la CEDEAO.

Sur un autre plan, longtemps voulu mais toujours abandonné par la suite par les anciens Présidents, le passage à la 4ème république a été acté le 22 juillet 2023, avec la promulgation par le Président de la Transition de la nouvelle Constitution, largement plébiscitée lors du référendum du 18 juin 2023.

« Pour moi, le bilan positif de l’an III 3 de la transition se limite à la réussite de la récupération de Kidal. C’est une vraie victoire militaire et politique, un symbole fort et le couronnement d’une volonté politique clairement affichée. Mais en dehors de Kidal, pour le reste c’est un désespoir profond. La Transition navigue à vue, sans vision ni perspectives, et on avance en essayant de communiquer pour occulter les vrais sujets », estime Dr. Amidou Tidiani, enseignant-chercheur à l’Université Paris-13.

Bilan global mitigé

Pour les proches du Premier ministre, depuis la rectification de la trajectoire de la Transition, les résultats du changement pour la refondation du Mali sont « irréfutables, visibles et tangibles à tous les niveaux ».

 « C’est un bilan satisfaisant. Quand on prend les 5 axes principaux du Plan d’action gouvernemental approuvé par le CNT en août 2021, on se rend compte qu’il y a eu des avancées dans presque tous les axes. Il n’y a que sur l’axe de l’organisation des élections générales qu’on peut estimer d’une certaine manière que les autorités de la Transition n’ont pas réussi », argue un collaborateur du Premier ministre. Toutefois, lors de son dernier passage devant le CNT, en avril 2022, les membres de l’organe législatif de la Transition s’étaient montrés très critique à l’égard du Premier ministre. Il est de nouveau convoqué par le CNT à une date qui n’est pas encore connue.

Dr. Amidou Tidiani résume pour sa part ce bilan en quatre étapes : l’étape du tâtonnement, l’étape de la résistance, celle de la victoire militaire et ensuite les « déconvenues de la gestion politique et économique ». Pour lui, cette dernière étape jette un « gros point négatif » sur le bilan global de la Transition. « Les opposants se retrouvent malmenés. On essaye de faire taire toute forme d’opposition politique et toute idéologie contraire est opprimée. En plus, aujourd’hui, économiquement nous avons un État dont les finances publiques sont calamiteuses, privé de toute capacité d’investissement et qui a du mal à résoudre la crise énergétique qui secoue le pays », déplore l’universitaire. Le 10 avril dernier, les autorités de la Transition ont annoncé la suspension jusqu’à nouvel ordre des activités des partis politiques et des activités à caractère politique des associations.

Perspectives

Le Dialogue inter-Maliens pour la paix et la réconciliation nationale a recommandé une prolongation de 2 à 5 ans de la durée de la Transition et formulé plusieurs autres recommandations, dont certaines pourraient être prioritaires pour la suite de la Transition en fonction de la décision des plus hautes autorités.

L’organisation de l’élection présidentielle semble être reléguée au second plan et pour beaucoup la question sécuritaire doit continuer d’être prioritaire sous la Transition. « La priorité reste la sécurisation de l’ensemble du territoire national. Il faudra la poursuivre jusqu’à la stabilisation du pays, parce qu’il n’est pas facile de combattre le terrorisme, malgré les capacités opérationnelles renforcées de l’armée sur les théâtres d’opérations », souligne Dr. Bréhima Mamadou Koné.

« Après, il reviendra aux autorités de juger d’organiser ensuite des élections si les contextes sécuritaire et sociopolitique le permettent et si elles jugent être en capacité de mobiliser les ressources financières nécessaires », poursuit-il.

Au-delà de la question des élections, qui ne semble pas prioritaire, le Mali, le Burkina Faso ainsi que le Niger vont amorcer l’après CEDEAO à partir de janvier 2025. Un retrait de l’instance sous-régionale qui pourrait avoir un effet papillon sur les acquis entre les différents États et s’étendre à la question monétaire, le franc CFA étant très souvent pris pour cible.

Mais, pour Dr. Tidiani, si la Transition devait se poursuivre, il faudrait un « changement d’hommes ». « Quand on regarde aujourd’hui le gouvernement de Transition, on ne voit personne avec de véritables perspectives susceptibles de sortir le pays de la crise. Ce n’est pas tant le résultat des trois années passées qui pose problème, mais beaucoup plus l’absence de perspectives pour la suite », glisse l’enseignant-chercheur.

Choguel Kokalla Maïga : dans le viseur du CNT, le Premier ministre va-t-il tomber ?

Le Premier ministre Choguel Kokalla Maïga est attendu dans les prochains jours au Conseil national de transition (CNT) pour présenter le bilan de l’exécution du Plan d’action gouvernemental. Deux ans après son premier passage devant l’organe législatif de la Transition, Choguel Maïga, très attendu par les membres du CNT, pourrait être contraint à présenter sa démission et celle de son gouvernement.

Le Président du Conseil national de Transition, le Colonel Malick Diaw, a annoncé dans son discours d’ouverture de la session ordinaire d’avril, le 8 avril 2024, le prochain passage du Premier ministre devant l’organe législatif dans le cadre de l’orientation, du contrôle et du suivi-évaluation de la Feuille de route de la Transition.

Le Chef du gouvernement, très attendu par les membres du CNT, devra faire le point de l’avancement dans l’exécution de son Plan d’action gouvernemental sur les deux dernières années et faire face aux multiples interrogations sur différents sujets d’actualité lors de ce passage, dont la date doit être fixée et rendue publique après la prochaine Conférence des présidents du CNT.

Et si cette interpellation annoncée du Premier ministre Choguel Kokalla Maïga était le début d’un processus aboutissant à sa destitution de la tête du gouvernement ?  Pressenti comme étant sur un siège éjectable depuis des mois, le Chef du gouvernement bénéficie toujours de la confiance du Président de la Transition. Mais pourra-t-il conserver celle du Conseil national de transition et obtenir son quitus pour prolonger son séjour à la Primature ?

Motion de censure ?

Lors de son dernier passage devant le CNT, en avril 2022, 9 mois après sa prise de fonction, Choguel Kokalla Maïga avait été déjà vivement critiqué pour la lenteur dans la mise en œuvre du Plan d’action gouvernemental, dont seulement 33,87% des activités avaient été exécutées.

Aujourd’hui, deux ans après, beaucoup de membres du CNT pensent que l’exécution de ce plan et de la Feuille de route de la Transition n’ont guère avancé. Selon nos informations, l’institution, dont la majorité des membres n’est pas très satisfaite de l’action gouvernementale, pourrait adopter une motion de censure contre le Premier ministre et le contraindre à la démission.

À en croire certains analystes, ce scénario n’est pas exclu, d’autant plus que le Premier ministre n’est visiblement pas prêt à rendre le tablier de lui-même et que les militaires auxquels il s’est allié ne veulent pas le débarquer, au risque de se mettre à dos le M5-RFP pour la suite de la Transition, même si le mouvement est aujourd’hui divisé.

Choguel Maïga – Classe politique : Un malaise grandissant

Affaibli politiquement depuis sa destitution de la présidence du Comité stratégique du M5-RFP, le Premier ministre Choguel Kokalla Maïga multiplie  les rencontres avec la classe politique, qu’il tente de rallier à sa cause. Mais la plupart des partis représentatifs de l’échiquier politique national ne répondent pas à l’appel du Chef du gouvernement. Entre le Premier ministre et la classe politique, dont il s’était déjà mis à dos une partie depuis sa nomination à la primature,  le courant passe de moins en moins.

7 mars, 18 mars, 25 mars 2024. En moins d’un mois, le Premier ministre a initié trois rencontres avec la classe politique pour échanger avec elle. Mais à chacune de ces rencontres le constat était le même : la quasi-totalité des grands partis de la scène politique nationale était aux abonnés absents.

Si lors de la première rencontre, le 7 mars au CICB, on pouvait noter la participation, entre autres, de l’URD et de l’EDR, représentés respectivement par leurs Présidents, Gouagnon Coulibaly et Salikou Sanogo, les deux autres qui ont suivi ont été presque réduites à des réunions entre le Chef du gouvernement, les membres de son cabinet et quelques représentants des mouvements du M5 qui lui sont restés fidèles.

Le 18 mars, le Premier ministre a expliqué le manque d’engouement de la classe politique pour la première rencontre par une « maldonne ». « Quand j’ai demandé de convoquer la réunion, mon cabinet a fait juste un communiqué. Quand je m’en suis rendu compte, je leur ai dit que ce n’est pas comme cela qu’il fallait faire. Les chefs de partis sont ceux qui sont appelés à diriger ce pays. Il faut dès le départ souligner en rouge la considération qui leur est due. J’ai donc demandé à mon cabinet de faire une invitation que je vais moi-même signer », a-t-il expliqué à l’entame de ses propos.

Ordre du jour imprécis

Bien que l’invitation signée par le Chef du gouvernement soit par la suite parvenue en bonne et due forme aux partis politiques, cela n’a pas pour autant permis de rehausser leur présence au nouveau rendez-vous avec le Premier ministre.

Le RPM, l’URD, l’Adema-PASJ, l’ASMA-CFP, la CODEM, le parti Yelema, entre autres, sont toujours restés aux abonnés absents lors de la rencontre d’échanges du 18 mars à la Primature. La CODEM, de son côté, a participé à la rencontre du 25 mars pour ne pas « mener la politique de la chaise vide », comme l’explique son Secrétaire général, Alassane Abba. « Nous nous sommes dits que c’est le Premier ministre du Mali qui demande une rencontre avec les partis politiques et que c’est normal pour nous d’aller écouter ce qu’il a à nous dire, même si nous n’attendons rien de ses déclarations », confie-t-il.

Au RPM, plusieurs raisons sont évoquées pour justifier le « boycott ». « Nous avons décliné l’offre parce que d’abord, dans un premier temps, il n’est pas de coutume au Mali que le Premier ministre rencontre la classe politique. Par le passé, c’est le ministère de l’Administration territoriale qui était chargé de l’organisation du Cadre de concertation entre les forces vives de la Nation », affirme le Chargé de communication Sékou Niamé Bathily.

« Il y a aussi une mauvaise préparation de la rencontre, parce que dans la correspondance l’ordre du jour n’est pas précis et clair », poursuit-il, avant de révéler que le RPM avait adressé dès le 24 août 2021 une correspondance au Premier ministre pour échanger mais que cette lettre est restée sans réponse jusqu’à nos jours. « Nous sommes donc étonnés que lui, qui ne répondait pas à nos demandes d’audience, nous sollicite aujourd’hui et se pose en rassembleur ».

Par ailleurs, le parti Yelema de l’ancien Premier ministre Moussa Mara, dans un courrier adressé à Choguel Kokalla Maïga en réponse à son invitation, a également pointé du doigt l’absence d’un ordre du jour précis des échanges. « Après examen attentif de votre invitation, nous sommes au regret de vous informer que nous ne pourrons y participer. Notre décision repose sur l’absence d’un ordre du jour clairement défini pour cette réunion », indique la note en date du 23 mars 2024, signée du Président du parti, le Dr Youssouf Diawara.

« Il est aussi utile de rappeler que pendant plus de deux ans les partis politiques n’ont fait l’objet d’aucune forme de considération de votre part. Pire, ils ont été continuellement accusés par vous de tous les maux lors de vos nombreuses sorties médiatiques », poursuit la note à l’endroit du Premier ministre.

Monologue

Pour sa part, le Président de l’URD, Gouagnon Coulibaly, évoque des rencontres sans intérêt. « Dans un premier temps, moi je suis allé à la rencontre du CICB. Pour nous, c’était pour parler du pays, ainsi que des relations avec les partis et autres. Mais on s’est vite rendu compte que le Premier ministre était dans un monologue, sans véritable sujet pertinent », déplore le Numéro 1 de l’URD, qui précise que son parti, par la suite, n’a pas été invité aux rencontres qui ont suivi.

« Nous avons vu des invitations sur les réseaux sociaux. Mais l’URD n’est pas un petit parti politique, encore moins la caisse de résonance de quelqu’un, pour se précipiter dans des rencontres où elle n’est pas dûment invitée », clarifie-t-il, avant de fustiger lui aussi le manque d’ordre du jour lors des différentes rencontres.

« Dans les invitations, il n’y a aucun ordre du jour. Notre interlocuteur habituel, c’est le ministre de l’Administration territoriale, mais si le Premier ministre nous appelle, cela veut normalement dire qu’il a quelque chose de très important à discuter avec les partis. Mais si on ne discute de rien et que le Premier ministre fait son monologue et s’en va, je pense que ce n’est pas la peine », se désole l’ancien député.

Quête de soutiens ?

La première rencontre initiée par le Premier ministre avec la classe politique a eu lieu le 7 mars 2024, deux jours seulement après qu’il ait été révoqué de la tête du Comité stratégique du M5-RFP par la tendance dirigée par l’ancien ministre Imam Oumarou Diarra. Pour certains analystes, ce timing est justifié par un besoin pour Choguel Kokalla Maïga d’avoir l’accompagnement de la classe politique alors même qu’il semble de plus en plus isolé.

« Après la dislocation du M5, le Premier ministre a voulu rebattre les cartes en s’appuyant sur les partis politiques. Mais les chefs des grands partis politiques l’ont compris et c’est la raison pour laquelle ils ne se sont pas déplacés », estime le journaliste et analyste Badou S. Koba.

Issa Kaou Ndjim, Président de l’ACRT Faso Ka Welé, abonde dans le même sens. « Je pense que Choguel Maïga veut juste faire oublier ses déboires dans son propre camp, qui s’est disloqué. Il appelle les partis politiques pour essayer de se refaire une santé », accuse l’ancien 4ème Vice-président du CNT.

Des accusations que le Premier ministre balaie du revers de la main. « Certains ont pensé que c’était pour chercher des appuis auprès des partis parce que le Premier ministre serait en difficulté. En fait, ce n’était pas cela. L’objectif de cette rencontre, c’est de vous permettre en tant que futurs dirigeants de savoir ce qui s’est passé réellement pendant ces deux années », a-t-il déclaré lors de la rencontre du 18 mars.

Malgré tout, à l’Adema-Pasj également des doutes sont émis sur les vraies motivations du Premier ministre. « Depuis qu’il a accédé à la Primature, le Premier ministre a snobé les partis politiques. Pourquoi est-ce maintenant qu’il a été destitué de la présidence son mouvement qu’il veut s’entretenir avec eux ? », s’interroge le Secrétaire général Yaya Sangaré.

« Ce n’était pas de la négligence si je ne parlais pas souvent aux chefs de partis politiques. C’est parce que nous étions sur quelque chose d’ultra stratégique », s’est justifié le Chef du gouvernement devant une partie de la classe politique.

Pour autant, la plupart des dirigeants politiques ne sont pas prêts à « avaler » ce discours. Loin s’en faut. Et la « réconciliation » entre le Chef du gouvernement et la classe politique, dont il est par ailleurs issu, n’est visiblement pas pour demain.