Paix dans les pays du Sahel : les leaders religieux musulmans en conclave à Bamako

Le premier Forum sous régional des leaders religieux musulmans sur la paix et la stabilité dans les pays du sahel, a ouvert ses travaux en présence du Premier ministre par intérim, pour deux jours, ce mercredi 21 septembre au Centre international de Bamako. Ce forum réunit plusieurs leaders religieux musulmans qui vont mener des réflexions afin de parvenir à la paix dans le Sahel.

Mettre en place un cadre inclusif de concertation et de coordination sous régionale pour une synergie d’action des leaders musulmans dans le cadre de la lutte et la prévention de l’extrémisme violent dans la zone sahélo-saharienne, tel est l’objectif de ce forum sous-régional initié par le Haut Conseil Islamique du Mali.

Premier forum sous régional des leaders religieux musulmans, des participants de 10 pays sont présents à Bamako pour prendre part à l’évènement qui durera deux jours. Pour le Premier ministre par intérim Abdoulaye Maïga, cette initiative du Haut Conseil islamique est un cadre idéal pour la recherche de solution d’un retour de la paix et de la quiétude des populations au Mali et ceux de la région du Sahel.

Cette rencontre pour les leaders religieux est une manière pour eux d’apporter leur contribution pour le retour de la paix dans la sous-région en général et le Mali en particulier.

Une véritable diplomatie religieuse sera enclenchée à partir de ce forum de Bamako. Puisqu’elle sera également une occasion pour les leaders religieux venus de la sous-région de réfléchir ensemble sur les causes profondes de l’extrémisme religieux sous toutes ses formes.

La rencontre regroupe plus de 200 participants venant de Bamako et de l’intérieur, principalement des représentants des organisations confessionnelles et des leaders religieux. Aussi, des délégations étrangères sont également présents à Bamako tels le Burkina Faso, la Mauritanie, le Sénégal, la Côté d’Ivoire, le Niger, le Ghana et le Bénin, le Nigéria.

 

Mali – Loi anti VBG : battue en brèche

Longtemps attendue par les défenseurs des droits de la femme, la loi anti Violences basées sur le genre (VBG) est encore loin de faire l’unanimité. Son processus d’adoption vient d’être suspendu par les autorités, sous la pression du Haut conseil islamique du Mali (HCI), opposé au texte. Outre la sensibilité des questions soulevées, comme les mutilations génitales féminines ou l’âge légal du mariage, l’ambigüité de certaines dispositions parasite le débat et empêche de poser de façon objective la problématique. Entre défenseurs « de nos coutumes et valeurs » et pourfendeurs « des violences basées sur le genre », le fossé est grand. Et le combat pour l’adoption de cette loi spécifique semble bien compromis.

« Dans tout ce qui concerne l’état des personnes, principalement les questions relatives à la succession en République du Mali, souvent les questions sont mal posées et lorsque les problèmes sont posés on le prend par le mauvais côté », estime Maître Abdrahamane Ben Mamata Touré, avocat.

Les  règles et la manière de vivre communes, censées régir notre vie en société, doivent donc être définies ensemble. Dans un tel contexte, les lois sociales qui émanent de diverses « forces créatrices » devront être en harmonie avec celles du droit. Les religieux étant une partie intégrante de ces forces, leur adhésion ou leur rejet détermine souvent le sort de ces règles.

Ainsi, « pour qu’une loi passe, que les gens s’y retrouvent et y adhèrent, il faut que ce soit conforme à leur façon de voir et d’être ». Parce que la loi ne vient que pour mettre en normes « un style et un mode de vie », poursuit Maître Touré.  Cette  loi qui nous est donc propre et que l’on s’applique n’est pas forcément celle que l’on amène d’ailleurs.

Même si le mimétisme n’est pas forcément mauvais, parce que les bonnes pratiques peuvent exister partout. Il nous faut cependant choisir entre nous battre « pour mettre en place un système normatif qui nous ressemble et dans lequel on se reconnaît » ou des règles venues d’ailleurs et que nous transposons dans notre dispositif.

Entraves à la lutte ?

Dans tous les cas, le sursis à l’adoption de cette loi est un coup dur pour le combat pour l’élargissement des droits de la femme, selon Dr Kontin Marie-Thérèse Dansoko, chargée des questions Genre au ministère de la Justice. « Parce que généralement, à chaque fois qu’il y a en vue l’élaboration d’un texte favorable à la promotion de la femme, le gouvernement capitule face aux religieux ».

Mais il ne  faut pas voir dans ce sursis « un simple recul », relève Maître Touré. Il est important de savoir quels sont les reproches faits au texte par « les forces religieuses et sur lesquels le gouvernement a reculé ». De cette façon le débat sera clairement posé et chacun « se fera sa religion ».

Parmi les associations qui ont lutté pour obtenir cette loi contre les VBG, Demeso, une clinique juridique qui assiste les victimes de violences, ne considère pas la décision du gouvernement de surseoir au processus d’adoption comme un recul. Elle veut plutôt y voir une opportunité pour continuer la concertation. « On peut se réunir avec ceux qui contestent. Certains articles, qui prêtent à confusion ou sont mal compris, peuvent être relus », estime Maïga Mariam Diawara,  coordinatrice Genre de Demeso. Sinon, « d’autres sont vraiment clairs et cruciaux et il est urgent d’avoir cette loi ».

Parmi les aspects reprochés à l’avant-projet de loi, l’article 3, dont ambiguïté laisse la place à toute sorte d’interprétations. « La présente loi protège toute personne, sans aucune forme de discrimination fondée sur la race, la couleur, le sexe, l’identité ou l’expression de genre, l’état de grossesse, l’état-civil, l’âge, sauf dans la mesure prévue par la loi et en conformité avec les textes internationaux ratifiés, la religion, l’opinion politique, la langue, l’origine ethnique ou nationale, le handicap physique ou psychique, la situation matrimoniale, la situation sociale ou sur tout autre motif lié à l’identité d’une personne ». Certains y voyant une autorisation tacite de l’homosexualité.

Plusieurs griefs sont évoqués à l’encontre de l’avant-projet par le Haut conseil islamique du Mali, qui dénonce « l’esprit non malien » du texte. Pour M. Mohamed Macki Bah, Vice-président du HCI, « l’article 2, qui dit « aucune coutume, tradition, culture ou religion ne peut être invoquée pour justifier la perpétration d’une violence basée sur le genre, disculper un auteur quelconque de ce type de violence ou minimiser la peine applicable à l’encontre de celui-ci », justifie notre opposition à cette loi ».

Parce que « chaque Malien appartient soit à une coutume, soit à une religion, et dire qu’aucune d’elle ne peut s’opposer à cette loi dès qu’elle entre en vigueur » est inacceptable.

Ensuite, le HCI reproche aux autorités de remettre dans ce texte des dispositions qui avaient fait l’objet de discorde entre eux, lors de l’adoption du nouveau Code des personnes et de la famille, en 2009 puis 2011.  Alors même qu’un terrain d’entente avait été trouvé entre les deux parties.

Modèle consensuel

Il s’agit par exemple des règles relatives à la succession. Il avait été convenu que lorsque les gens le décident leur succession soit gérée selon la loi musulmane ou par le droit positif. Un compromis remis en cause dans l’avant-projet de loi anti VBG, qui garantit l’entièreté de la part successorale à la femme notamment. Concernant le mariage précoce, c’est-à-dire celui d’une personne âgée de moins de 18 ans, qui « va être criminalisé » par la nouvelle loi, c’est une véritable aberration pour le HCI. En effet, il avait été aussi convenu qu’avec l’accord des parents, « des enfants de moins de 18 ans ayant une certaine maturité », puissent se marier.

Déplorant de n’avoir « jamais été associé » au projet, le Vice-président du HCI explique qu’ils ont « été simplement invités lors de dernière journée de plaidoyer ». « Si nous avions été associés dès le début, nous aurions aidé le combat contre les violences faites aux femmes. Nous sommes engagés dans ce combat ».

Si le HCI approuve l’abandon par le gouvernement du projet, il estime qu’il « faut consulter les Maliens, pour lesquels la loi sera prise ». Ceux dont la coutume ou la religion est touchée doivent donner leur avis.

Et il est bien possible « d’en parler de manière apaisée et de trouver un compromis », selon Maître Touré. Autant pour le mariage précoce que pour l’excision.

Tout un arsenal

Mais pour lutter efficacement contre les VBG, une loi ne suffit pas. Il faut mettre en place tout un arsenal pour aboutir à une prise en charge rapide et efficiente des cas. En plus de la loi spécifique, il faut des juridictions spécifiques. Afin que quand un acte est commis la police soit directement saisie. Alors se tiendront des audiences de référé et l’homme ou la femme mis en cause sera directement jugé, explique Marie-Thérèse Dansoko. Or, ce dispositif n’existe pas encore.

Pour y arriver, il faut « se mettre ensemble pour adopter des textes qui correspondent à nos valeurs », suggère Madame Maïga. Il est donc possible de « retravailler le document » et surtout de se dire que ce n’est « pas une loi pour les femmes, mais les pour les deux sexes ». Pour des questions comme celles de l’excision ou du mariage précoce, « ce sont les professionnels de santé qui peuvent mieux expliquer les enjeux », ajoute Madame Maïga. Il faut donc les associer et « approcher ceux qui s’opposent ».

Parce « qu’à cause de deux sujets on remet en cause des dispositions protectrices pour les hommes et les femmes », déplore le Dr Kontin. Si le moment n’est pas propice pour remettre cette loi sur la table, « il faut, avant tout processus d’adoption, procéder à une large diffusion de la loi et de son contenu et se battre pour l’adhésion au lieu de se battre pour son adoption », suggère-t-elle.

Mali – Loi sur le Genre : pas encore à l’ordre du jour

Alors que son processus d’adoption n’était pas encore enclenché selon des organisations de la société civile, l’avant projet de loi sur le genre suscite déjà la polémique et son adoption semble pour le moment remise en cause. Les réticences du Haut Conseil Islamique du Mali (HCI) ont eu raison de la volonté du gouvernement de transition qui a décidé de surseoir à l’adoption de cet avant projet. Une décision dont s’est réjouit le HCI lors d’une conférence de presse le 2 janvier 2021. Mais pour faire évoluer la situation des femmes, il faudrait plus qu’une loi, une volonté et un consensus sans faille.

« Il fallait d’abord mieux expliquer le contenu. Par exemple il y a une allusion à certaines dispositions qui seraient sur l’homosexualité, alors qu’il n’en est rien. Il faut se rencontrer et discuter point par point au lieu de traduire comme on veut », estime madame Diawara Bintou Coulibaly, présidente de l’Association pour le Progrès et la Défense des Droits des Femmes (APDF).

Si des rencontres autour de la loi sont nécessaires pour permettre à ceux qui ont écrit la loi d’expliquer le contenu des dispositions, il faut aussi rappeler, que le Mali est tenu par des engagements internationaux, ajoute madame Diawara.

«  Parce que le Mali a aussi des engagements internationaux auxquels il a volontairement souscrits et qu’il doit respecter ».

Malgré tout, il était convenu d’avoir « des points d’entente », à travers la mise  en place d’une « commission et de relever les points de désaccord avec les règles de la religion musulmane ». «  A notre grande surprise, le contenu de la loi a été contesté sans cette discussion préalable », déplore madame Diawara.

Réticence incomprise

C’est même une démarche « insidieuse, juste pour s’opposer au nom de prétendues coutumes », dénonce pour sa part une militante des droits de la femme, qui préfère garder l’anonymat. Sinon, l’adoption de la loi  n’était même pas à l’ordre du jour. « Le processus d’adoption n’était pas enclenché et l’avant projet était entrain d’être lu et relu par le groupe mis en place pour sa rédaction ».

Pourtant cette loi est faîte pour protéger celles qui n’ont ni les moyens ni la capacité de défendre leurs droits et qui subissent, explique t-elle.  Il y a des réalités non traitées dans ce pays que cette loi veut prendre en charge, des situations qui concernent aussi les hommes. Qu’il s’agisse par exemple de viol ou de harcèlement. Egalement,  la punition de l’infanticide et le droit de provoquer l’interruption de la grossesse en cas de viol, justement pour éviter ces infanticides.

Les réalités coutumières existent, mais les engagements internationaux s’imposent, insiste la présidente de l’APDF. Et c’est de façon consciente que nos représentants se sont engagés, alors qu’ils pouvaient émettre des réserves.

« Les organisations de la société civile ne sont  que les exécutants  de ce que nos représentants eux-mêmes ont adopté ». « Il n y a rien de l’occident »,  se défend la militante. « Des réalités que nous vivons au quotidien ».  Elle reste convaincue qu’une application stricte de la loi, permettra de réduire considérablement le phénomène et qu’il n ya que la volonté politique pour le faire, «  malheureusement le rapport de est défavorable » aux autorités,  conclut elle.

Issa Kaou N’djim : Assurément Dicko

Lorsque l’Imam Mahmoud Dicko quitte la présidence du Haut conseil islamique du Mali (HCI), en avril 2019, peu d’observateurs croient à une « retraite anticipée » du sexagénaire. Ils ne tarderont pas à être édifiés avec la création de la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’Imam (CMAS). À sa tête, Issa Kaou N’djim, son ancien fidèle porte-parole. Celui qui revendique haut et fort les idées et la vision de Dicko entend jouer pleinement sa partition dans l’édification d’un Mali nouveau, même si ce rôle reste encore à définir.

« Ce serait un gâchis que de voir une grande personnalité, avec toutes ses  capacités et ce qu’elle a apporté au pays », devenir juste l’ancien Président du HCI, se justifiait M. N’djim à  la création de la CMAS, en décembre 2019. Le mouvement a été mis en place sous le leadership et avec « la bénédiction et l’adhésion » de Dicko, qui « a inspiré très tôt » Kaou N’djim.

Au-delà de ses « très bonnes relations » avec l’Imam, qu’il a connu il y a environ 20 ans et dont il est le gendre depuis 2, Kaou N’djim décrit le rôle important que peut jouer le leader religieux. Outre ses connaissances théologiques, il connaît la société et son fonctionnement.

Une expérience dont il profitera après la création de son association, Allah Kamaton, en 2006. Elle œuvre dans l’enseignement de l’Islam, surtout en faveur des femmes et des enfants, afin de leur donner « les moyens d’être de bons pratiquants ». Une activité qui n’est pas du tout alimentaire, tient-il à préciser.

Conviction politique

N’djim n’aura pas l’occasion de poursuivre ses études au-delà du secondaire, en 1991, suite aux grèves estudiantines et sous la pression de son oncle, qui l’initie au commerce et dont il devient l’aide-comptable. Il continue néanmoins à se former en autodidacte et voyage à travers le monde. Afrique centrale, Europe, États-Unis ou Arabie Saoudite, il ramène de ses voyages une autre façon de voir et surtout d’envie « d’apporter sa modeste contribution ».

Même s’il dit y être entré par effraction et contre le gré de ses parents, son engagement en politique est de conviction et son tempérament sera peut-être plus modéré avec l’âge, estime M. Mohamed Kimbiri, qui l’a côtoyé au HCI.

À 54 ans, ce polygame, marié à 4 femmes et père de 23 enfants, est convaincu que les choses doivent et peuvent changer. Il affirme que son mouvement a pris position vu « les urgences », mais que la forme de son combat reste à déterminer. Sans doute à l’issue de la Conférence nationale la CMAS, prévue pour décembre 2020.

HCI : Les dessous du congrès

Le 21 avril, à la suite d’un consensus, Ousmane Chérif Madani Haidara est devenu le nouveau Président du Haut conseil islamique du Mali. Pour y parvenir, les négociations furent longues et délicates et les protagonistes difficiles à convaincre.

Quinze jours avant le congrès du Haut conseil islamique, le Groupement des leaders religieux reçoit, chez son Président, Ousmane Madani Haidara, l’Union nationale des femmes musulmanes. Dans le salon du guide religieux, les dames tentent de le convaincre. En mission depuis deux mois, elles ont rencontré toutes les autres associations susceptibles de présenter un candidat pour le congrès. Objectif, éviter une élection qui se déciderait au vote et, par extension, de « possibles divergences ». Afin de se faire entendre, elles brandissent la menace d’un boycott du vote si un consensus autour d’un candidat n’est pas trouvé d’ici là. Convaincus par le plaidoyer, une rencontre est décidée quelques jours plus tard entre Thierno Hady Thiam, du Groupement des leaders religieux, Aboubacar Camara, de la Ligue des imams du Mali (LIMAMA) et Mohamed Traoré, Président de l’Association des prédicateurs. Un aparté inédit entre  des membres de tendances présentées comme opposées (Tidjanis – Wahabites). « Nous sommes responsable devant Dieu. Nous devions nous effacer, oublier les tendances. Il n’y a qu’un seul Islam, c’est la pensée islamique qui diffère », raconte Thiam, aujourd’hui deuxième Vice-président du HCI. « Le pays avait beaucoup de problèmes, nous ne voulions pas en rajouter ». S’ensuivent deux premières réunions, pour instaurer un climat de confiance entre les deux groupes. Sept réunions en tout, qui se sont pour la plupart étirées tard dans la nuit, ont été nécessaires pour rassembler les différents points de vue. Entre les deux premières et la toute dernière, le groupe de négociation, qui s’était entre temps élargi, avait réussi à convaincre la plupart des protagonistes. Soufi Bilal mis à part. Ce dernier, candidat à la présidence et qui n’était avec aucune des deux entités, s’est dit opposé à l’accord. Selon l’une des personnes présentes aux négociations, le poste de sixième Vice-président qui lui avait été proposé ne lui convenait pas. Mais, à la dernière minute, selon Hady Thiam, se rendant compte de son handicap face à cette alliance inattendue, le guide de la communauté soufi décidera de se retirer en échange de la fonction de Président du Poste de contrôle. Plus rien ne pouvait donc s’opposer à la victoire de Chérif Ousmane Haidara. Tout nouveau Président, le guide des Ancar a assuré devant l’assistance n’avoir jamais demandé cet honneur, mais y avoir été contraint par ses admirateurs.

Oui, non, oui

Le Groupement des leaders religieux confie avoir décidé depuis un moment de faire de Haidara son candidat. Informé des intentions de l’association, le leader religieux aurait accueilli la nouvelle avec froideur. Néanmoins, honoré de la marque d’attention de ses collaborateurs, il a accepté sous conditions. Avant le meeting du 10 février du l’ancien Président Mahmoud Dicko, durant lequel il était absent, son représentant, à l’évocation du nom de Haidara, avait été conspué. À son insu, quelques jours avant le congrès, lors du dépôt des candidatures, l’un de ses collaborateurs en déposait une à son nom. Courroucé, il reçut une délégation du groupement dans une ambiance lourde. Cette dernière arrivera tout de même à le convaincre, en présentant la situation comme irrévocable. « C’est Dieu qui t’a choisi, tu ne peux plus refuser », lui dira-t-on.  Ce à quoi Haidara a rétorqué « je vous fais confiance ».

Ousmane Chérif Madani Haidara : « L’Islam est au-dessus de la politique »

À la tête du Haut conseil islamique (HCI) depuis le 21 avril, le guide religieux Ousmane Chérif Madani Haidara se fixe comme objectif de voir tous les musulmans du Mali unis. Dans cet entretien, il nous parle de sa mission au HCI, de ses relations avec Mahmoud Dicko et le gouvernement et du début controversé du mois de Ramadan cette année.

Vous avez été élu Président du Haut conseil islamique le 21 avril. Sous quel signe placez-vous votre mandat ?

La première de mes missions, avec mes collaborateurs, est de voir quelles sont les difficultés auxquelles sont confrontés les musulmans du Mali. Nous allons y remédier en premier lieu, afin qu’ils parlent d’une seule et même voix, sans aucune distinction de tendance. Faire en sorte que tous les musulmans du Mali soient unis, rassemblés. Si nous arrivons à nous entendre et à nous comprendre, le reste suivra.

Une tournée est annoncée dans toutes les régions du Mali, même dans des zones peu sécurisées. Êtes-vous prêt à y aller tout de même ?

Le Haut conseil est dans toutes les régions. C’est aux représentations de nous dire si nous pouvons ou pas nous déplacer dans tel ou tel lieu. Mais si on est prêt à nous recevoir, où que ce soit nous irons.

Le Haut conseil a été fortement politisé durant le précédent mandat. Comment comptez-vous le dépolitisez ?

L’Islam est au-dessus de la politique. L’Islam est le chemin vers Dieu, la politique est une composante de ce monde. Être un très bon serviteur de Dieu est mieux qu’être le Président d’un État. Nous, nous mettons l’Islam au-dessus de tout. Nous ne pouvons pas galvauder l’Islam au point que Dieu soit déçu. Nous ne le ferons jamais.

Dans une récente déclaration, vous affirmiez être en bons termes avec Mahmoud Dicko. Pourtant, le porte-parole de ce dernier, Issa Kaou Djim, a assuré qu’ils ne reconnaitraient pas le nouveau bureau du HCI…

Il est libre de dire ce qu’il veut. Tout le monde l’est. Cela ne nous intéresse pas. Ce qui nous intéresse, c’est que les musulmans soient unis. Après, les gens peuvent dire ce qu’ils veulent.

Comment comptez-vous assumer conjointement les présidences du Haut conseil, du Groupement des leaders religieux et d’Ançar dine ?

Je ne suis pas à la tête des Ançar, je n’en suis pas membre non plus. L’association a été créée pour moi, pour m’aider, mais je ne la gère pas. Pour ce qui concerne le Groupement des leaders religieux, il n’est pas possible de cumuler la présidence du Haut conseil avec une autre. De fait, je ne suis donc plus président du groupement. J’en suis membre néanmoins. Aucune association ne m’empêchera de faire mon travail, je ne suis à la tête d’aucune.

Vous disiez pourtant ne pas avoir le temps…

Ceux qui m’ont porté à la tête du Haut conseil m’ont fait des promesses. Ils m’ont dit nous allons t’aider. Les difficultés qui se présenteront, nous t’assisterons pour y faire face. C’est leur promesse et je crois en eux.

Le mois de Ramadan a débuté cette année dans la confusion. L’annonce de l’apparition de la lune s’est faite très tardivement et certains ont même mis en doute la véracité de l’information…

Cela nous étonne. La lune ne nous appartient pas, elle appartient à Dieu. Il y a une commission chargée de la chercher. Cette commission est composée des Touré, des Niaré, des Dravé (familles fondatrices). Au-delà presque toutes les grandes associations sont représentées et il faut y ajouter des policiers, gendarmes, députés, maires. C’est une quarantaine de personnes qui sont désignées pour chercher la lune et si elle la trouve, d’informer la population. La direction est confiée aux imams qui sont dans la commission, le tout sous l’autorité du gouvernement. Autrefois cela se faisait au ministère de l’Administration territoriale, nous avons demandé à ce que l’autorité soit transférée au ministère du Culte. Si la commission voit la lune, elle le déclare, sinon elle attend que les nouvelles lui parviennent grâce aux numéros diffusés partout au Mali. Si la lune apparait quelque part, la personne qui la voit est tenue d’aller voir le commandant, avec des témoins, et le commandant appelle le ministère pour l’informer. Supposons qu’on voit la lune dans un petit village de la région de Ségou. Il sera difficile pour les villageois d’avoir accès à nos autorités. Ils doivent d’abord passer par le maire. Ensuite, accompagnés de ce dernier, ils iront voir le commandant. Même s’ils voient la lune et qu’ils appellent pour le dire, la commission ne pourra rien annoncer. Elle demandera à ce qu’ils préviennent le commandant. C’est lui qui fait les identifications, qui recueille les témoignages et qui appelle la commission pour l’avertir. Des fois, vous pouvez attendre une heure, voire deux heures, du matin sans avoir d’information. À mon sens, ceux qui vont chercher la lune pour informer les gens sans aucune rétribution, les musulmans devraient leur dire merci, parce qu’ils s’impliquent pour tous. Il faut que les gens fassent preuve de retenue. Si la commission ne voit pas la lune et qu’elle n’a pas non plus les informations, que peut-elle faire si ce n’est attendre ? Maintenant, pour celui qui n’est pas d’accord avec ça, tu jeûnes ou tu choisis de ne pas jeûner. Les musulmans ne sauraient mentir à qui que ce soit. Ils veillent pour avoir des informations crédibles avant de les diffuser. Dans la nuit de samedi à dimanche, je n’y étais pas. La commission a cherché la lune, elle ne l’a elle-même pas trouvée. Mais elle a reçu des échos sur le fait que la lune était apparue quelque part. Il a été demandé à ces personnes d’aller voir les autorités et l’imam, afin qu’ils identifient le témoin en premier lieu. Dans le village en question, il n’avait pas de téléphone. Ils ont envoyé un message depuis un RAC (poste radio émetteur – récepteur) au ministère de l’Administration territoriale. Le temps que les agents finissent de recevoir le message, de le traiter et de l’envoyer au ministère des Affaires religieuses, il était deux heures du matin. Les musulmans étaient déjà rentrés chez eux.  Le commandant de la zone a même été obligé d’aller réveiller tous les membres de la commission pour confirmation avant d’affirmer par la suite avec certitude que la lune était apparue et de transmettre l’information à Bamako. Nous ne pouvons transmettre l’information comme cela, sans avoir des garanties. C’est pour cela que l’annonce a été faite en retard. Que les gens sachent que ce retard est dû à la vérification. Ils attendent l’information et même si c’est tardif ils sont obligés de la passer. Ils se sont rendus à la télévision, mais elle était déjà fermée. C’est la radio qui les a reçus.

Certains vous accusent d’être à la solde du gouvernement et de faire le jeu du pouvoir. Que répondez-vous à ces accusations ?

Tous les Maliens sont avec le gouvernement. Dans le cas contraire, tu quittes le Mali. Nous sommes tous ici, nous avons un Président, c’est IBK. Il est le président de nous tous. Je ne sais pas quel sens donner à ces accusations. Que ces personnes avancent leurs arguments. Je n’ai jamais de ma vie demandé de voter pour qui que ce soit. Vous connaissez tous ceux qui font ces demandes. Je suis chez moi, je ne me mêle pas de politique, aucun membre de ma famille non plus. En quoi serais-je à la solde du gouvernement ? Je n’ai ni arme, ni bâton, mais quand les dirigeants se trompent, je le leur dis. Nous ne prenons pas d’argent aux gens pour raconter n’importe quoi. Notre foi nous suffit et, grâce à Dieu, Haidara se suffit à lui-même. C’est moi qui travaille pour les autorités et non le contraire. J’ai construit six hôpitaux au Mali. Mes Ancar répondent à mes désirs et je suis fier de cela. Je n’habite pas dans une maison qui appartient aux autorités et je ne mange pas grâce à elles. Je dirai donc mes quatre vérités jusqu’à ma mort.

Grogne sociale : Le gouvernement cèdera-t-il ?

Le 5 avril, des milliers de personnes ont répondu à l’appel de l’iman Mahmoud Dicko et du Cherif de Nioro à la  place de l’indépendance de Bamako. La démission du gouvernement et la mauvaise gouvernance étaient les catalyseurs de cette manifestation pacifique inédite. Mais cette énième défiance du Président du Haut conseil islamique aura-t-elle raison du gouvernement de Soumeylou Boubeye Maiga ?

« C’est une manifestation qui s’inscrit dans la logique de protestation de la gouvernance actuelle dans notre pays. C’est également une manière d’exprimer la colère que les populations ont longtemps gardé dans leur cœur vis-à-vis de ce qui se passe au nord, au centre, de la cherté de la vie. C’est tout un ensemble de problèmes sociaux, économiques, conjugués à des problèmes politiques, qu’ils ont essayé d’exprimer à travers le grand rassemblement de vendredi », explique Ballan Diakité, analyste politique au Centre de recherches et d’analyses politiques, économiques et sociales (CRAPES).

Le 5 avril, à l’initiative du Président du Haut Conseil islamique du Mali, l’imam Mahmoud Dicko, soutenu par le richissime Cherif de Nioro, des milliers des personnes avaient convergé depuis 14 heures, sous un soleil peu clément, vers la place de l’indépendance à Bamako. De tous les mots d’ordre et de revendication, la démission du gouvernement Soumeylou Boubeye Maiga était le noyau autour duquel gravitaient tous les autres. Certains manifestants réclamaient le départ de la MINUSMA et de la France  du Mali, estimant que « leur présence ne sert absolument rien si chaque jour le pays compte ses morts ». Arrivé sur place dans cette ambiance électrique, l’imam Mahmoud Dicko a fait la revue de la situation que vit le Mali, arguant que « ceux qui sont venus aider le pays doivent le faire en toute franchise ou quitter le Mali ». Il avertissait à cette occasion le Président de la République que les marches continueraient tous les vendredis si son message n’était pas entendu.

Revendications légitimes 

La manifestation de vendredi, au-delà de l’imam Mahmoud Dicko, était un cocktail explosif d’hommes et de femmes mécontents de la situation que travers le pays. Des religieux, des politiques, des commerçants, des  enseignants, chacun avait un message. « Les gens ont répondu à l’appel et la masse présente témoigne d’un haut degré de mécontentement au sein de la population. Derrière cette marche, il faut voir le niveau de frustration des Maliens par rapport à la manière dont les choses sont gérées », souligne Woyo Konaté, Docteur en philosophie politique et enseignant à l’Université des sciences juridiques et politiques de Bamako. Selon lui, un réaménagement gouvernemental est nécessaire pour calmer les tensions. « On ne peut pas dire aujourd’hui que l’équipe qui est là est une équipe qui gagne. Ce sont des demandes légitimes. En démocratie, on est face à des gouvernements d’opinion et le nombre de gens qui ont marché constitue une tranche très importante de l’opinion publique, donc à prendre au sérieux », explique le philosophe.

Par contre, pour le  politologue Boubacar Bocoum, le terrain politique n’est pas celui du religieux. « Je ne pense pas qu’il soit du ressort de l’iman Dicko de réclamer la démission du Premier ministre,  encore moins de manifester pour dénoncer les tares politiques. Manifester fait partie de la liberté d’expression, mais en termes d’analyse  politique, je ne vois pas comment un imam peut demander à un ministre de démissionner dès lors qu’il y a une opposition, un Parlement et toutes les procédures administratives et juridiques », se démarque-t-il. « C’est anachronique et cela veut dire qu’il prend la place de l’opposition », ajoute-t-il. Que les messages mis en avant soient légitimes ou pas, il y a une évidence à prendre en compte : les frustrations. « La question de la légitimité de la marche ne pose plus aujourd’hui, mais plutôt celle du symbole qu’elle donne du point de vue démocratique. Dans cette marche il y avait toutes les sensibilités, les partis politiques, les syndicats, des citoyens lambda, des opérateurs économiques. C’est une frange importante de la société qui a répondu pour exprimer son mécontentement quant à la manière dont les choses publiques sont gérées et quant à la manière dont les acteurs qui sont censés répondre aux besoins des populations sont perçus », juge Dr Aly Tounkara, sociologue et  professeur à la faculté des Sciences humaines et des sciences de l’éducation de Bamako.

Messages entendus

Vingt-quatre heures après cet imposant rassemblement, le Président de la République reçoit en audience la Ligue des Imans du Mali(LIMAMA). Après cette rencontre dont il s’est réjoui de la tenue « au lendemain d’une journée d’effervescence », IBK a dénoncé « certains slogans et surtout des déclarations désobligeantes pour nos amis en souci du Mali, aujourd’hui à nos côtés pour combattre le terrorisme », a-t-il réagi. Des « amis » pourtant qui ne cessent d’être critiqués, au regard d’une situation sécuritaire toujours alarmante. « On dit que Barkhane est là pour lutter contre le terrorisme, la Minusma pour stabiliser le pays,  mais, malgré leur présence, l’insécurité n’a jamais été aussi grande dans notre pays. Les attentats continuent, des villages comme Ogossagou continuent d’être brûlés », expose l’analyse politique Ballan Diakité, pour lequel « à un moment donné il faudra revoir le mandat de la MINUSMA ». Dans un contexte de terrorisme international, l’enjeu lié au retrait des  forces étrangères dépasse le Mali. « Ce n’est pas facile d’obtenir dans l’immédiat le départ de ces forces. Parce que la menace va au-delà, pour porter atteinte à la sécurité internationale et cette question va aussi au-delà d’une seule souveraineté », décortique le Dr Woyo Konaté.

Pourtant, cette sortie avec les imans aurait été selon certains analystes une occasion pour le Chef de l’Etat de mettre « balle à terre ». Que nenni ! Alors que les organisateurs du meeting attendaient des réponses sur la démission du Premier ministre, le Président a éludé ce sujet qui fâche et s’est engagé dans un discours offensif. « Nul n’arrivera à subvertir le Mali, à le prendre de l’intérieur, nul ! Prétendre qu’Ogossagou nous aurait laissés indifférents est une infamie, une ignominie de la pire espèce », répliquait IBK. Un discours qui a reçu un froid accueil de ceux qui espéraient une détente après une journée à risques. « La réponse n’est pas adéquate. On n’a pas besoin d’une rhétorique pareille. Il aurait été plus élégant en les recevant, les écoutant », analyse Boubacar Bocoum. Une position que partage également le docteur en philosophie politique Woyo Konaté. « Il peut ne pas avoir compris. Le fait de ne pas considérer cette doléance, c’est se mettre dans une logique de va-t’en guerre. En démocrate, qu’il engage des pourparlers pour voir ce qu’il peut faire », suggère-t-il.

Pour le sociologue Aly Tounkara, « en invitant une partie de l’Imamat qui n’a pas pris part à la manifestation, notamment ceux de l’approche malékite, hormis le Cherif de Nioro, la Présidence a voulu jouer sur les dissidences ». Une pratique qui serait devenue récurrente. « La politique de ce gouvernement a toujours été de diviser pour mieux régner. C’est Mahmoud Dicko qui a dit aux gens de sortir. C’est un imam, Président du HCI, et pour casser la dynamique le Président  appelle certains autres imams pour parler avec eux comme s’il avait leur accord et que Mahmoud Dicko serait un réfractaire, ce qui n’est pas le cas », clarifie de son côté Ballan Diakité, qui se demande si IBK a compris la démonstration. Le chercheur du CRAPES alerte sur le danger que peut engendrer « la politique de la sourde oreille ». « Si jamais la foule sortie vendredi ressort encore sur la base des mêmes revendications, cela ne sera pas bon pour ce régime. Personne ne veut que ce pays éclate, mais à un moment donné, s’il faut une refondation, il faut la faire », estime Ballan Diakité, ajoutant que « la révolution est nécessaire dans ce pays, parce que nous sommes avec une  classe politique qui depuis 25 ans continue à gouverner sur la base d’oligarchies et de politiques de copinage ».

Depuis, le lundi 8 avril, IBK a reçu toutes les confessions religieuses et les familles fondatrices de Bamako à Koulouba, avec la présence très remarquée de l’imam Mahmoud Dicko. Les démarches entreprises ont permis de surseoir à la marche annoncée pour vendredi prochain. À l’issue de cette rencontre nocturne, une dynamique de dialogue constructif semble se dégager. Mais le porte-parole de l’Imam, Issa Kaou Djim manifestera sa déception après cette audience. « Les chefs traditionnels n’ont pas pu faire entendre raison au Président afin qu’il comprenne que c’est une question de Nation et non une question de Boubeye. Une grande partie de la population demande à ce que Boubeye parte, mais le Président refuse de le lâcher. On verra ce qui va se passer », s’insurgera le porte-parole, selon qui, toutefois, « l’imam Dicko demande à tout le monde de la retenue pour le moment ».

Un  dilemme cornélien

La manifestation de vendredi dernier n’était pas la première injonction faite au Président de se débarrasser de son Premier ministre. Sa résistance face aux requêtes insistantes aussi bien des religieux et de l’opposition que du  Rassemblement pour le Mali (RPM) témoigne d’une certaine reconnaissance envers celui qui a contribué à sa réélection en 2018. « Le Président serait dans une sorte de considération de fidélité vis-à-vis de son Premier ministre, qui est peut-être pour beaucoup des choses dans sa réélection. Ce qui n’est pas facile », révèle Dr Woyo Konaté.  Or, selon lui, il faut souvent évoluer en fonction des réalités et « les hommes se doivent de comprendre que la politique a sa morale, différente de la morale ordinaire. Il doit lui dire je te suis reconnaissant, mais le Mali est au-dessus de nos amitiés », souffle-t-il.  Une autre hypothèse concernant ce refus du Président serait qu’il ne veut pas se montrer fébrile face aux exigences des ces groupes religieux. « Toute décision qui sera prise au lendemain de cette marche sera vue comme une victoire d’une frange importante des leaders religieux. C’est cela le dilemme aujourd’hui. Cela veut dire que l’État aussi se bat pour ne pas être étiqueté comme étant à la merci des religieux. Mais en même temps il sait pertinemment qu’il y a un poids qui le gène dans son fonctionnement », relève Dr Aly Tounkara.

Dans cette bataille, dont l’issue est encore incertaine, toute résolution sera décisive pour l’avenir du Mali. « Je ne  pense pas qu’il va les écouter, parce que s’il accepte leurs revendications ce sont eux qui vont piloter le pouvoir et son autorité sera mise à mal. Cela lui coûtera ce que ça va lui coûter, mais il ne va pas céder », conclut Boubacar Bocoum. Alors que le sociologue Aly Tounkara privilégie l’hypothèse d’une ouverture, car « ces leaders religieux sont des pourvoyeurs de paix sociale et cela est essentiel dans le cadre de la lutte contre l’extrémisme religieux. Ce sont des acteurs légitimes et peu coûteux, et qui ont des accointances avec certains  leaders religieux violents ».

Incertitudes ?

Pourtant, l’absence d’un consensus sur les questions soulevées par les manifestants  pourrait cristalliser les tensions dans les jours à venir. « Il est important de rester ouvert. Quelqu’un qui a une foule derrière lui, en démocratie, est à craindre. Le Président doit regarder les choses en face et savoir que ce ne sont pas deux individus qui le combattent. Derrière eux, combien d’hommes et de femmes sont mécontents aujourd’hui? », fait remarquer Dr Aly Tounkara. Pour le Dr Woyo Konaté, le péril à chaque mobilisation deviendra plus grand. « Le risque est que, si les marches continuent, le discours pour mobiliser les gens va monter en grade en termes de menaces. Pour remobiliser les gens il faut changer de discours et en changeant de discours il ne faut pas être surpris de voir de voir des propos qui ne vont pas dans le sens pacifiste », avertit-il. Les difficultés sociales, exacerbées par la crise sécuritaire et politique, ont réduit l’horizon d’une large frange de la société malienne. Un changement dans la gouvernance serait la seule issue, selon le politologue Ballan Diakité. « Il faudra à un moment donné qu’il change de gouvernement et qu’il fasse appel à d’autres personnes, avec une nouvelle feuille de route, une nouvelle vision, qui puissent donner l’impression au peuple qu’il y a du travail qui est fait. Pendant que nous autres végétons sous le soleil ardent dans la pauvreté, il y en a certains qui fêtent leur anniversaire à hauteur de 50 millions, ce qui crée des blessures profondes dans les cœurs des gens », prévient-il.

Communauté musulmane : Querelles de leadership ?

Depuis le refus de la majorité  des membres du Haut conseil islamique du Mali de suivre l’imam Mahmoud Dicko dans l’organisation d’un meeting de dénonciation du programme d’éducation sexuelle complète, fin décembre, le fossé s’élargit entre certains leaders religieux musulmans. Son dernier appel au stade du 26 mars, sans certains poids lourds, et ses prises de positions laissent apparaitre, au-delà du politiquement correct, un malaise. Querelles de leadership où stratégie politique avant la fin du mandat ?

Ils font l’actualité. Des véritables draineurs des foules. Leurs voix sont écoutées au-delà des mosquées. Depuis plus d’une dizaine d’année, les leaders religieux musulmans occupent, et ce de façon fulgurante, le devant de la scène nationale. « Aujourd’hui, tout bouge du côté de la dynamique religieuse. Il y a la rébellion djihadiste, la société civile musulmane, les conflits de leadership. Rien ne peut se faire désormais dans ce pays sans l’Islam et aucun pouvoir ne peut plus exister s’il ne tient pas compte des musulmans, parce qu’ils ont reçu la formation pour comprendre ce qu’ils représentent comme poids politique », soutient Dr Hamidou Magassa, enseignant chercheur, anthropologue et collaborateur de Mahmoud Dicko pendant dix ans.

Estimés à environ 95% de la population, les musulmans sont devenus au fil des années une force motrice qu’il vaut mieux avoir avec soi que contre. La création par le gouvernement, en 2002, du Haut conseil islamique (HCI), s’inscrivait dans la volonté de canaliser la création des associations musulmanes et d’avoir un interlocuteur unique à qui parler. Mais les relations entre cette institution et le pouvoir sont à la fois complices et conflictuelles. Les dernières sorties de l’Imam Mahmoud Dicko, Président du Haut conseil islamique depuis 2008, dans lesquelles il dénonce les dérives religieuses et sociales signent la fin de l’idylle. Mais pas seulement. Alors que l’imam de la mosquée de Badalabougou et le très respecté Chérif Bouyé Haidara de Nioro font front commun contre le gouvernement, le Vice-président Chérif Ousmane Madani Haidara, soufi, et Chouala Bayaya Haidara, chiite, prennent leurs distances. Deux camps émergent, l’un opposé au pouvoir et l’autre qui ne l’attaque pas.

Le projet de la discorde

Bien que dans le passé la lutte ait été quelques fois âpre entre le gouvernement et le Haut conseil sur certains sujets, elle semble prendre aujourd’hui une autre tournure. L’imam Mahmoud Dicko, qui a alerté l’opinion sur l’existence d’un programme d’enseignement d’éducation sexuelle complète, ne désarme pas des mois après. Il parle publiquement des atteintes à la religion du projet, qui invite selon lui à « la débauche et à la dérive des mœurs». L’homme, d’obédience wahabite, mais qui se dit « adepte de l’islam tout court », est scandalisé. Il entreprend d’organiser un meeting au Palais de la culture le 23 décembre 2018 afin d’informer les fidèles de ses découvertes. Mais la majorité des membres du Haut conseil islamique, dont son Vice-président, Chérif Ousmane Madani Haidara, Président de l’association Ançar Dine international et du Groupement des leaders religieux musulmans, s’oppose à la tenue d’un tel rassemblement, d’autant qu’entre-temps le gouvernement a reculé. Si ces leaders ont des positions tranchées et évoluent dans des courants différents, l’acte de défiance à l’endroit de l’imam de Badalabougou va cristalliser les dissensions au sein de la communauté musulmane. « Je ne crois pas qu’il ait une crise de leadership  au sein du Haut conseil. Peut-être entre les leaders. Ils ne sont pas de la même tradition religieuse et il y a une scission à l’intérieur de la communauté musulmane quant à l’approche vis-à-vis des autorités », souligne Ballan Diakité, analyste politique au Centre de recherches et d’analyses politiques, économiques et sociales (CRAPES). Même s’ils laissent paraitre certaines convergences, des actes qui peuvent sembler anodins révèlent ces dernier temps un climat tendu.

Le meeting et  après ?

Le Président du Haut conseil islamique va organiser le 10 février, avec la bénédiction du Chérif de Nioro, un meeting grandiose au stade du 26 mars.

C’était officiellement pour prier pour la paix et la réconciliation au Mali, un pays qui traverse la plus dure période de son existence. Mais les thèmes du meeting vont changer. Les leaders religieux profitent de l’occasion pour fustiger la gouvernance actuelle et appellent à la démission du Premier ministre, Soumeylou Boubeye Maiga. Pour eux, le mal, c’est ce « hérisson ». « Récemment, avant que Barkhane ne mène l’offensive contre Kouffa, les ministres de la Défense française et allemande se sont entretenues avec SBM. Et c’est là que l’ordre a été donné, alors que le contact était déjà établi avec Koufa par la Mission de bons offices. Si on détruit les instruments de dialogue que nous avons, nous risquons de devenir comme le Nigeria, où l’État est très puissant mais n’a pas réussi à régler le problème Boko Haram », prévient Dr Hamidou Magassa.

Les dissensions latentes au sein de la communauté musulmane ont fini par se manifester lors de ce rassemblement. « L’objet du meeting était de prêcher pour le Mali, mais nous avons vu un meeting politique. On comprend que Haidara ne voulait pas s’inscrire dans cette logique et s’est intelligemment effacé, en prétextant qu’il était hors du pays. Et tout cela montre que ça ne va pas. C’était juste un combat entre eux et les dirigeants, car s’ils étaient là-bas pour l’Islam ils n’allaient pas huer la délégation de Haidara », signale pour sa part l’analyste politique Boubacar Bocoum.  La création par Chérif Ousmane Madani Haidara du Groupement des leaders religieux musulmans, suite à la crise de 2012, n’avait pas enchanté le camp de Mahmoud Dicko. « Ils ont hué son représentant parce que Haidara n’est pas très loyal. Il a créé le Groupement des leaders religieux soufis alors qu’il est dans une faitière. Je sais que  Dicko a eu toujours l’intelligence de ne jamais être en conflit avec lui. Les gens savent qu’il est son adjoint, c’est pour cela qu’ils l’ont hué », explique Dr Hamidou Magassa.

Pour ce proche du Président d’Ançar Dine, ils ne regrettent pas leur démarche. « Le 26 mars n’est pas un lieu de prière. Le lieu de prière c’est la mosquée. Et Dieu aussi nous a donné raison », déclare Mohamed Maky Bah, Président de l’Union des jeunes musulmans du Mali (UJMMA) et Secrétaire général du Groupement des leaders religieux musulmans. Il poursuit : « il n’y a pas de problèmes entre nous quand il s’agit de l’islam, mais quand certains leaders veulent se servir de la religion pour faire de la politique ». Pour le Professeur Issa N’Diaye, ce meeting montre « une fracture au sein du Haut conseil islamique, dans la mesure où d’autres clans religieux ne s’y sont pas associés, comme Haidara. Il y a donc deux tendances désormais, une qui soutient le pouvoir et une autre qui est contre », observe-t-il.

Les prises de positions se sont transportées jusque dans les mosquées. Vendredi dernier, pendant son Koutouba (discours) dans une mosquée de Dravela, un imam favorable au maintien de Soumeylou Boubeye Maiga et critique vis-à-vis de la démarche de l’imam Dicko a déclenché l’ire de certains fidèles. Quelques-uns ont même décidé d’abandonner cette mosquée.

La fin d’un mandat

Mahmoud Dicko, en place depuis 2008, sera au terme de son second mandat au HCI en avril prochain. Il ne peut plus se représenter. Mais, au-delà de sa foi, de sa défense de l’islam et du Mali qu’il réclame, l’imam serait-il à la recherche d’un point de chute ? « C’est un rempart vis-à-vis d’un certain nombre de dérives de ce gouvernement, qu’il semble bien connaitre. Même si ses sorties sont liées à des raisons politiques, il faut admettre qu’elles ont permis d’éclairer la lanterne de nombre de nos concitoyens », concède  Ballan Diakité. Son aura et la confiance qu’il capitalise ont fait de lui une personnalité de poids aujourd’hui. « Peut-être qu’il pourrait créer un parti politique. Personne ne peut l’empêcher d’avoir une vie politique. C’est une hypothèse. Il ne peut pas rester seulement au Haut conseil alors que l’opinion publique est derrière lui », s’interroge Dr Hamidou Magassa.

Issa N’Diaye : « La dérive du religieux vers le politique est un danger pour la République »

Dimanche dernier, le Président du Haut conseil islamique (HCI), l’imam Mahmoud Dicko, et le Chérif de Nioro mobilisaient des milliers de fidèles au stade du 26 mars pour une « journée de prières et de réconciliation ». Mais le meeting a été dominé par des sujets politiques. Le Professeur Issa N’Diaye, ancien ministre, président du forum civique, « espace de réflexion et d’action pour la démocratie », répond aux questions de Journal du Mali sur cet évènement.

Ce meeting était-il pour un acte politique ?

C’est devenu un acte politique, dans la mesure où il y eu a des prises de positions sur des questions politiques et non religieuses. Ce glissement est dangereux. Et c’était prévisible, dès lors que le religieux s’affranchit des limites de l’espace de culte et vient sur la scène publique, notamment dans un stade. Depuis un certain nombre d’années, les politiques se sont mis à courtiser les religieux et c’est ce qui les a amenés à sortir des mosquées et à envahir les places publiques. Le gouvernement lui-même a créé un ministère du Culte. Ce glissement permet aux religieux de jouer un rôle sur l’échiquier politique alors que n’est pas leur lieu. La dérive du religieux vers le politique constitue un danger pour la République. C’est assez grave comme perspective.

Quelles pourraient être les conséquences d’une fracture entre le gouvernement et les religieux ?

Il y a déjà une division du monde religieux, en tout cas du côté islamique, parce qu’il y a un clan pro pouvoir et un autre anti pouvoir. Ce qui peut conduire à des affrontements entre ces deux tendances. Il y a  aussi un risque de polarisation politique, dans la mesure où des leaders de partis d’opposition étaient présents à ce meeting. C’est une vieille habitude, mais une présence significative des partis politiques de l’opposition veut dire qu’il y a un enchainement logique : un des camps se positionne en faveur de l’opposition et l’autre du pouvoir.

La démission du Premier ministre qu’ils réclament est-elle envisageable ?

De leur point de vue oui, mais là ils ont franchi un pas qu’ils ne devaient pas. En franchissant cette limite ils deviennent partisans sur le plan politique. Ce qui n’est pas, par définition, leur rôle. C’est une faute et cela me surprend de la part de Dicko, qui m’a paru être un homme assez intelligent. L’immixtion dans le politique risque de lui faire perdre beaucoup des plumes. En poussant l’analyse, on peut se demander s’ils n’y a pas un projet politique et s’il n’y aura pas un imam candidat à la prochaine élection présidentielle.

Iyad Ag Ghaly – Mahmoud Dicko : « Un arrêt des attaques, oui, mais concernant les forces armées du Mali ».

On apprenait dimanche que Iyad Ag Ghaly, l’éminence grise du groupe djihadiste Ansar Dine, qui sévit dans le nord du Mali, avait signé un accord de cessez-le-feu sur tout le territoire avec Mahmoud Dicko, président du Haut-Conseil islamique (HCI) du Mali. Pourtant ce même dimanche en début de soirée, le camp de la Minusma à Kidal était la cible de plusieurs tirs de roquettes, mode opératoire caractéristique d’Ansar Dine, pour qui les forces étrangères sont l’ennemi à abattre. Selon nos informations, cette attaque ne trahirait pas l’accord de cessez-le-feu signé avec le président du HCI.

Ce sont plusieurs tirs de mortier qui ont visé le camp de la Minusma à Kidal, dimanche soir dernier, n’occasionnant aucune victimes mais causant des dégâts matériels dont l’ampleur réel reste encore difficile à établir. « ll y eu plusieurs déflagrations et un grande fumée noire qui sortait du camp. Les hélicos de la Minusma qui transportent les troupes, les officiels ou les gens des mouvements armés, entre Gao et Kidal, ont été touchés par les éclats d’obus, deux notamment, mais les dégâts ne seraient pas importants », explique ce résident du quartier Aliou à Kidal joint au téléphone.

Bien que cette attaque n’est pas été revendiquée, la plupart des attaques visant le camp de la Minusma le sont par Ansar Dine, dirigé par l’ex-chef rebelle Iyad ag-Ghaly, qui voue aux ‘‘mécréants’’ (les forces étrangères) une guerre sans merci.

Le camp de la Minusma a été frappé au moment ou le président du Haut Conseil islamique (HCI), Mahmoud Dicko, confirmait aux médias qu’il avait, après des mois de négociation, signé une lettre avec Iyad Ag Ghaly, dans laquelle ce dernier s’engage à accepter un cessez-le-feu « sur toute l’étendue du territoire». Cette nouvelle à surpris à Kidal où la plupart des gens s’attendaient à une intensification des attaques djihadiste après la mort de Cheikh Ag Aoussa. Le document dont «l’authenticité ne fait pas de doute », selon le porte-parole du HCI, a été annoncé comme un tournant dans la crise du Nord-Mali par certains médias, mais l’attaque du camp de la Minusma vient remettre cela en question.

Selon une source bien informée de la région, Iyad Ag Ghaly n’aurait en rien rompu cet accord de cessez-le-feu. « Le document écrit en arabe, a été mal traduit ou interprété, ce sont les forces maliennes qui sont épargnées et ne seront pas visées par Ansar Dine sur tout le territoire et non les forces étrangères comme la Minusma ou Barkhane, donc un arrêt des attaques, oui, mais concernant les forces armées du Mali. Elles ne sont quasiment pas présentent dans le Nord d’ailleurs, à part à Tessalit ou elles restent cantonnées . L’attaque d’hier soir était aussi là pour mettre l’accent sur ça. », révèle cette source.

Malgré la pression que Barkhane exerce sur les groupes djihadistes notamment à Abeibara , depuis l’installation dans la zone d’une base française provisoire, Ansar Dine ne semble pas avoir relâché son emprise sur le Nord. L’attaque du camp de la Minusma aurait été possible, d’après certains, par le relâchement notable du blocus exercé par la GATIA qui encerclait Kidal où la CMA restait cantonée.

Selon nos informations des cadres du mouvement et Iyad Ag Ghaly lui-même aurait éte aperçu plus au nord, dans la zone de Tinzawatène. une ville située à la frontière algérienne, stratégique pour le chef djihadiste car il peut ainsi franchir la frontière algérienne sans être inquiété. Dans cette zone, les populations rapportent croiser de nombreux combattants armés et à moto.

L’emprise du mouvement Ansar Dine s’étendrait même jusqu’à Ménaka et serait renforcée par une collaboration d’opportunité avec le MUJAO, soupçonné d’être derrière les attaques du camp de réfugiés de Tazalit et de la prison de haute-sécurité de Koukoutalé au Niger.

Religion : Laicité en danger ?

La sortie controversée du procureur général Daniel Tessougué, le 30 novembre dernier, suggérant de « raser les longues barbes » et de « réduire l’impact du religieux dans la gestion des affaires publiques », répondait aux propos tout aussi controversés de l’imam Mahmoud Dicko, qui assimilait l’attentat du Radisson à  une « punition divine ». Ces deux déclarations ont choqué et ont aussi ravivé le débat sur l’influence grandissante de l’islam dans la société.

Au Mali, république laïque, où 92 % de la population est musulmane, l’islam a pris depuis quelques années une place dominante. Dans cet environnement particulier, les relations entre État et religion sont souvent entremêlées, et la laïcité malienne n’est plus un repère fixe. « Les leaders religieux maliens, sur la laïcité, font tout de suite un comparatif avec la laïcité française, et ont donc une réaction plutôt négative », explique le Professeur Massa Coulibaly, directeur exécutif du Groupe de recherche en économie appliquée et théorique (GREAT), qui a mené en 2014, une large série d’enquêtes sur les relations entre le religieux et le politique au Mali. « La loi sur la liberté d’association promulguée après l’indépendance, l’activité de missionnaires wahabites, et autres, l’implication de certains pays étrangers dans le financement de construction de mosquées, dans la formation des jeunes ou l’entraide, ont permis d’attirer plus de gens et d’accroître l’importance de la religion », précise le professeur Coulibaly. Aujourd’hui, près de deux Maliens sur trois (65%), pensent que la religion est plus importante qu’elle ne l’était il y a 10 ans. Pourtant, les Maliens n’ont pas une pratique orthodoxe de la religion. Des études ont montré que la majorité ne connaît pas les 5 piliers de l’slam et ne lit pas le Coran. « Mais au cours des 10 dernières années, ils ont commencé à  s’identifier à des groupes musulmans spécifiques, qui les intégraient plus facilement, qui les prenaient plus en charge, ou encore qui leur semblaient mieux organisés », poursuit le professeur Coulibaly.

Dans le but de fédérer et représenter les différentes tendances de cette société civile musulmane, le Haut conseil islamique (HCI) a été créé en 2002. À cette période, le pays comptait 150 associations islamiques, qui commencèrent à  exercer une influence substantielle sur la société. Deux leaders très écoutés sont devenus les porte-voix des musulmans : Mahmoud Dicko, président du HCI, d’obédience wahabite, et Chérif Ousmane Madani Haïdara, vice-président, qui représente l’islam malikite, largement majoritaire au Mali.

Une réponse à  l’échec des politiques À l’origine de leur influence grandissante, le discrédit des politiques. La pauvreté, le sentiment d’injustice face à  la corruption, ou encore la perte de certaines valeurs dans la société malienne, choses que n’a pu changer la classe politique, ont semble-t-il jeté les populations dans les bras des religieux, qui eux, « interviennent dans tous les échelons de la vie quotidienne et répondent de façon concrète aux attentes de la population ». Résultat, selon une étude du GREAT, 63 % des Maliens ont une opinion favorable des leaders religieux, contre 22 % pour les leaders politiques, fortement décriés. l’exemple de l’adoption par l’Assemblée nationale, le 3 août 2009, d’un nouveau code de la famille jugé progressiste est frappant. Opposé à  ce texte, le HCI, mobilisa une foule de 50 000 fidèles dans un stade de la capitale, une démonstration de force accompagnée de fatwas dans certaines mosquées et sur certaines radios, qui fit reculer le président Amadou Toumani Touré (ATT). Cet épisode semble avoir consacré l’avènement du pouvoir des leaders religieux. Conscients de cette force, ils ont poussé leur avantage jusqu’à  obtenir, pendant la transition de 2012, la création d’un ministère des Affaires religieuses et du Culte, une première au Mali. Le portefeuille échoira au Dr Yacouba Traoré, membre du HCI. l’étape suivante dans la montée de l’influence religieuse a été l’élection présidentielle de 2013. Le mouvement « Sabati », une plate-forme politique créée par le HCI pour, selon ses initiateurs, « influencer certaines décisions » dans la gouvernance du pays, a auditionné plusieurs candidats avant de choisir Ibrahim Boubacar Keita (IBK), « le mieux disposé à  défendre la cause de l’islam ». Une décision qui a divisé et aiguisé des tensions au sein de l’organisation musulmane. « On a eu beaucoup de problèmes, lors de la dernière campagne présidentielle. Certains au sein du HCI voulaient obtenir des postes de pouvoir. Ça n’allait pas dans notre sens, ce n’était pas notre volonté. Nous avons défendu le fait que le HCI ne devait pas utiliser les fidèles pour faire élire un politicien. Il faut rester au-dessus de la mêlée », explique Adam Traoré, imam de la mosquée Cheikh Hamad dans la commune VI de Bamako. Pour ce dernier, cette immixtion de la religion dans la sphère politique pourrait être évitée, en créant par exemple des bureaux d’écoute au sein de l’administration. En attendant, certains leaders religieux disposent de moyens colossaux pour renforcer leur influence, et même de médias, de nombreuses radios, et depuis peu des télévisions créées en toute illégalité, notamment Cherifla TV, et Sunna TV.

Vers une radicalisation ? Plus préoccupant, l’étude du GREAT montre que 3 Maliens sur 5 (58%) pensent que l’islam devrait être établi comme religion d’État, et 54% des personnes interrogées seraient favorables à  l’application de la charia. Pour le Pr Coulibaly, il faut nuancer ce dernier résultat, car « cette application de la charia ne concerne pas le code pénal, mais plutôt les questions de mariage, de succession, de droit des femmes », comme l’a montré le vote d’un Code de la famille plus conservateur en 2011. Plus récemment, les députés ont approuvé, après plus d’un an de reports, une loi instaurant des quotas pour la représentation des femmes dans les instances dirigeantes. Mais ils ne l’ont pas assumé publiquement, à  travers un vote à  bulletin secret, chose rare à  l’Assemblée nationale malienne. Cela fait penser à  bon nombre d’observateurs étrangers que la société malienne est en voie de radicalisation, au moment où des groupes terroristes, qui se revendiquent de l’islam, font planer la menace de l’enrôlement d’une jeunesse sans repères. La multiplication des mosquées, dont certaines permettent des prêches radicaux, renforce cette inquiétude. Des pays voisins, tels que le Sénégal, ont entrepris de fermer les mosquées radicales, alors que d’autres ont interdit des sectes musulmanes, comme la Dawa.

Pour une laïcité plus ouverte Au Mali, malgré le maintien d’un ministère chargé des Affaires religieuses et du Culte, dont la tâche est de réguler les affaires religieuses, on ne voit toujours rien venir. « La séparation entre la religion et l’État est un défi majeur, car le religieux a déjà  pris trop de place, il a pris trop d’ascendant », explique le professeur Moussa Coulibaly. « En l’état actuel de nos connaissances de l’opinion publique, je pense que les inquiétudes concernant un « État islamique » au Mali ne sont pas fondées. Mais nous pensons qu’il faut mener une réflexion des relations État-religions et du concept de laïcité dans son héritage colonial. Une laïcité, dans l’avenir, peut-être plus ouverte, qui garantirait un État sans base religieuse, mais aussi la liberté et l’expression de la religion », conclut Coulibaly.

Le Haut Conseil Islamique du Mali : un organe partisan au service de l’islam wahhabite ?

Dirigé par un président issu du Bureau Exécutif National élu pour 5 ans, le HCIM a été conçu pour affirmer la pluralité et la liberté religieuses et servir d’interface avec les pouvoirs publics. Il devait rompre enfin avec le système promu par l’Association Malienne pour l’Unité et la Progrès de l’Islam (AMUPI), courroie de transmission du parti unique de l’ancien dictateur Moussa Traoré. En dépit d’un activisme des «Â Gens de la Sunna » ou «Â Wahhabites », le premier Bureau Exécutif National choisissait Thierno Hady Boubacar Thiam comme président. Ouléma modéré, Thiam représentait non seulement la majorité malékite, mais veillait à  ce que le HCIM soit apolitique, tout en pesant dans la prise en compte des normes islamiques par les politiques publiques. En janvier 2008, le HCIM voit l’élection de Mahmoud Dicko à  la présidence. Imam de la grande mosquée sunnite de Badala, ex-Secrétaire Général de l’AMUPI et Premier Secrétaire sortant aux Affaires religieuses, Dicko est originaire du nord du Mali. s’il demeure évasif sur ses orientations wahhabites, il engage le HCIM dans l’arène politique dès 2009, o๠il parvient à  faire suspendre la loi sur le Code de la famille et des personnes, auquel il impose 49 modifications adoptées en décembre 2011. Déjà , en septembre de la même année, le HCIM plaçait son Secrétaire Général à  la tête de la Commission à‰lectorale Nationale Indépendante en vue des élections générales. Cet entrisme prend alors effet dans la crise qui éclate le 22 mars 2012. Après avoir joué un rôle de médiateur controversé auprès des putchistes, en août 2012, le HCIM sauve la place du Premier Ministre qui, en échange, crée un Ministère des Affaires Religieuses confié à  l’un de ses membres. Le 23 septembre, il organise un atelier sur les conditions d’application de la charia et espère en présenter la résolution au principaux leaders des forces armées salafistes du nord. Médiateur au sud comme au nord, le HCIM de Mahmoud Dicko vise désormais la nature constitutionnelle de l’à‰tat, sous couvert d’une restauration négociée de l’unité nationale. De nouvelles élections du HCIM sont programmées pour janvier 2013. Si le Bureau sortant affiche une certaine confiance quant à  sa réélection, un Groupement des Leaders Spirituels Musulmans du Mali s’est constitué fin octobre 2011, dirigé par le prêcheur Chérif Ousmane Madani Haà¯dara. Ennemi historique des Wahhabites, Haà¯dara est vice-Président de l’actuel HCIM et compte notamment le Président Thiam à  ses côtés dans cette initiative. Son objectif consiste à  rassembler l’islam malékite afin de peser, d’une part sur le rétablissement de la représentativité du HCIM et, d’autre part, sur le rejet du débat à  propos de la charia, au profit de celui du maintien de la République laà¯que dans une stricte séparation entre le politique et le religieux. Face à  ce qui s’apparente à  un verrouillage du HCIM par le Bureau sortant, lequel envisagerait d’augmenter sensiblement les montants du droit d’adhésion et de cotisation, le journal l’Aurore rapporte que le même Chérif Haà¯dara et son collectif souhaiteraient désormais mettre en place une nouvelle organisation et laisser le HCIM aux seuls tenants de l’option salafiste. Cette situation inédite rappelle étrangement celle qui prévaut en Côte d’Ivoire, o๠le Conseil des Imams Sunnites (CODIS) a fait sécession en se constituant en marge du Conseil Supérieur des Imams (COSIM).

Destructions à Tombouctou : « Les musulmans sont choqués »

Du samedi 30 juin au lundi 2 juillet, les islamistes d’Ançar Dine et d’AQMI ont détruit sept des seize mausolées que compte Tombouctou et ont cassé la porte d’entrée de la mosquée Sidi Yeyia. Un tollé général a suivi ces actes, condamnés tant à  l’intérieur qu’à  l’extérieur du pays. Au-delà  de la richesse culturelle des sites détruits, ce sont bien des monuments religieux o๠des milliers de fidèles musulmans se rendaient chaque année pour se recueillir et prier. Alors, à  Bamako comme ailleurs, on en comprenait pas le silence des autorités religieuses face à  ces destructions. Approbation ? Refus de prendre position ? Si oui pourquoi ? Ces incompréhensions peuvent désormais être dissipées. Le Haut Conseil Islamique s’est réuni le lundi dernier, au moment même o๠les occupants de Tombouctou brisaient la porte de la mosquée. Et voici son point de vue, présenté au Premier Ministre hier mardi lors d’une audience à  la Primature. Selon El Hadj Mahmoud Dicko, président du HCI tous les musulmans ont le C’œur meurtri suite aux événements survenus à  Tombouctou. Ce qui est en train de se dérouler présentement à  Tombouctou les a énormément « choqués ». « La religion musulmane n’a jusqu’ici jamais accepté de tels comportements et la société a une éthique et la religion musulmane ont pour référence Tombouctou » affirme-t-il. Indignation et implication l’objectif de la rencontre avec le chef du gouvernement était d’abord de dire la « profonde indignation devant des agissements qui ne font pas honneur à  la religion musulmane ». Il est difficile pour des musulmans de comprendre qu’on puisse se réclamer de l’islam et poser de tels actes. Le HCI a donc décidé de mettre en place un groupe de hauts dignitaires musulmans qui auront pour mission d’expliquer le droit musulman à  l’opinion. Ceci dans le but de dissiper les malentendus existants sur divers sujets par des arguments convaincants. Au cours de cette même rencontre à  laquelle ont pris part plusieurs personnalités du monde islamique malien dont Ousmane Chérif Haà¯dara , il a été proposé Premier ministre une implication du HCI dans la recherche de solution à  la crise du nord. l’objectif serait de permettre aux autorités maliennes de rencontrer le chef rebelle, Iyad Ag Ghaly, de discuter avec lui et de « trouver ensemble un accord pour faire cesser la souffrance de nos compatriotes dans le nord du Mali ». « Nous pensons qu’il y a aujourd’hui des aspects de cette crise qui sont religieux, nous sommes en train de faire en sortes que tous les érudits du Mali se réunissent pour qu’ensemble nous étudions ce problème », selon le président du Haut conseil islamique, l’Imam Mahmoud Dicko.

Code de la famille : le Mariage religieux en passe d’être légalisé au Mali

Après la décision du chef de l’à‰tat de renvoyer la loi (qui avait été déjà  votée) en seconde lecture, l’Assemblée nationale a débuté, depuis trois semaines, les travaux de relecture. Cela se passe en commission des lois, en présence de 15 députés et de 15 représentants du Haut conseil islamique, un organisme qui regroupe la plupart des leaders et associations musulmans. Entre autres leaders religieux assidus aux débats, on retient Mamadou Diamounténé, secrétaire général du Haut conseil islamique et Moulaye Hamaoula, fils du très influent chérif de Nioro du Sahel. « Nous sommes les seuls religieux entendus à  la commission des lois de l’Assemblée nationale puisque les autres confessions religieuses n’ont jamais contesté le code de la famille », souligne un représentant musulman qui ajoute : « Pour vous dire à  quel point les autorités nous prenent au sérieux, les travaux de la commission sur le code sont présidés par Dioncounda Traoré lui-même, président de l’Assemblée nationale. Il n’a pas raté une séance de travail et il a ordonné à  des députés membres de la commission de se faire remplacer au besoin et de ne pas manquer une seule réunion. » Dioncounda tient-il, par son assiduité, à  se faire pardonner par les associations islamiques qui le rendaient responsable du premier vote du code contesté ? Ou bien a-t-il reçu des instructions fermes de Koulouba ? « Rien de tout cela, explique un député ; le président du parlement veut simplement s’assurer par lui-même que les points qui feront l’objet de consensus sont bien notés ». Le Haut Conseil a soumis aux débats un catalogue d’une quarantaine de doléances qu’il souhaite insérer dans le code sous forme d’amendements. l’un des amendements qui ont déjà  été acceptés par l’ensemble des membres de la commission porte sur la légalisation du mariage religieux. Un représentant religieux raconte : « Ce point a fait l’objet d’un consensus total et ce jour-là , étaient présents des députés importants comme Mountaga Tall, Kassoum Tapo et, bien entendu, Dioncounda. ». Légaliser le mariage religieux (célébré selon la tradition islamique à  la mosquée ou ailleurs) revient à  lui attacher tous les effets juridiques d’un mariage civil (célébré à  la mairie). Le couple marié religieusement pourra ainsi faire transcrire son union dans les régistres d’Etat-civil ; l’épouse bénéficiera de tous les droits d’une épouse civilement mariée, ce qui est une révolution dans la mesure o๠suivant la loi actuelle et le code avorté, l’épouse non mariée devant le maire n’héritait pas de son mari. « La légalisation du mariage religieux, annonce un député, accordera une plus grande protection aux femmes qui, dans notre pays, sont majoritairement mariées sous le seul régime religieux. Les mosquées pourront désormais délivrer, au même titre que les maires, des certificats de mariage en bonne et due forme. ». Autre amendement arraché de haute lutte par les musulmans, la suppression de l’article du Code qui prévoit un « respect mutuel » entre les époux et son remplacement par une diosposition plus conforme aux canons coraniques : « Le mari est chef de la famille. Il doit protection à  son épouse et celle-ci lui doit obéissance. ». Comme pour sécher les larmes des féministes, mais toujours en conformité avec l’Islam, « les charges du ménage pèsent à  titre principal sur le mari » et l’épouse, même si elle en a les moyens, n’est pas obligée de participer aux frais. Les musulmans ont, en outre, obtenu l’interdiction de donner le nom du père adoptif à  l’enfant adopté, ce qui vide l’adoption-filiation de sa substance. La commission poursuit ses travaux tous les mardis et mercredis et des sources proches du Haut conseil islamique affirment fièrement : « Rien ne sera publié dans le prochain code qui violerait les lois de l’Islam, les Maliens étant à  90% musulmans. Ou alors on devra marcher sur notre corps ! ». L